‹ Les migrations humaines en Océanie d'après les faits naturelsChapitre 9 sur 9 · PB «S 2 3 BU · texte numérisé non relu

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Les mots qui sont inscrits sous le rf 1 dans la liste précédente, m'ont été en grande partie donnés par un chef de l'île Ouen, au sud de la Nouvelle-Calédonie ; cet indigène avait été au service d'un baleinier et parlait assez bien l'anglais ; de plus, il était intelligent, de bonne volonté et consciencieux, qualités qui se rencontrent rarement chez ses pareils et qui donnent un peu de prix aux mots que j'ai recueillis dans ce territoire ; on verra, par exemple, que, en ce qui regarde les nombres cardinaux, il a pu me donner des noms jusqu'à 27, pendant que dans les autres tribus je n'ai pu avoir que jusqu'à H.

J'appellerai l'attention sur cette liste n° 1 des nombres, on y pourra voir un exemple du génie de la langue et combien un accent, une aspiration, quelquefois impossibles à exprimer par nos signes et que l'oreille a de la peine à saisir, peuvent transformer la valeur des mots. Le système y est quinquennal, bien qu'il soit loin de posséder la régularité de nos systèmes européens ; les tribus américaines du nouveau Mexique qui ont ce même système, se font aussi remarquer par la pauvreté de leurs noms numériques; chez les Tépéhuanes, par exemple, on ne compte que jusqu'à 18 ; au delà, comme les Polynésiens et les Néo-Galédoniens, ils ont un mot qui signifie beaucoup. — Bien que les Polynésiens comptent aujourd'hui par 10, je serais porté à croire que, dans l'origine, ils n'avaient aussi que le système quinquennal, et ce qui me confirmerait dans cette opinion, c'est le mot rima qui, dans tous les dialectes de la Polynésie veut dire 6 et la main : ce progrès aurait-il été un emprunt ou un perfectionnement ?

Je noterai encore que les Néo-Galédoniens ont 3 mots pour exprimer les nombres qui dépassent les limites de leur système de numération : Ta-gnié; Ta-tagniéet Bognié.

Dans ces termes, gnié est le sufSxe qui, ajouté aux noms de nombre, leur donne les plus hautes valeurs qu'ils

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atteignent, comme on peut le voir dans la liste u"" 1; Ta signifie 1 ; Tata est un redoublement et Bo veut dire, je pense, 2. — Le premier de ces mots s'emploie, par exemple, pour désigner tous les habitants d'une tribu ; le second tous les habitants d'une île ; le troisième tous les habitants de la terre ; telle est l'explication qui me fut donnée par les indigènes.

Lorsqu'on considère la similitude qui existe entre tous les noms de nombre dans les dialectes polynésiens, on s'étonnera de trouver ceux de la Nouvelle-Calédonie si différents ; nous y voyons cependant les mots Tagn\é et Tini^ qui dans les deux dialectes signifient beaucoup {^ini veut encore dire 10 aux viti)^ et enfin les mots Katoua et Hua {Tahiti) qui veulent aussi dire beaucoup dans les deux dialectes.

XL — SUR DES RELATIONS GÉNÉRALES ENTRE LES POLYNÉSIENS, LES AUSTRALASIENS ET l' ARCHIPEL INDIEN.

Par le vocabulaire précédent nous avons pu voir qu un grand nombre de mots étaient communs entre les Polynésiens et les Australasiens, mais pour ne point trop surcharger ce tableau, nous n'avons signalé que les principales analogies linguistiques qui sont à notre connaissance.

Nous remarquerons, en outre, que si nombre de coutumes polynésiennes se sont immiscées en Australasîe, la réciproque est loin d'avoir lieu dans la même proportion ; ce qui devait être avec la route que nous croyons avoir été suivie par les migrations humaines en Océânie ; ainsi, en Australasie, existe un usage qui a été retrouvé chez d'autres peuplades sauvages à Touest de ces contrées et mêmes chez les Hébreux, c'est de fiancer les jeunes filles dès leur bas âge, afin de recevoir plus tôt le prix qu'on est dans l'habitude de payer pour avoir une femme.

On trouve en Australasie un usage qui n'existe point en Polynésie et qui consiste à tuer, à la mort d'un chef, une ou plusieurs de ses femmes ; ordinairement les épouses elles-mêmes se donnent la mort, sans attendre que des amis, des parents du défunt, viennent exécuter de force cet usage barbare, dont j'ai été témoin à la mort de Matamoej fils aîné du chef Titéma; les deux jeunes femmes de ce jeune homme se pendirent elJes-mêmes le lendemain de sa mort. — Je me suis assuré que le même usage existe aux Nouvelles-Hébrides et même à la Nouvelle-Zélande où les Polynésiens conservèrent cette coutume qu'ils y rencontrèrent, je suppose, car nulle part je n'ai lu que les Polynésiens de l'Orient eussent cette coutume barbare. Au reste, cet usage sembla bon à beaucoup de peuples à qui leurs religions promettaient une existence semblable à celle qu'ils menaient sur terre, et qui jugeaient dès lors que leurs femmes leur seraient nécessaires ; aussi voyonsnous en Amérique le Comanche se faire suivre en terre de ses armes, de sa femme et de son cheval ; chez les Scythes, d'après Hérodote, on étranglait et ensevelissait avec le roi sa femme préférée ; Procope nous dit encore que le même usage existait chez les Hérules ; enfin à l'époque de Strabon, on savait déjà que les femmes de l'Inde se jetaient dans les flammes d'un bûcher à la mort de leur mari. Chacun sait que cet usage est encore vivant de nos jours sur la côte de Malabar, et nous avons vu que je l'ai constaté moi-même en Australasie. — Qui ne verra une , preuve à Tappui de Texistence d'un courant humain autour de la terre, dans l'existence de cette coutume caractéristique chez tous ces peuples divers et si éloignés les uns des autres ?

Aux Nouvelles -Hébrides, la présence des Polynésiens a été signalée par Cook, qui y rencontra des gens dont les traits et le langage étaient ceux des îles Tonga tabou ; aux îles Fidji, qui sont la sentinelle la plus avancée de la race

noire en Polynésie, nous avons vu qu'un cinquième de la langue était Polynésienne et que c'est là que le mélange des types, des usages, des mœurs, était le plus frappant.

Au sud-est des Carolines^ les îles Gilbert nous montrent un exemple de colonie polynésienne qui serait à lui seul un argument décisif pour notre manière de voir, ce petit archipel a été peuplé par deux courants, l'un de Carolins venant de l'île Barnabe (je signale la ressemblance du nom de cette lie avec celui de l'île Balabéo^ au nord de la Nouvelle-Calédonie), l'autre de Polynésiens des îles XAmoi ou Samoa à 2000 ML à F ouest. — Amoi est encore le nom donné à un territoire de la Nouvelle-Calédonie que domine une aiguille très-élevée, très-aiguë, semblable à un pic volcanique, bien qu'elle soit formée de schistes anciens.

Les habitants de Timor, Bornéo surtout, sont identiques avec les Polynésiens et ont fiussi de grandes ressem blances de mœurs avec les Néo-Calédoniens, telles que le massage comme remède; les bracelets de coquillages, l'habitude de teindre les cheveux en rouge au moyen de la chaux, etc.

Enfin, aux Philippines même, et bien que les types soient de plus en plus différents, le langage des naturels est tellement semblable au polynésien, qu'un jeune Manillais, embarqué avec La Pérouse, put comprendre et expliquer aux Français la plupart des mots de la langue des habitants des Navigateurs et de la Société {La Pérouse^ chap. xxv). On sait que le malais lui-même présente plusieurs ressemblances avec le polynésien, entre autres l'expression lima^ qui veut dire 5, tandis que rima a la même signification en polynésien ; mais dans ce dernier pays, ce mot signifie en outre la main^ ce qui indique évidemment que ce mot a été introduit en Malaisie par les Polynésiens. Au reste, le témoignage de Crawford est

péreraptoire à l'égard de Tarrivée des Polynésiens en Malaisie :

(( Les noirs des îles Malaies ont conservé quelques sou- > venirs de l'arrivée du peuple qui a eu une si grande ]> influence sur leurs mœurs, leurs coutumes et leurs lanjt gages : cette nation qui répandit sa langue parmi eux » était vêtue d'une étoffe faite de l'écorce des arbres et ]» ignorait la fabrication des étoffes de coton. »

L'auteur ajoute plus loin : •

« L'époque de l'introduction de l'arabe chez les Malais » est indiquée par Thistoire ; des données assez certaines w peuvent faire soupçonner celle du sanscrit; mais celle » de la langue polynésienne est ensevelie dans la plus ^ profonde et même dans une impénétrable obscurité. »

Ainsi est vérifiée notre pensée que le courant polynésien intertropical et de l'est à l'ouest existe depuis la plus haute antiquité.

En Nouvelle-Hollande, à côté des noirs autochthones, on rencontre sur les rivages qui regardent la Polynésie, dans la Nouvelle-Galles du Sud principalement, des hommes dont le type est plus élevé, les mœurs moins primitives; Domont d'Urville (vol. l^ Zoologie^ ^. 213 et 218; Voyage au pôle sud) y a rencontré sur les rivages de cette grande terre des hommes aux traits réguliers, aux cheveux noirs très-unis, etc.

En Tasmanie, l'espèce humaine, qui vient de disparaître, semblait être à peu près exempte de mélange, aussi se présentait-elle avec des cheveux à la fois crépus et laineux.

— On voit que sur î ^ plupart des continents anciens dont nous venons de nous occuper, le Polynésien a rencontré une race primitive et sans doute autochthone ; il s'est d*abord mélangé à elle, puis Ta refoulée dans les montagnes, agissant à l'égard de cette créature inférieure,

bien qu'avec plus de lenteur, de la même façon que nous agissons maintenant avec lui. On sait peu de choses sur cette antique race noire australasienne qu'il faudrait peutêtre rattacher à ses semblables des diverses autres parties du monde ; à la Nouvelle-Hollande on les a divisées en Papous et Noirs australiens; les premiers seraient probablement plus voisins de l'ancienne race autochthone, pendant que les seconds viendraient d'un mélange avec des tjpes plus relevés; les noirs australiens ont la chevelure touffue, ils auraient beaucoup d'analogie avec les Cafres ; quelques peuplades simplement cuivrées se rapprochent au moral et au physique du Polynésien, comme nous l'avons dit.

Quant au Papous^ leurs cheveux croissent par petites touffes séparées qui s'entremêlent et forment une sorte de boule.

Le caractère de ces races noires les rapproche de la brute ; ils ne s'associent point à l'étranger et dans l'archipel indien, les races polynésiennes ou jaunes de l'Asie les ont refoulés dans les montagnes ; à Timor et à Flores on les retrouve encore, pendant que plus à l'ouest ils ont disparu ; — ils reparaissent dans les montagnes de la presqu'île malaise et dans les sommets intérieurs des Philippines et de Soulou; — dans le golfe de Bengale, à la grande Nicobar et aux iles Andaman, ils habitent aussi les montagnes de l'intérieur. Aux îles Andaman ils s'éloignent le plus du type humain, soit par leur humeur farouche, soit par leur nature qui les conduit à grimper sur les arbres, à sauter d'une branche sur l'autre à la façon des singes.

C'est naturellement sur les grands territoires que ces êtres dégradés ont pu le mieux échapper à la destruction par la guerre, ou le mélange qui leur arrive constamment avec le courant des races épurées 5 aussi, dans THindoustan, nous trouvons des hommes noirs au nez aplati, avec

proéminences ridées au coin de la bouche et couverts d'un poil roux.

Sur le continent africain, à la faveur de son étendue, de son climat et des difficultés naturelles qu'il oppose à l'envahissement des autres races, on rencontre parfois l'homme dans un état tout à fait inférieur; on sait que le plateau africain, antérieur aux révolutions géologiques qui ont tourmenté la plus grande partie du reste du monde, semble posséder le nègre depuis une époque fort reculée, et — bien que l'exemple que je vais citer n'assigne à cette race qu'une existence minima que je considère comme insignifiante—on se rappelle que les monuments des Pharaons représentent le nègre en tout semblable à ceux que nous voyons aujourd'hui, et ces monuments'datent de 5000 ans environ ; de même, au reste, que sur les plus anciens monuments chinois, l'homme se trouve aussi représenté tel qu'il est actuellement.

Bien que le nègre africain ait subi aussi diverses modifications, on retrouve sur la côte de Mozambique et sur les parallèles de la Nouvelle- Guinée des types semblables à ceux de l' Australasie ; cependant, en général, sur la côte orientale d'Afrique, les noirs, à la suite des migrations de races nouvelles, se sont plus ou moins relevés dans l'échelle humaine, et il faut aller sur la côte occidentale, en Guinée, pour trouver le nègre aux traits les plus repoussants, à la peau la plus rude, et il est reçu aujourdans la science que c'est grâce à l'intrusion progressive, par l'isthme de Suez et la mer Rouge, des races jaunes ou blanches, que cet ancien type si repoussant s'est amélioré progressivement de F est à F ouest ^ faisant place à des races intermédiaires plus ou moins noires, à visage plus ou moins régulier ; c'est ainsi que se sont formés les nègres rouges, les Fellatas^ les Nyam-Nyamy etc., et toutes ces races mixtes qui pénétrèrent peu à peu dans le cœur de l'Afrique, introduisant encore des animaux domestiques

qu'elles poussaient devant elles, formant ainsi un courant qui, parti des régions du Nil, ne s'est arrêté que près de Tautpe rive, dans la Sénégambie.

— Si nous jetons maintenant un nouveau coup d'œil général sur les connaissances linguistiques que nous possédons sur tous ces pays si vastes et si distants que nous avons divisés en trois groupes principaux :

Polynésie, — Australasie, — Archipel indien ; nous y verrons dans tous un grand nombre de mots communs, et ce fait est d'autant plus remarquable que, dans beaucoup de cas, nous n'avons comme terme de comparaison que des vocabulaires très-incomplets; par exemple, il ne nous reste que quelques mots de la langue que parlaient les habitants de la Tasmanie, et ils suffisent pour que j'y aie trouvé une très-grande analogie avec ceux de la Nouvelle-Calédonie; ce qui, au reste avait déjà été constaté ; voici un tableau qui donne les mots tasmaniens (Vocabulaire de Latham) et les mots néo-calédoniens qui m'ont paru leur correspondre :

NÉO-CALÉDONIEN FRANÇAIS. TASMANIEN. ^ " un i iin ' " '—-^

du nord. du centre. du sud.

ÀviroD, petit m&t de pirogue . . . Panna Penna. . . . Penna.

ureiiies . . •! Kouengilia Guening Kouinnéa.

Peau ^Kidné Koné

! Miré (coucher du 80leil> Are cmatin).

Petit Bodinevoued Dané huua.

Langue . . . Kamé Kourouiiié .

Faucon . . . Gan henen henen Togangri.

Faim Tegate Tagouan.

Lune Vena Mouéa.

Feu Une Né.

Eau Boue lakadé Koué.

iOuogoun (cheveux).

Ountanou (fa- VOrl J»

Oumberéfirné (moustache).

ficic .... x-icragcuaua ocaieiia. . .

Oiseau. . . . Mouta " (^^^ ; ; -{^^^.^

•Epaules. . . Bagny \Gni na. . . . Gnika.

Cheveux. . . Pelilogueni Bouiling .

Ces seize analogies paraîtront encore plus sensibles lorsque j'ajouterai qu'elles ont été prises dans un vocabulaire de 30 mots (Latham, p. 270), seulement destiné à faire des rapprochements entre la langue de la Tasmanie et celles de l'Australie. Ainsi, ces deux îles, la Nouvelle- Calédonie et la Tasmanie, qui se sont probablement trou-* vées, par rapport aux migrations étrangères, dans des conditions analogues, ont conservé à peu près intacts un assez grand nombre des mots de l'ancienne langue australasienne.

Je ferai remarquer encore que, en comparant les différents dialectes de toute 1* Australasie à ceux de la Nouvelle- Calédonie, j'ai retrouvé dans chacun d'eux des analogies, ainsi que le montre le vocabulaire que j'ai donné; on peut donc conclure de ce fait que les langues de l' Australasie ont toutes passé par des phases analogues qui, suivant les circonstances, les ont plus ou moins modifiées.

Les langues de l'Australie contiennent, par exemple, un assez grand nombre de mots malais, mais cela seulement dans les régions septentrionales ; quant aux autres dialectes de cette grande terre, ils se présentent sous une forme unique, ainsi que cela a été établi par Grey, Thredkeld, Latham, etc. Ce dernier auteur n'a trouvé que deux mots des dialectes du nord de l'Australie qui fussent communs avec ceux du sud, tant, dans le nord, l'influence malaise est considérable.

Les quelques relations qui existent entre les diverses langues australiennes se présentent à la faveur de l'ancien langage autochthone d'abord et, ensuite, de quelques mots polynésiens qui, étant aussi arrivés dans la Malaisie, ont pu faire croire à certains auteurs qu'ils y avaient été introduits directement du nord et de la Malaisie ; cependant le polynésien est encore si rare en Australie, ne se présentant surtout que sur les côtes orientales, que Forster pensa le premier que ce courant n'avait point traversé cette

grande terre, mais en avait fait simplement le tour ; ce fait, qui serait surprenant si les Polynésiens venaient de TAsie, n'a rien d'extraordinaire si nous les faisons venir de l'est, car, alors, ne pouvant arriver qu'en pirogues, en petit nombre, il était fort rare qu'ils pussent atteindre l' Australie et s'échouaient sur le cordon d'îles qui entoure à peu près circulairement la côte orientale d'Australie, comprenant la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie, les Fidji, les Nouvelles-Hébrides, les Salomon, les Louisiades et la Nouvelle-Guinée; mais, arrivés dans ces dernières îles, à cause des faibles distances qui les séparent les unes des autres, ces migrations polynésiennes s'avançaient de plus en plus vers l'ouest et jusqu'à Madagascar; c'est ainsi que s'expliquerait l'absence de l'élément polynésien sur la côte occidentale de l'Australie (1) , sa faible proportion sur la côte orientale et son abondance sur les îles et archipels qui protègent à l'ouest cette grande terre. Mais qui pourra jamais dire combien de ces infortunés Polynésiens périrent de détresse dans ce canal large, si souvent tourmenté, qui sépare l'Australie de ces îles?

Il est certain cependant que tous les Australasiens dont on a étudié les dialectes se ressentent de l'intrusion d'une langue étrangère, puisque, dans les dialectes anciens, on ne savait compter que jusqu'à 3 ; ce qui, en outre, permet de juger de l'état de profonde dégradation dans laquelle devait vivre le peuple autochthone.

Il est encore à remarquer que, si le polynésien abonde dans la langue malaise, il manque en Papouasie, à la Nouvelle-Guinée, pour se retrouver ensuite à l'est dans la Polynésie proprement dite ; en un mot, suivant la pittoresque expression de Latham, les Polynésiens, entre lesquels sont ainsi intercalés les Papous, ressemblent à une

(1) A cet égard, on pourra être fixé par les vocabalaires recueillis sur cette côte en 1860 par Walcott, sayaat qui accompagnait l'expédition de Frank Gregory dans ces parages.

chaîne dont on a les deux bouts, mais dont les anneaux médians font défaut. Mais ce point obscur pour ce savaut linguiste s'éclaircit pour nous qui, prenant la race originelle et pure à Test, la voyons s'avancer d'îles en îles vers l'ouest, et se mélangeant plus aisément avec les habitants de la Malaisie qu'avec ceux de la Papouasie qui, nombreux et cruels sur leurs grandes îles, détruisaient probablement sans pitié ces émigrants polynésiens. Quant à la Nouvelle- Calédonie, bien qu'elle tienne certainement de la langue papoue par son système de numération (Latham, p. 381), elle tient aussi du polynésien comme nous l'avons démontré ; mais ses relations linguistiques avec la Tasmanie ne semblent pas, d'autre part, entrer dans les caractères de la langue papoue, surtout au point de faire conclure à quelques auteurs que la Tasmanie était peuplée de Papous qui y étaient arrivés, soit à travers le continent australien, soit par mer.

Xll. — RÉSULTATS DE l' ANALYSE DE LANGUE POLYNÉSIENNE, PAR M. GAUSSIN, ET LEURS RELATIONS AVEC LES MIGRATIONS POLYNÉSIENNES. — CONCLUSIONS.

J'ai cité quelque part le savant et consciencieux travail de M. Gaussin sur « les dialectes de Tahiti ^ des Marquises et de la Polynésie ». Cette étude nous a ouvert plusieurs horizons nouveaux qui, s'appliquant à notre théorie sur les migrations polynésiennes, trouvent naturellement ici leur place; je les résumerai en six points principaux, que nous allons successivement examiner :

1° L'auteur nous affirme d'abord la jeunesse de la langue polynésienne , non pas relativement au temps écoulé y mais au progrès accompli; cette langue serait semblable aux premiers bégayements de V enfance : elle est peu développée, pleine d'onomatopées et surtout remplie de voyelles, musicale, comme le sont toutes les lan-

gues primitives. — Mais» si les Polynésiens sont venus de l'Asie, leur langue ne saurait avoir ce cachet de jeunesse, ' elle se serait plutôt enrichie en traversant les continents et les vastes archipels qu'elle trouva sur sa route. Si, au contraire, nous admettons qu'elle n'a jamais circulé ailleurs que dans la zone intertropicale océanienne, où elle serait arrivée avec les naufragés d'embarcations américaines, nous ne nous étonnerons plus de cette simplicité de langage qui existe encore dans le Nouveau-Monde.

S** Les gutturales vont en augmentant de r orient à Foccident. — En effet, l'archipel Sandwich en a sept ; Tahiti, dix ; Tonga, quinze ; les Malais, dix-huit. M. Gaussin conclut à une décadence de la langue de l'est à l'ouest, et c'est évident; mais ce fait ne prouve rien, ni pour, ni contre notre thèse, car, on peut dire, d'une part, que les Sandwich et les lies orientales, qui ont le moins de consonnes, ayant été la souche du peuple Polynésien, ont eu le plus de temps pour perdre leurs gutturales, et, d'autre part, que c'est en passant ainsi d'une lie à une autre, pour se rendre de l'ouest à Test, que les émigrants per daient leurs consonnes. Cependant, à ce fait remarquable, il est certainement une cause, nous voyons M. Gaussin lui-même considérer comme probable que les Néo-Zélandais n'ont conservé leurs consonnes qu'à la suite de l'existence rude qu'ils mènent. Cette raison ne s'appliquet-elle pas aussi aux émigrants qui s'en allaient de l'est à l'ouest, obligés de lutter ou d'errer sur les îles où le hasard les jetaient? Enfin, notre propre théorie nous donne encore une explication à ce fait singulier de la perte des gutturales de l'est à l'ouest ; nous avons vu, en effet, qu'en Polynésie, le mouvement de peuples aurait eu des remous de l'ouest à Test, semblable à la marée qui porte les eaux de la mer assez loin en amont des fleuves. Or, nous savons qu'en Australie la langue était au plus haut point gutturale ; quoi de surprenant qu'à mesure que le

Polynésien s'approchait de ces parages, il reprît ou conservât les consonnes qui manquent aujourd'hui au point de départ? S*il en était autrement, et si nous suivions la théorie de Haie, les Néo-Zélandais n'auraient pas plus de consonnes que les habitants des Sandwich, puisqu'ils partirent des Samoa à la même époque pour se rendre les uns au nord-est, les autres au sud-ouest ; or, il en est tout autrement, et si la thèse de Haie était vraie, nous assisterions à ce fait étrange d'un peuple qui a perdu ses consonnes en allant de l'ouest à l'est et qui les retrouve en allant au sud-ouest peupler de nouvelles terres 1

3° Le polynésien présente deux périodes distinctes : dans l'une, la conservation des éléments apparaît comme le caractère le plus remarquable ; dans l'autre, on rencontre des traces d^ altérations bien plus fréquentes. Ainsi, dans ce dernier cas, le polynésien a des éléments de moins que les dialectes malais, tagales, mariannais, javannais, etc. — Cette conclusion est fort importante ; elle divise la langue polynésienne en deux périodes : dans l'une nous n'avons que les variations des éléments des mots : toki est devenu Toi (hache); dans l'autre période, il y a altération complète et perte d! éléments. Nous avons examiné, dans le paragraphe 2, les rapports qui peuvent avoir lieu entre les migrations polynésiennes et la première période, nous allons voir maintenant ceux qui peuvent lier ces mêmes migrations à l'autre période. Les altérations dont il s'agit se présentent exclusivement dans des mots communs à la Polynésie et à l'archipel indien. Ainsi, dans ces dernières îles on aurait : djalan^ tchalan^ ou dalan (chemin), et am, dala, etc., en Polynésie. G^est-à-dire que dans l'ouest, le mot a toujours un élément de plus que dans l'est.

Mais si toutes ces langues ont une commune origine, comme le pensent les partisans des migrations de l'ouest à l'est, comment se fait-il que la loi qui régit le Polynésien

depuis un si grand nombre de siècles, depuis sa disper* sion sur toutes les îles du grand Pacifique, c'est-à-dire la conservation constante de tous les éléments des mots^ cesse d'exister aussitôt que l'on compare le Polynésien à son frère putatif de l'archipel indien? Voilà un fait qui, à lui seul, fait surgir un obstacle insurmontable contre les migrations de l'ouest à l'est. M. Gaussin essaye de le surmonter en disant que cette altération inusitée a dû se produire à une époque antérieure à la période de variation mais conservation des éléments (page 40) . Ce n'est que sous toute réserve que Tingénieux linguiste donne cette raison et cela me paraît prudent, car il me semble que Ton ne saurait admettre qu'une langue comme le polynésien, qui n'a jamais déchu à la loi de conservation des éléments, qui est, de plus, originale, puisse avoir eu une époque antérieure où elle agissait d'une façon tout opposée. Au reste, M. Gaussin revient bientôt sur sa première pensée, d'autant plus qu'il reconnaît que certaines de ces altérations ne peuvent guère s'expliquer que par un changement d'habitude dans Torgane vocal, tel qu'il pourrait être amené par le mélange brusque de deux peuples; et l'auteur appuie cette hypothèse de preuves grammaticales (page 41). Ainsi, de nos jours encore, les Polynésiens, en prononçant certains mots européens, suppriment la moitié des articulations. II résulterait donc de ce que nous venons de voir, que les mots altérés qui n'ont pas conservé tous leurs éléments, sont originaires de l'archipel Indien ou de TAustralasie, et qu'ils sont arrivés en Polynésie, soit de proche en proche, soit brusquement à la suite de ces migrations exceptionnelles que nous avons, non-seulement admises, mais considérées comme fort probables. Un exemple frappant en est encore le mot essentiellement néo-calédonien Tagnié^ beaucoup^ qui est devenu Tini en langue polynésienne qui ne possède pas le son gn^ pendant que le mot tabitien Hua^ qui

le même sens, devenait Ratoua à la Nouvelle-Calédonie, conservant ou empruntant des gutturales dont la langue de ce pays est si prodigue. Est-il une sanction plus frappante de notre opinion que de voir ainsi, danô ce pays frontière, la Nouvelle-Calédonie, les langues et les types vivre côte à côte ou se fusionner ? La proportion de ces mots étrangers dans les dialectes polynésiens pourrait servir de mesure pour établir l'importance de ces invasions de l'ouest à Test ; mais, bien que je ne pense pas que ce travail intéressant ait encore été fait, ce nombre de mots doit être fort limité, car on n'a encore signalé entre ces deux langues limitrophes qu'un petit nombre de rapprochements.

A° Comme construction des phrases, le polynésien est peu développé ; dans les chants anciens de la Nouvelle- Zélande et de Tahiti, on ne trouve même pas de particules énoîiciatives^ et la langue était alors dans l'état où nous voyons le malais aujourd'hui.

Ce point est peu important; il indique seulement un progrès de la langue polynésienne qui aurait eu lieu depuis une époque relativement récente. En tout cas, ce progrès ne saurait venir de l'archipel Indien, puisque nous voyons que les Malais n'ont pas encore de particules énonciatives, c'est-à-dire que chaque mot, comme dans l'idéal de la langue poétique, peint une image, exprime un sentiment.

5° Il y a des analogies entre le polynésien et l'américain. — Ce cas entre tout à fait dans notre manière de voir, bien que, à cet égard, l'auteur ne voulant pas sortir de son cadre ne dise que peu de mots; il fait seulement observer que les Polynésiens et les Américains ont un procédé particulier pour la construction des phrases qui leur est commun dans un grand nombre de cas.

6° Ici, l'auteur vient tout à fait se ranger à notre opinion ; car, après avoir été conduit par l'analyse à supposer

d6 LES MIGRATIONS POLYNÉSIENNES.

que le polynésien est la réunion de deux langues^ il ajoute, comme nous l'avons toujours pensé, que ce mélange n'a dû se faire que dans de faibles proportions — en ce qui regarde la langue envahissante — car le polynésien a, malgré cette intrusion, conservé, dans son ensemble, tous les caractères d'une langue mère et homogène.

Je suis heureux de terminer cette étude sur l'énoncé qui précède, auquel M. Gaussin a été conduit, comme moi, par une analyse consciencieuse, mais d'un genre différent; et, bien que ces problèmes indéterminés ne soient guère comparables à ceux dont les mathématiques s'occupent, on peut, néanmoins, voir ici une sorte de vreuve, assez semblable à celles qui confirment la justesse de certaines opérations du calcul arithmétique.

Paris. — Imprimerie de E. Martimet, rue Mignoo, 2.

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