‹ Les mille et une nuit,: contes arabesChapitre 11 sur 59 · IV. NUIT · texte numérisé non relu

IV. NUIT

VErs la fin de la nuit fuivante , Dinarzade ne manqua pas de réveiller la Sultane* Ma chère fœur,lui * dit-elle fi vous ne dormez pas , je vous fupplie de me raconter un de ces beaux contes que vous favez» Alors Schehe* razade , avec la permiffion du Sultan , paria dans ces termes.

Sire , quand le vieillard qui conduis foit la biche , vit que le Génie s'étoit faifi du Marchand , & l'alloit tuer impitoyablement , il fe jeta aux pieds de ce Monftre, & les lui baifant : Prince des Génies , lui dit» il , je vous fupplie très -humblement de fufpendre votre colère , & de me faire la grâce de m'écouter. Je vais vous raconter mon hiftoire 6c celle de cette biche que vous voyez ; oiais fi vous la trouvez plus merveilleufe & plus furprenante que l'aventure de ce Marchand à qui vous voulez ôter la vie, puis- je efpérer que vous voudrez bien remet-

tffc tes mille & me Nuit.

te à ce pauvre malheureux le tiers de fon crime? Le Génie fut quelque terni à fe confulter là-deifus ; mais enfin il Tépondit : Hé bien , voyons , j'y confens.

HISTOIRE

Du premier vieillard & de la biche*

fE vais donc , reprit Je vieillard , commencer le récit : écoutez-moi , je vous prie , avec attention. Cette biche que vous voyez , eft ma coufine , & de plus ma femme. Elle n'avoit que douze ans quand je Tépoufai } ainfi je puis dire , qu'elle ne devoit pas.

moins me regarder comme fon père , que comme Ion parent & fon mari.

Nous avons vécu enfémble. trente années fans avoir eu d'enfans ; mais fa ftérilité ne m J a point empêché d'avoir pour elle beaucoup de complaiiance & d'amitié. Le feul defir d'avoir des enfans me fit acheter une Efclave dont j'eus un fils qui promettoit infiniment. Ma femme en conçut de I4

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;aIonfie , 6c prit en averfion la mère & l'enfant , & cacha fi bien fes fentimens que je ne les connus que trop tard.

Cependant mon fils croiuoit 9 & il avoit déjà dix ans lorfque je fus obligé de faire un voyage. Avant mon départ, je recommandai à ma femme , dont je ne me défiois point , l'Efclave & fon fils , & je la priai d'en avoir foin pendant mon abfence,qui dura une année entière. Elle profita de ce tems* là pour contenter fa haine. Elle s'atta* cha à la magie ; 6c quand elle fut afleà de cet art diabolique pour exécuter' Thorrible deflein qu'elle méditoit , la fcélérate mena mon fils dans un lieu écarté : là par fes enchantemens ,elle le changea en veau , & le donna à mon Fermier avec ordre de le nourrir comme un veau, difoit- elle, qu'elle avoh acheté. Elle ne borna point fa fureur à cette aftion abominable ; elle changea l'Efclave en vache , & la donna auffi à mon Fermier.

A mon retour , je lui demandai des nouvelles de la mère & de l'enfant.

Votre Efclave eft morte , me dit-elle > & pour votre fils , il y a deux mois

€8 les fislli &une Nuit.

que je ne l'ai vu y & que je ne fais ce qu'il eft devenu. Je fus touché de la mort de l'Efclave j mais comme mon fils n'avoit fait que difparoître , je me flattai que je pourrois lé revoir bientôt. Néanmoins huit mois fe paflerent fans qu'il revint j & je n'en avois eu aucune nouvelle , lorfque la fête du grand Baïram arriva. Pour la célébrer , je mandai à mon Fermier de m'amener une vache des plus graftes pour en faire un Sacrifice; Il n'y manqua pas: la vache qu'il m'amena y étoit TEfclave elle-même , la malheureufe mère de mon fils. Je la liai *, mais dans le moment que je me préparois à la facrifier , elle fe mit à faire des beuglemens pitoyables 9 & je m'apperçus u'il couloit de fes yeux des ruiffeaux e larmes \ cela me parut aflez extraordinaire , & me fentant malgré moi fatfi d'un mouvement de pitié, je ne pus me réfoudre à la frapper. J'ordonnai à mon Fermier de m'en aller prendre une autre.

Ma femme qui étoit préfente , frémit de ma compaffion ; & s'oppofant à un ordre qui rendoit fa malice- inutiles

Contes Araheu * §f

Que faites-vous , mon mari, s'écria-tdle ? Immolez cette vache. Votre Fermier n'en a pas de plus belle , ni qui foit' plus propre à l'ufage que nous en voulons faire. Par complaù s fance pour ma femme , je m'appro* chai de la vache: & combattant la pi-, tié qui en fufpendoit le facrifice :

j'allois porter le coup mortel , quand la viâime redoublant fes pleurs & fes beuglemens, me défarma une féconde fois. Alors je mis le maillet entre les mains du Fermier , en lui difant :

Prenez & facrifiez-la vous-même , fes beuglemens & fes larmes me fendent le cœur.

Le Fermier moins pitoyable que moi la facrifia , mais en l'écorchant il fe trouva qu'elle n'avoit que les os, quoiqu'elle nous eût paru très-graffe.

J'en eus un véritable chagrin. Prenez* la pour vous , dis- je au Fermier , je vous l'abandonne } faites- en des ré?

gais , & des aumônes à qui vous voudrez j & (i vous avez un veau bien gras, amenez- le moi à fa place. Je ne m'informai pa» dç ce qu'il fit de la vache $ mais peu dç teipps apr^i

J& ttt mille & une Nuit.

qu'il l'eut fait enlever de devant me»

yeux , je le vis arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorafie que ce veau fût mon fils , je ne laiflai pas de fentir émouvoir mes entrailles à (a vue. De fpn côté , dès qu'il rrTapperçût 9 il fit un fi grand effort pour venir à moi , qu'il en rompit fa corde.

Il fe jetta à mes pieds , la tête contre terre , comme s'il eût voulu exciter ma compaffion ,&me conjurer de n'avoir pas la cruauté de lui ôter la vie , en nr avertiffant , autant qu'il lui étoit pofilble , qu'il étoit mon fils.

Je fus encore plus furpris & plus touché de cette aâion , que je ne Pavois été des pleurs de la vache. Je fentis une tendre pitié qui m'intéreÎTa pour lui } ou pour mieux dire , le fang fit en moi fon devoir. Allez , 4is- je au Fermier , remenez ce veau chez vous. Ayez « en un grand foin , & à fa place amenez «en un autre inceflamjnent.

Dès que ma femme m'entendit parier ainfi , elle ne manqua pas de s'écrier encore : Que faites -vous , mon fnari? Croyez -moi; ne Sacrifiez paa

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flft autre veau que celui-là. Ma femme* lui répondis - je , je n'immolerai pas celui - ci. Je veux lui faire grâce , je vous prie de ne point vous y oppofer # Elle n'eut garde, la méchante femme, de fe rendre à ma prière , elle haïflbit trop mon fils , pour confentir que je le iauvafle. Elle m'en demanda le facri fie e avec tant d'opiniâtreté , que je fus obligé de le lui accorder. Je liai le veau , & prenant le couteau funefte .... Scheherazade s'arrêta eh cet endroit , parce qu'elle apperçut le jour* Ma fœur , dit alors Uinarzade . je fuis enchantée de ce conte , qui loutient fi agréablement mon attention.

Si le Sultan me laiffe vivre encore aujourd'hui , repartit Scheherazade , vous verrez que ce que je vous ra« conterai demain vous divertira beaucoup davantage. Schtfhriar curieux de avoir ce que deviendroit le fils du vieillard qui conduisit la biche % dit à la Sultane , qu'il feroit bien-aife d'entendre la nuit prochaine la fin ctf ce conte*

f% Les mille & une Nuit.

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