‹ Les mille et une nuit,: contes arabesChapitre 13 sur 59 · VI. NUIT · texte numérisé non relu

VI. NUIT

LÀ fixieme nuit étant venue , le Sultan & fon époufe fe couchèrent. Dinarzade fe réveilla à l'heure ordinaire , & appella la Sultane : Ma chère foeur , lui dit-elle , fi vous ne dormez pas , je vous fupplie en attendant le jour qui paroîtra bientôt, de me raconter quelqu'un de ces beaux contes que vous favez*- Schahriar

Contes AtaUs. ^ 79 prit alors la parole : Je fouhaiterois , dit-il , d'entendre Fhiftoire du fécond Vieillard & des deux Chiens noirs. Je vais contenter votre curiofité , Sire , répondit Scheherazade. Le fécond vieillard pourfuivit-elle , s'addrefTant au Génie, commença ainfi fon hiftoire.

HISTOIRE

du fécond Vieillard à des deux Chiens noirs.

GRand Prince des Génies, vous faurez que nous fommes trois frères •, ces deux chiens noirs que vous voyez & moi qui fuis le troifieme. Notre père nous avoit laifle en mourant à chacun mille fequins. Avec cette fomme , nous embrafTâmes tous trois la même profeffion : nous nous fîmes Marchands. Peu de tems après que nous eûmes ouvert boutique , mon frère aîné , Tun de ces deux chiens , réfolut de voyager & d'aller négocier dans les Pays étrangers.

Dans ce deffein , il vendit tout fou

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îo Les mille & une Nuit.

fonds > & en acheta des marchandifes propres au négoce qu'il vouloit faire.

Il partit , & fut abfent une année entière. Au bout de ce tems-là y ,un pauvre qui me parut demander l'aumône , fe préfente à ma boutique. Je lui dis : Dieu vous affifte. Dieu vous affifte auffi , me répondit-il : Eft-il poffible que vous ne me reconnoiffiez pas ? Aloîs l'envifageant avec attention , je le reconnus. Ah mon frère !

m'écriai- je en l'embrasant , comment vous aurois-je pu reconnoître en cet état? Je le fis entrer dans ma maifon , je lui demandai des nouvelles de fa fanté & du fuccès de fon voyage. Ne me faites pas cette queftion , me dit- il; en me voyant , vous voyez tout. Ce feroit renouveller mon affliâion, que de vous faire le détail de tous les mal- -heurs qui me font arrivés depuis un an , & qui m'ont réduit à l'état où je

fuis.

Je fis fermer auffi-tôt ma boutique 5 & abandonnant tout autre foin , je le menai au bain , & lui donnai les plus beaux habits de ma garderobe. J'exafliinai mes regiftres de vente & d'à-

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chat ; & trouvant que j'avois doublé mon fonds , c'eft-à-dire , que j'étois riche de deux mille fequins , je lai en donnai le moitié. Avec cela , mon frère, lui dis-je , vous pourrez oublier la perte que vous avez faite. Il accepta fes mille fequins avec joie, rétablit fes affaires , & nous vécûmes enfemble comme nous avions vécu auparavant.

Quelçuç tems après , mon fécond frère , qui eft l'autre de ces deux chiens , voulut auffi vendre fon fonds.

Nous fîmes fon aîné. & moi tout ce que nous pûmes pour l'en détourner ; ingis il n'y eut pas moyen. Il le vendit, & de Pargent qu'il en fit , il acheta des marchandifes propres au négoce étranger qu'il vouloit entreprendre, fl fe joignoit à une caravanne, & partit. Il revint au bout de l'an dans le même état que fon frère aîné. Je le fis habiller ^ & comme j'avois encore mille fequins par-deflus mon fonds , \é les lui donnai. Il releva boutique , & continua d'exercer fa profeflîon.

Un jour mes deux frères vinrent me trouver pour me pfopofer de faire un

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voyage , & d'aller trafiquer atfec eux.

Je rejettai d'abord leur proposition :

\ious avez voyagé , leur dis-je , qu'y avez-vous gagné ? qui m'aiïurera que je ferai plus heureux que vous ? En vain ils me repréfenterent là-defius tout ce qui leur fembla devoir m'éblouir , & m'encourager à tenter la fortune ; je refufai d'entrer dans leur deffein. Mais ils revinrent tant de fois à la charge , qu'après avoir pendant cinq ans réfifté constamment à leurs follicitations ; je m'y rendis enfin.

Mais quand il fallut faire les préparatifs du voyage , & qu'il fut queftion (Tacheter les marchandifes dont nous avions befoin ; il fe trouva qu'ils avoient tout mangé y & qu'il ne leur reftoit rien des mille fequins .que je leur avois donnés à chacun. Je ne leur en fis pas le moindre reproche. Au contraire , comme mon fonds était de fix mille fequins , j'en partageai la moitié avec eux , en leur difant : Mes frères . il faut rifquer ces trois mille fequins , & cacher les autres en quelque endroit fur , afin que fi notre voyage y'eft pas plus heureux que ceux que

Conte t Araieu 2; Tons avez déjà faits , nous ayfons de quoi nous en confoler , & reprendre notre ancienne profeffion. Je donnai donc mille fequins à chacun , j'en gardai autant pour moi 9 Se f enterrai les trois mille autres dans un coin de ma maifon. Nous achetâmes des marchandifes } & après les avoir embarquées fur un vaiiTeau que nous frétâmes entre nous trois 9 nous fîmes mettre à la voile avec un vent favorable. Après un mois de navigation Mais je vois le jour , pour-

fuivit Scheherazade , il faut que j'en demeure-là.

- Ma Sœur 9 dit Dinarzade , voilà un conte qui promet beaucoup , je m'imagine que la fuite en eft fort extraordinaire. Vous ne vous trompez pas, répondit la Sultane ; & fi le Sultan me permet de vous la conter, je fuis perfuadée qu'elle vous divertira fort.

Schahriar fe leva comme le jour précédent fans s'expliquer là-deflus Jk ne donna point ordre au Grand Vifîr de faire mourir fa fille»

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