L IV. NUIT
AU nom de Dieu , ma fœur , s'é* cria le lendemain Dinarzade , fi vous ne dormez pas , continuez , je vous en conjure , Fhiftoire dutroifieme Calender. Ma chère fœur-, répondit Scheherarade , voici comment ce Prince la reprit.
A la vue de ces degrés , dit- il , car il n'y avoit pas de terrein à droite ni à gauche ou Ton pût mettre le pied , & par conféquent fe fauver , je remerciai Dieu y & invoquai Ton faim nom ■en commençant à monter. L'efoalier étoit fi étroit , fi roide & il difficile , que pour peu que le vent eût eu de violence , il m'auroit renverfé & précipité dans Ja mer. Mais enfin > j'arrivai jufqu'au haut fans accident : j'entrai fous le dôme r ■& me profternant contre terre , je remerciai Dieu de la grâce qu'il m'avoit faite.
Je paflai la nuit fous le dôme. Pendant que je dormois , un vénérable
yiçiilaïd i'pj>£ttia à moi , & me dit 5
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Écoute , Agib : Lorfque tù feras éveil* lé , creufe la terre fous tes pieds. Tu y trouveras un arc de bronze , & trois flèches de plomb , fabriquées fous certaines conftellations , pour délivrer le genre humain de tant de maux qui le menacent. Tire les trois flèches contre la ftatue : Le Cavalier tombera dans la nier, & le cheval de ton coté ,
Sue tu enterreras au même endroit 'où tu auras tiré Tare & les flèches.
Cela fait , la mer s'enflera , & montera jufqu'au pied du dôme , à la hauteur de la montagne. Lorfqu'elle y fera montée , tu verras aborder une çhalouppe , où il n'y aura qu'un feul homme avec une rame à chaque mairi. Cet homme fera de bronze, mais 'différent de celui que tu auras renverfé. Embarque-toi avec lui fans pronor^cer le nom de Dieu , & te laifle conduire. Il .
te conduira en dix jours* dans une autre mer, où tu trouveras le moyen de retourner chez toi fain & fauf ^ pourvu que , comme je te Tai déjà dit , tu ne prononces pas le nom de Dieu pen.
dant tout le voyage.
Tel fut le difcours du Vieillard* D'aiord que je fus éveillé > je me levai
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extrêmement confolé de cette vifion , & je ne manquai pas de faire ce que le Vieillard m'avoit commandé. Je déterrai l'arc & les flèches , & les tirai contre le Cavalier. A la troifieme flèche je 4e renverfai dans la mer , & le cheval tomba de mon côté. Je l'enterrai à la place dé Tare & des flèches , & dans cet intervalle , la mer s'enfla & s'éleva peu à peu. Lorfqu'elle fut arrivée au pied du dôme , à la hauteur de la montagne, je vis de loin fur la mer une chaloupe qui venoitàmoi. Je bénis Dieu , voyant que les chofes fuccédoient conformément au fonge que j'avois eu.
Enfin la chaloupe aborda : & j'y vis l'homme de bronze tel qu'il m'avoit été dépeint. Je m'embarquai , & me gardai oien de prononcer le nom de Dieu. Je ne dis pas même un feul autre mot. Je m'aflîs > & l'homme de bronze recommença de ramer en s'éloignant de la montagne. Il vogua fans difeontinuer jufqu'au neuvième jour que je vis des Mes qui me firent efpérer que je ferois bientôt hors du danger que j avois à craindre. L'excès de ma joie me fit oublier la défenfe
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5ui m'avoit été faite : Dieu foit béni, is-je alors , Dieu foit loué.
Je n'eus pas achevé ces paroles, que la chaloupe s'enfonça dans la mer avec l'homme de bronze. Je demeurai fur Peau , & je nageai le refte du jour du côté de la terre qui me parut la plus voifine. Une nuit fort obfcure fuccéda ; & comme je ne favois plus où j'étois , je nageois à l'aventure. Mes forces s'épuiferent à la fin , & je commençois à défefpércr de me fauver \ lorfque le vent venant à fe fortifier , une vague plus groiTe qu'une montagne me jetta fur une plage , où elle me laifîa en fe retirant. Je me hâtai auffi-tôt de prendre terre , de crainte qu'une autre vague ne me reprît , & la première choie que je fis fut de me dépouiller T d'exprimer l'eau de mon habit , & de l'étendre pour le faire fccher fur le fable qui étoit encore échauffé de la chaleur du jour.
Le lendemain le foleil eut bientôt achevé de fécher mon habit. Je le repris , & m'avançai pour recpnnoître où j'étois. Je n'eus pas marché longiems 7 que je connus que j'étois dans
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ime petite Ifle déferte fort agréable , où il y avoit plufieurs fortes d'arbres fruitiers & fauvages. Mais je remarquai qu'elle étoit confidérablement éloignée de terre \ ce qui diminua fort la joie que j'avois d'être échappé de la mer. Néanmoins, je me remettais à Dieu du foin de difpofer de mon fort félon fa volonté , quand j'apperçus un petit bâtiment qui venoit de terre ferme à pleines voiles 9 & avoit la proue fur Tlfle où j'étois.
Comme je ne doutois pas qu'il n'y vint mouiller , & que j'ignorais fi les gens qui étoient deflus feroient amis ou ennemis , je crus ne devoir pas me montrer d'abord. Je montai fur un arbre fort touffu , d'où je pouvois impunément examiner leur contenance.
Le iâtiment vint fe ranger dans une petite anfe , où débarquèrent dix Et • claves qui portoient une pelle & d'au»
très inftrumens propres à remuer la terre. Ils marchèrent vers le milieu de l'Ifle , où je les vis s'arrêter & remue?
la terre quelque tems \ & à leur a£Hon , il me parut qu'ils levèrent une trape.
Ils retournèrent enfuite au bâtiment ,
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débarquèrent plufieurs fortes de provifions & de meubles , & en firent chacun une charge qu'il portèrent à l'endroit où ils avoient remué la terre , & ils y dépendirent. Ce qui me fit comprendre qu'il y avoit là un lieu fouterrain. Je les vis encore une fois aller au vaifleau , & en reffortir peu de tems après avec un vieillard qui menoit avec lui un jeune homme de quatorze ou quinze ans très-bien fait* Ils dépendirent tous où la trape avoit été levée }& quand ils furent remontés , qu'ils eurent abaiiïe la trape , qu'ils J'eurent recouverte de terre , & qu'ils reprirent le chemin de l'anfe où étoit le navire , je remarquai que le jeune homme n'étoit pas avec eux ; d'où je conclus qu'il étoit refté dans le lieu fouterrain \ circonftance qui me caufa un extrême étonnement»
Le vieillard & les efclaves fe rembarquèrent } & le bâtiment ayant remis à la voile , reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis fi éloigné que je ne pouvois être apperçu de l'équipage , je defcendis de l'arbre , & me rendis projuptement à l'endroit où
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j'avois vu remuer la terre. Je la remuai à mon tour, jufqu'à ce que trouvant une pierre de deux ou trois pieds en quarré, je la levai*, & je vis qu'elle couvroit l'entrée d'un efcalier auffi de pierre. Je le defcendis , & me trouvai au bas dans une grande chambre où il* y avoit un tapis de pied & un fofa garni d'un autre tapis & de couffins .d'une riche étoffe , où le jeune homme étoit aflîs avec un éventail à la main. Je diftinguai toutes ces chofes à la clarté de deux boudes ,auffi bien que des fruits 6c des pots de fleurs qu'il avoit près de lui.
Le jeune homme fut effrayé de ma vue. Mais pour le raflurer , je lui dis en entrant : Qui que vous foyez , Seigneur , ne craignez rien } un Roi & fils de Roi , tel que je fuis , n'eft pas capable de vous faire la moindre injure.
C'eft au contraire votre bonne deftinée qui a voulu apparemment que je me trouvaffe ici pour vous tirer de ce tombeau, où il iemble qu'on vous ait enterré tout vivant pour des raifons
2ue j'ignore. Mais ce qui m'embarrafTe, c ce crue je ne puis concevoir , car je vous dirai que j'ai été témoin de tout
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ce qui s'eft paiTé depuis que vous êtes | arrivé dans cette Ifle , c'eft ou'il m'a pa- • ru que vous vous êtes laine enfevelir dans ce lieu fans réfiftance..... Scheherazade fe tut en cet endroit , & le Sultan fe leva très - impatient d'apprendre pourquoi ce jeune homme avoit a in fi été abandonné dans une Ifle déferre. Ce qu'il fe promit d'entendre le Nuit fuivartte*