CCXC NUIT
La princesse n'eut pas plu^ tôt achevé le récit de ses aventures , que Khodadad lui témoigna qu'il était vivement touché de ses malheurs : « Mais, madame, ajouta-t-il , il ne tiendra qu'à vous de vivre désormais tranquillement. Les fils du roi de Harran vous offrent un asile dans la cour de leur père ; acceptezle , de grâce ! Vous y serez chérie de ce prince et respectée de tout le monde ; et si vous ne dédaignez pas la foi de votre libérateur , soufirez que je vous la présente , et que je vous épouse devant tous ces princes; qu'ils soient témoins de notre engagement. » La princesse y consentit ; et dès le jour même ce mariage se fit dans le château , où se trouvèrent toutes sortes de provisiotis : les cuisines étaient pleines de viandes et d'autres mets , dont le nègre avait coutume de se nourrir lorsqu'il était rassasié de chair humaine. Il y avait aussi beaucoup de fruits excel* lans, et, pour comble de délices, une grande quantité de liqueurs et de vins exquis.
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Ils se mirent tous à table; et après avoir bien mangé et bien bn , ils emportèrent tout le reste des provisions , et sortirent du château dans le dessein de se rendre à la cour du roi de Harran. Us marchèrent plusieurs jours, campant dans les endroits les plus agréables qu'ils pouvaient trouver ; et ils n'étaient plus qu'à une journée de Harran , lorsqu'ils s'arrêtèrent et achevèrent de boire leur vin , comme gens qui ne se souciaient plus de le ménager. Khodadad prit la parole : a Princes , dit - il , c'est trop long-temps vous cacher qui je suis ; vous voyez votre frère Khodadad : je dois le jour , aussi bien que vous , au roi de Harran. Le prince de Samarie' m'a élevé , et la princesse Pirouzé est ma mère. Madame , ajouta-t-il en s'adressant à la princesse de Deryabar , pardon si je vous ai fait aussi un mystère de ma naissance. Peut-être qu'en vous la découvrant plus tôt , j'aurais prévenu quelques réflexions désagréables qu'un mariage que vous avez cru inégal vous a pu faire faire. » <c Non , seigneur , lui i*épondit la princesse , les sentimens que vous m'avez d'abord inspirés , se sont fortifiés de moment en moment ; et pour faire mon bonheur , vous' n'aviez pas besoin de votre haute naissance. »
Les princes félicitèrent Khodadad sur sa naissance, et lui en témoignèrent beaucoup de joie ; mais dans le fond de leur cœur leur haine pour un si aimable frère ne fit que s'augmenter. Us s'assemblèrent la nuit, et se retirèrent dans un lieu écarté, pendant que Khodadad et la princesse sa femme goûtaient
CONTES AKA.BKS. 5j
SOUS leur tente la <}ouceur du sommeil. G;s frères ingrats et envieux, oubliant que , sans le courageux fils de Pirôuzé, ils seraient tous devenus la proie du nègre , résolurent entre eux de l'assassiner. «Nous n'avons point d'autre parti à prendre, dit l'un de ces méchans : dès que le roi saura que cet étranger, qu'il aime tant , est' son fils , et qu'il a eu assez de force pour terrasser lui seul un géant que nous n'avons pu vaincre tous ensemble , il Taccablera de caresses , il lui donnera mille louanges , et le déclarera son héritier au mépris de tous ses autres fils, qui seront obligés de se prosterner devant leur frère et de lui obéir. »
A ces paroles il en ajouta d'autres qui firent tant d'impression sur tous ces esprits jaloux , qu'ils allèrent sur-le-champ trouver Khodadad endormi. Ils le percèrent de mille coups de poignard ; et le laissant sans sentiment dans les bras de la princesse , ils partirent pour se rendre à la ville de Harran , où ils arrivèrent le lendemain.
Leur arrivée causa d'autant plus de joie au roi leur père, qu'il désespérait de les revoir. Il leur demanda la cause de leur retard ; mais ils se gardèrent bien de la lui dire; ils ne firent aucune mention du nègre ni de Khodadad , et dirent seulement que , n'ayant pu résister à la curiosité de voir le pays, ils s'étaient arrêtés dans quelques villes voisines.
Cependant Khodadad noyé dans son sang, et à demi mort , était sous sa tente avec la princesse sa femme, qui ne paraissait guère moins à plaindre que
Heu de remercier Dien de la grâce particulière que j'en recevais , je ne levai les yeux au ciel que pour lui faire des reproches de m'avoir sauvée. Loin de pleurer le vézyr et ma gouvernante , j'enviais leur destinée ; et peu à peu ma raison cédant aux affreuses images qui la troublaient , je pris la résolution de me jeter dans la mer. Tétais prête à m'y lancer , lorsque j'entendis derrière moi un grand bruit d'hommes et de chevaux. Je tournai aussitôt la tête pour voir ce que c'était , et je vis plusieurs cavaliers armés, parmi lesquels il y en avait un monté sur un cheval arabe : celui-là portait une robe brodée* d'argent avec une ceinture de pierreries , et il avait une couronne d'or sur la tête. Quand je n'aurais pas jugé à son habillement que c'était le maître des autres , je m'en serais aperçu à l'air de grandeur qui était répandu dans toute sa personne. C'était un jeune homme parfaitement bien fait, et plus beau que le jour. Surpris de voir en cet endroit une jeune dame seule , il envoya quelques-uns de ses officiers me demander qui j'étais. Je ne leur répondis que par des pleurs. Comme le rivage était couvert de débris de notre vaisseau, ils jugèrent qu'un navire venait de se briser sur la cote, et que j'étais sans doute une personne échappée du naufrage. Cette conjecture, et la ^ive douleur que je faisais paraître, irritèrent la curiosité des officiers qui commencèrent à me faire mille questions , en m'assurant que leur roi était un prince généreux , et que je trouverais de la consolation dans sa cour.
CONTES ARABES. 5g
mais quand ils furent sous la lenie, ib n'y trouvèrent point Khodadad; ce qui leur fit juger que quelque bête sauvage l'avait emporté pour le dévorer. La princesse recommença ses plaintes et ses lamentations de la manière du monde la plus pitoyable. Le chirurgien en fut attendri ; et ne voulant pas l'afaandoniker dans l'état afïî*eux où il la voyait, il lui proposa de retourner dans le bourg , et lui offrit sa maison «t ses services.
Elle se laissa entraîner; le diirurgien l'emmena chez lui, et, sans savoir encore qui elle était, la traita avec toute la considération et tout le respect imagi» nahles. Il tâchait par ses discours de la consoler; mais il avait beau combattre sa douleur, il ne £Eiisait que l'aigrir au lieu de la soulager. « Madame, lui dit- il un jour, apprenez-moi, de grâce , tous vos malheurs ; ^tes-moi de quel pays et de quelle condition vous êtes. Peut-être que je vous donnerai de bops conseils , quand je serai instruit de toutes les circonstances de votre infortune. Vous ne faites que vous affliger, sans songer que l'on peut trouver des remèdes aux maux les plus désespérés. »
Le chirurgien parla avec tant d'éloquence, qu'il persuada la princesse ; elle lui raconta toutes ses aventures; et lorsqu'elle en eut achevé le récit, le chirurgien reprit la parole : « Madame , dit ^ il , puisque les choses sont ainsi , permettez-moi de vous représenter que vous ne devez point vous abandonner à votre affliction ; vous devez plutôt vous armer de constance, et faire ce que le nom et le devoir d'une
6o LES MILLE ET UNE NUITS,
épouse exigent de vous ; vous devez* venger votre mari. Je vais , si vous souhaitez , vous servir d'écuyer. Allons à la cour du roi de Harran ; ce prin.ce est bon et très-équitable; vous n'avez qu'à lui peindre avec de vives couleurs le traitement que le prince Khodadad a reçu de ses frères, je suis persuadé qu'il vous -fera justice. » «Je cède à vos raisons, répondit la princesse : oui, je dois entreprendre la vengeance de Khodadad; et puisque vous êtes assez obligeant et assez généreux pour vouloir m'accompagner , je suis prête à partir. Elle n'eut pas plus tôt pris cette résolution , que le chirurgien fit préparer deux chameaux sur lesquels la princesse et lui se mirent en chemin, et se rendirent à la ville de Harran.
Ils allèrefnt descendre au premier caravansérail qu'ils rencontrèrent ; ils demandèrent à l'hote des nouvelles de la cour. « Elle est, leur dit-il, dans uiHI assez grande inquiétude. Le roi avait un fils , qui , comme un inconnu , a demeuré près de lui fort longtemps, et l'on ne sait ce qu'est devenu ce jeune prince. Une femme du roi, nommée Pirouzé, en est la mère; elle a fait faire mille perquisitions qui ont été inutiles. Tout le monde est touché de la perte de ce prince; car il avait beaucoup de mérite. Le roi a quarante-neuf autres fils , tous sortis de mères différentes ; mais il n'y en a pas un qui ait assez de vertu pour consoler le roi de la mort de Khodadad. Je dis de la mort , parce qu'il n'est pas possible qu'il vive encore , puisqu'on ne l'a pu trouver^ malgré toutes les recherches qu'on a faites. »
CONTES ARABES. Gf
Sur le rapport de l'hôte , le chirurgien jugea que la princesse de Deryabar n'avait point d'autre parti à prendre que d'aller se présenter à Pirouzé; mais cette démarche n'était pas sans péril , et demandait beaucoup de- précautions. Il était à craindre que si lés fils du roi de Harran apprenaient l'arrivée et le dessein de leur belle-sœur, ils ne la fissent enlever avant qu'elle pût parler à la mère de Khodâdad. Le chirurgien fit toutes ces réflexions , et se représenta ce qu'il risquait lui-même; c'est pourquoi, voulant se conduire prudemment dans cette conjoncture, il pria la ^princesse de demeurer au caravansérail, pendant qu'il irait au palais reconnaître les chemins par oii il pourrait sûrement la faire parvenir jusqu'à Pirduzé.
Il alla donc dans la ville, et marchait vers le pa« lais coinme un homme attiré seulement par la curiosité de voir la cour , lorsqu'il aperçut une dame montée sur une mule richement enharnachée ; elle était suivie de plusieurs demoiselles aussi montées sur des mules, et d'un très -grand nombre de gardes et d'esclaves noirs. Tqut le peuple se rangeait en haie pour la voir passer, et la saluait en se prosternant la face contre terre. Le chirurgien la salua de la même manière , et demanda ensuite à un kalender qui se trouva près de lui, si cette dame était femme du roi ? cr Oui , frère , lui dit le kalender , c'est une de des femmes ; et celle qui est la plus honorée et la plus chérie du peuple , parce qu'elle est la mère du prince Khodadad , dont vous devez avoir ouï parler. » *
Le chirurgien n'en\oulut pas savoir davantage : il suivit Pirouzé jusqu'à une mosquée, oiielle entra pour d^atriËuer des aumônes et assister aux prières publiques que le roi avait ordonnées pour le retour de Khodadad. Le peuple, qui s'intéressait extrêmement à la destinée de ce jeune prince, courait en foule joindre ses vœux à ceux des prêtres ^ de sorte que la mosquée était remplie de monde. Le chirurgien fendit la presse, et s'avança jusqu'aux gardes de Pirouzé. Il entendit toutes les prières ; et lorsque cette princesse sortit , il aborda un des esclaves , et lui dit à l'oreille : « Frère , j'ai un secret important à révéler à la princesse Pirouzé; ne pourrai -je point par votre moyen être introduit dans son appartement ? » « Si ce secret, répondit l'esclave, regarde le prince Khodadad , j'ose vous promettre que dès aujourd'hui vous aurez d'elle l'audience que vous souhaitez ; mais si ce secret ne le regarde point , il est inutile que vous cherchiez à vous faire présenter à la princesse ; car elle n'est occupée que de son fils , et elle ne veut point entendre parler d'autre chose. » « Ce n'est que de ce cher fils que je veux l'entretenir , reprit le chimrgien. » « Cela étant , dit l'esclave , vous n'avez qu'à nous suivre jusqu'au palais et vous Uii parlerez bientôt. »
Effectivement, lorsque Pirouzé fut retournée dans son appai1:ement , cet esclave lui dit qu'un homme inconnu avait quelque chose d'important à lui communiquer, et que le prince Khodadad y était intéressé. Il n'eut "pas plus tôt prononcé ces paroles, que
Piroyzé témoigna une vive impatience de voir cet )H>mnie inconnu. L'esclave le fit aussitôt entrer dans le cabinet de la princesse ^ qui écarta toutes les autres de ses femmes à la réserve de deux pour qui elle n'avait rien de caché. Dès qu'elle aperçut le chirurgien, elle lui demanda avec précipitation quelles nouvelles de Khodadad il avait à lui annoncer ? « Madame, lui répondit le chirurgien après s'être prosterné la face contre terre , j'ai une longue histoire à vous raconter, et des choses sans. doute qui Vous surprendront. D Alors il lui fit le détail de tout ce qui s'était passé entre Khodadad et ses frères ; ce qu'elle écouta ayec une attention avide ; mais quand il vint à parler de l'assas^nat , cette tendre mère , comme si elle se fût sentie frapper des mêmes coups que son fils j tomba évanouie sur un sofa. Les deux femmes la secoururent promptement, et lui firent reprendre ses esprits. Le chirurgien continua son récit. Lorsqu'il eut achevé , cette princesse lui dit : « Allez retrouver la princesse de Deryabar , et annoncez - lui de ma part que le roi la reconnaîtra bientôt pour sa belle-fille; et, à votre égard, soyez persuadé que vos services seront bien récompensés. »
Après que le chirurgien fut sorti , Pirouzé demeura sur le SO& dans l'accablement qu'on peut imaginer; et s'attendrissant au souvenir de Khodadad : <c O mon fils , disait-elle , me voilà donc pour jamais privée de ta vue! Lorsque je te laissai partir de Samarie pour venir dans cette cour, et que je reçus tes adieux, hélas! je ne croyais pas qu'une mtort
funeste t'attendît loin de moi! O malheureux K.hodadad, pourquoi m'as-tu quittée! Tu n'aurais pas>, à la vérité , acquis tant de gloire ; maïs tu vivrais encore , et tu ne coûterais pas tant de pleurs à ta mère.» En disant ces paroles elle pleurait amèrement , et ses deux confidentes touchées de sa douleur mêlaient leurs larmes avec les siennes.
Pendant qu'elles s'affligeaient comme à Tenvi toutes trois , le roi entra dans le cabinet ; et les voyant en cet état , il demanda à Pirouzé si elle avait reçu de tristes nouvelles de Khodàdad. «Ah! seigneur, lui dit-elle, c'en est fait , mon fils a perdu la vie! Et , pour comble d'affliction , je ne puis lui rendre les honneurs de la sépulture ; car , selon toutes les apparences, des bêtes sauvages l'ont dévoré. » En même temps elle raconta tout ce que le chirurgien lui avait appris : elle ne manqua pas de s'étendre sur la manière cruelle dont Khodàdad avait été assassiné par ses frères.
Le roi ne donna pas le temps à Pirouzé d'achever son récit; il se sentit enflammé de colère; et cédant à son transport : ce Madame , dit-il à la princesse, les perfides qui font couler vos larmes, et qui causent à leur père une douleur mortelle , vont éprouver un juste châtiment. » En pariant ainsi, ce prince, la fureur peinte dans ses yeux , se rend dans la salle d'audience où étaient ses courtisans , et ceux d'entre le peuple qui avaient queiqye prière à lui faire. Ils sont tous étonnés de le voir paraître d'un air furieux: ils jugent* qu'il est en colère contre son peuple;
leurs cœurs sont glacés d'effroi. Il monte sur le trône ; et faisant approcher son grand vézyr : « Hassan y lui dit*il , j'ai un ordre à te donner ; va tout à l'heure prendre mille soldats de ma garde , et arrête tous les princes mes fils ; enferme-les dans la tour destinée à servir de prison aux assassins , et que cela soit fait dans un moment. » Â cet ordre extraordinaire, tous ceux qui étaient présens frémirent; le grand vézyr , sans répondre un seul mot, mit la main sur sa tête pour marquer qu'il était prêt à obéir , et sortit de la salle pour aller exécuter un ordre dont il était fort surpris. Cependant le roi renvoya les personnes qui venaient lui demander audience , et déclara que d'un mois il ne voulait entendre parler d'aucune affaire. Il était encore dans la salle quand le vézyr revint. «Hé bien, vézyr, lui dit ce prince, tous mes fils sont -ils dans la tour?» «Oui, sire, répondit le ministre, vous êtes obéi. » « Ce n'est pas tout , reprit le roi , j'ai encore un autre ordre à te donner. » En disant cela , il sortit de la salle d'audience, et retourna dans l'appartement de Pirouzé avec le. vézyr qui le suivait. Il demanda à cette princesse où était logée la veuve de Khodadad. Les femmes de Pirouzé le dirent; car le chirurgien ne l'avait point oublié dans son récit. Alors le roi se tournant vers son ministre : a Va , lui dit - il, dans ce caravansérail, et amène ici une jeune princesse qui y loge ; mais traite - la avec tout le respect dû à une personne de son rang. »
Le vézyr ne fut pas long-temps à faire ce qu'on
ir. 5
66 LKS MILLE JET V Si h MJITS,
lui ordonnait : il monta à cheval avec tous les émirs et les autres courtisans, se rendit au caravansérail où était la princesse de Deryabar, à laquelle il exposa son ordre y et lui présenta de la part du roi une belle mule blanche qui avait une selle et une bride d'or parsemée de rubis et d'émeraudes. Elle monta dessus, et au milieu de tous ces seigneurs, elle prit le chemin du palais. Le chirurgien raccompagnait aussi monté sur un beau cheval tartare que le vézyr lui avait feit donner. Tout le monde était aux fenêtres ou dans les rues, pour voir passer une .si magnifique cavalcade ; et comme on disait partout que cette prin* cesse ique l'on conduisait si pompeusement à la cour, était femme de Khodadad, ce ne ftU: qu'acclamations. L'jair «retentit de mille cris de joie , qui se seraient sans doute tournés en gémissemehs, ^ l'on avait su la triste aventure de ce jeune prince, tant il était aimé de tout le monde.
CCXCr NUIT.
XiA princesse de Deryabar trouva le roi qui l'attendait à la port« du palais pour la recevoir. Il la prit par lamain , et la conduisit à l'appartement de Pirouzé, ou il se passa une scène fort touchante. La femme de KittKladad sentit renouveler son affliction à la vue du
père et de la mère de son mari, comme le père et la mère ne purent voir l'épouse de leur fils, sans en être fort agités. Elle se Jeta siux pieds du roi ; et aprè3 )cs
CONTES ARABKS. 6']
avoir baignés de larmes , elle fut saisie d'une si vive douleur, quelle n'eut pas la force de parler. Pirouzé n était pas dans un état moins déplorable ; elle paraissait pénétrée de ses déplaisirs; et le roi ému de cette scène touchante , s'abandonna à sa propre faiblesse^ Ces trois pei*sonnes confondant leurs soupirs et leurs pleurs, gardèrent quelque temps un silence aussi tendre que douloureux. Enfin la princesse de Deryabar étant revenue de son accablement, raconta l'aventure du château et le malheur de Kbodadad; ensuite elle demanda justice de la trahison des princes, a Oui, madame, lui dit le roi; ces ingrats périront; mais il faut auparavant faire publier la mort de Kbodadad, afin que le supplice de ses frères ne révolte pas mes sujets. D'ailleurs, quoique nous n'ayons pas le corps de mon fils, né laissons pas de lui rendre les derniers devoirs.» A ces mots il s'adressa à son vézyr, et lui ordonna de faire bâtir un dôme de mar-* bre blanc dans une belle plaine , au milieu de laquelle la ville de Harran est bâtie ; et cependant il donna dans son palais un très-bel appartement à la princesse de Deryabar, qu'il reconnut pour sa bellefiUe.
Hassan fit travailler avec tant de diligence, et employa tant d'ouvriers , qu'en peu de jours le dôme fut bâti. On éleva dessous un tombeau sur lequel était une figure qui représentait KJiodadad. Aussitôt que l'ouvrage fut achevé, le roi ordonna des prières et désigna un jour pour les obsèques de son fils.
Ce jour étant venu, tous les habitans de la ville se
68 LES MILLE ET TTNE NTTITS,
répandirent dans la plaine, pour voir la cérémonie qui se fit de cette manière :
Le roi , suivi de son grand vézyr et des principaux seigneurs de sa cour, marcha vers le dôme ; et quand il y fut arrivé, il entra, et s'assit avec eux sur des tapis de satin , à fleurs d'or ; ensuite une nombreuse troupe de gardes à cheval , la tête basse et les yeux à demi fermés, s'approcha du dôme. Ils en firent le tour deux fois , gardant un profond silence ; mais à la troi* sième , ils s'arrêtèrent devant la porte , et dirent tous Tun après l'autre ces paroles à haute voix :
« O prince , fils du roi , si nous pouvions apporter « quelque soulagement à ton mal, par le tranchant M de nos cimeterres , et par la valeur humaine , nous « te ferions voir la lumière; mais le roi des rois a a commandé , et l'ange de la mort a obéi. ! »
A ces mots, ils se retirèrent pour faire place à cent vieillards qui étaient tous montés sur des mules noires, et qui portaient de longues barbes blanches.
C'étaient des solitaires, qui pendant le cours de leur vie se tenaient caohés dans des grottes : ils ne se montraient jamais aux yeux des hommes , que pour assister aux obsèques des rois de Harran et des princes de sa maison. Ces vénérables personnages portaient sur leur tête chacun un gros livre qu'ils tenaient d'une maiti ; ils firent tous trois fois le tour du dôme sans rien dire ; ensuite s'étant arrêtés à la porte , l'un d'eux prononça ces mots :
« O prince ! que pouvons-nous faire pour toi ? Si « par la prière ou par la science on pouvait te rendre
c( la vie , nous frotterions nos barbes blanches, à tes «pieds, et nous réciterions des oraisons; mais le roi « de l'univers t'a enlevé pour jamais ! d
Ces vieillards, après avoir ainsi parlé, s'éloignèrent du dôme ; et aussitôt cinquante jeunes filles parfaitement belles s'en approchèrent; elles montaient chacune un petit cheval blanc; elles étaient sans voiles, et portaient des corbeilles d'or pleines de toutes sortes de pierres précieuses ; elles tournèrent aussi trois fois autour du dôme ; et s'étant arrêtées au même endroit que les autres, la plus jeune porta la parole, et dit :
« O prince! autrefois si beau, quels secours peuxa tu attendre de nous ? Si nous pouvions te ranimer a par nos attraits, nous nous rendrions tes esclaves ; «mais tu n'es plus sensible à la beauté, et tu n'as « plus besoin de nous !»
Les jeunes filles s'étant retirées , le roi et ses courtisans se levèrent, et firent trois fois le tour du dôme ; puis le roi prenant la parole, dit :
aO mon cher fils! lumière de mes yeux, je t'ai « donc perdu pour toujours ! »
Il accompagna ces mots de soupirs, et arrosa le tombeau de ses larmes. Les courtisans pleurèrent à son exemple; ensuite on ferma la porte du dôme, et tout le monde retourna à la ville. Le lendemain on fit des prières publiques dans les. n^osc^uées, et on les continua huit jours de suite.
Le neuvième, la roi résolut de faire couper la tête aux princes ses fils. Tout le peuple indigné du traitement qu'ils avaient fait au prince Khodadad ,
semblait attendre impatiemment leur supplice. On commença à dresser deséchafFauds; mais on fut obligé de remettre l'exécution à un autre temps, parce que tout à coup oh apprit que les princes voisins qui avaient déjà fait la guerre au roi de Harran , s'avançaient avec des troupes plus nombreuses que la première fois; et qu'ils n'étaient pas même fort éloignés de la ville. Il y avait déjà long-temps qu'on savait qu'ils se prépat^aient .à faire la guerre, mais on ne s'était point alarmé de leurs préparatifs. Cette nouvelle causa une consternation générale, et fournit encore utie occasion de regretter Khodadad, parce que ce prince s'était signalé dans la guerre précédente contre ces mêmes ennemis. « Ah! disait-il, si le généreux Khodadad vivait encore , nous nous mettrions peu en peine de ces princes qui viennent nous surprendre. » Cependant le roi, au lieu de s'abandonnera la crainte, lève du monde à la hâte, forme une armée assez considérable; et trop courageux pour attendre dans les murs que ses ennemis l'y reviennent chercher, il sort et marche au-devant d'eux. Les ennemis de leur côté ayant appris par leurs coureurs que le roi de Harran s'avançait pour les combattre, s'arrêtèrent dans une plaine et mirent leur armée en bataille.
Le roi ne les eut pas plutôt aperçus , qu'il range aussi et dispose ses troupes au Combat ; il fait sonner la charge ,. et attaque avec une extrême vigueur V bti lui résiste de même! Il se répand de part et d^aùtre beaucoup de sang , et la victoire demeure long-temps incertaine. Mais enfin elle allait se déclarer pour les
ennemis du roi de Harran, lesquels étant en plus grand nombre allaient l'envelopper, lorsqu'on vit paraître dans la ^aine une grosse troupe de cavaliers qui s'approchaient des combattans en bon ordrel La vue de oes nouveaux soldats étonna les deux partis qui ne savaient oe qu'ils en devaient panser. Mais il ne demeurèrent pas long - temps dans l'incertitude : ces cavaliers vinrent prendre en flanc leis ennemis du roi de Harran, et les diargèrent avec tant de fiirie, qu'ils les mirent d'abord en désordre, et bientôt en déroute. Ils n'en demeurèrent pâ& là t ils les poursotvîrent vivement , et les taillèrent en pièces presq^ t&m . Le roi de Harran qui avait observé avec beauccuip d'attention tout ce qui s'était passé, avait admiré 1^dacede ces cavaliers dont le secours inopiné venait de déterminer la victoire en sa faveur. Il svaîft «ùxtout été charmé d^ bur chef, qu'il avait vu Gomhattue avec uiie valeur extrême; il souhaitait de sav^r te nom de ce héros généreux. Impatient de le voir et de le remercier, il cherche à le joindre; il s'aperçoit qu'il avance pour le prévenir. Ces deux prinœs s'approchent ; et le roi de Harran reoomiai^sant Khodadaddans ee hrave guerrier qui venait de Je seeourir, ou plutôt de battre ses enn«nis, demeura, immobile de surprise et de joie. «Seigneur, lui dit Khodadad, vous devez , sans doute , être étonné de voir paraître tout k coup devant votre majesté un homme que vous croyiez peut-étiT sans vie. Je le serais si le ciel* ne m'avait pas coiliseryé pour vous servir encore oontve vos ennemis.» «Ah! mon fils, s'écria le roi, est-ilbien
possible que vous me soyez rendu ? Hëias ^ je désespérais de vous- revoir ! jo En .disant cela il tendit les bras au jeune prince qui se livra à un embrassement si doux.
c Je sais tout, mon fils, reprit le roi., après l'avoir tenu long-ten^ps embrassé ; je sais de quel prix vos frères ont payé le service que vous leur avez rendu en les délivrant des mains du nègre ; mais vous serez vengé dès demain. Cependant allons au palais; votre mère, à. qui vous avez coûté tant de pleurs, m'attend pour se réjouir avee moi de la défaite de nos ennemis. Quelle joie nous lui causerons en lui apprenant que ma victoire est votre ouvrage ! » «Seigneur, dit . Khodadad , permettez-moi de vous demander comment vous, avez pu être instruit de l'aventure du château ? Quelqu'un de mes frères, poussé par ses remords , vous l'aurait-il avouée ?» « Non , répondit le roi , c'est la princesse de Deryabar qui nous a informés de toutes choses ; car elle est venue dans mon palais , et elle n'y est venue que pour demander justice du crime de vos frères. » Khodadad fut transporté de joie en apprenant que la princesse sa femme était à la cour. (c Allons, seigneur s'écria-t-il avec transport, allons trouver ma mère qui nous attend ; je brute d'impatience d'essuyer ses larmes', et celles de la princesse de Deryabar. »
Le roi reprit aussitôt le chemin de la ville avec son armée qu'il licencia ; il rentra victorieux dans son palais, aux acclamations du peuple qui le suivait en foule, en priant le ciel de prolonger ses années ,
et répétant mille fois le nom de Khodadad. Ces deux princes trouvèrent Pirouzé et sa belle-fille qui attendaient le roi pour le féliciter ; mais on ne peut exprimer, tous les transports de joie dont elles furent agitées lorqu'elles virent le jeune prince qui l'accompagnait. Ce Airent des embrassemens mêlés de larmes bien différentes de celles qu'elles avaient déjà répaodues pour lui. Après que ces quatre personnes eurent cédé à tous les mouvemens que le sang et l'amour leur inspiraient, on demanda au fils de Pirouzé par quel miracle il était encore vivant ?
U répondit qu'un paysan monté sur une mule , étant entré par hasard dans la tente où il était évanoui y et le voyant seul et percé de coups, l'avait attaché sur la mule et conduit à sa maison, et que là il avait appliqué sur ses blessures certaines herbes mâchées qui l'avaient rétabli en peu de jours. « Lorsque je me sentis guéri, ajouta-t-il, je remerciai le paysan , et lui donnai tous les diamans jque j'avais. Je m'approchai ensuite de la ville de Harran ; mais ayant appris sur la route que quelques princes voisins avaient assemblé des troupes et venaient fondre sur les sujets du roi , je me fis connaître dans les villages, et j'excitai le zèle de ses peuples à prendre sa défense. Tarmai un grand nombre de jeunes gens ; et me mettant à leur tête , je suis arrivé dans le temps que les deux années étaient aux mains. x>
Quand il eut achevé de parler , le roi dit : «t Rendons grâces à Dieu de ce qu'il a conservé Khodadad ; mais il faut que les traîtres qui l'ont voulu tuer, pé«-
rissent aujourd'hui. » « Seigneur , reprit le généreux fils de Pîrbuzé , tout ingrats et tout méchans qu'ils sont , songez qu'ils sont formés de votre sang : ce sont mes frères, je leur pardonne leur crime, et je vous demande grâce pour eux. »
Ces nobles sentimens arrachèrent des larmes au roi , qui fit assembler le peuple, et déclara Khodadad sôp héritier. Il ordonna ensuite qu'on fit venir les pritices prisonniers , qui étaient tous chargés de fers. Le fils de Pirouzé leur ôta leurs chaînes et les embrassa les uns après les autres , d'aussi bon cœur qu'il avait fait dans la cour dû château du nègre. Le peuple fut charmé du naturel de Khodadad, et lui donna mille applaudissemens. Ensuite on combla de biens le chirurgien , pour reconnaître les services qu'il avait rendus à la princesse de Deryabar.
Lasulthane Chehérazade avait raconté cette histoire avec tant d'agrémens , que le sulthan des Iiides , soïi époux, ne put s'empêcher de lui témoigner qu'il l'avait entendue avec un très-grand plaisir.
<c Sire , lui dît la sulthane , je suis persuadée que si votre majesté voulait bien écouter l'histoire du DORMEUR lêvEiLLÉ, elle uc lui inspirerait que de la joie et du plaisir.»
Au seul titre de l'histoire dont la sulthane venait de lui parler, le sulthan, qui s'en promettait des aventures toutes nouvelles et fort réjouissantes, éilt biea voulu en entendre le récit dès le même jour; mais' il était temps qu'il se levât : c'est pourquoi il le remit au lendemain.
CONTES AR-VBES. 7?)
CCXCir NUIT.
La nuit suivante, la sulthane Chehérazade, après que sa sœur Dinarzade l'eut éveillée , commença son récit de cette manière.
mSTOlHE DU DORMEUR ÉVEILLÉ
Sous le règne du khalyfe Haroun Arréchyd , il y avait à Baghdad'un marchand fort riche, dont la femme était déjà vieille. Ils avaient un fils unique nommé Âbou Hassan , âgé d'environ trente ans , qui avait été élevé dans une grande retenue de toutes choses.
Le marchand mourut ; et Abou Hassan qui se vit seul héritier, se mit en possession des grandes richesses que son père avait amassées pendant sa vie par beaucoup d'économie, et avec un grand attachement à son négoce. Le fils, qui avait des vues et des inclinations différentes de celle dé son père , en usa aussi tout autrement. Gomme celui-ci ne lui avait donné d'argent pendant sa jeunesse que ce qui suffisait précisément pour son entretien , et qu'il avait toujours porté envie aux jeunes gens de son âge qui n'en manquaient.
pas, et qui ne se refiisaient aucun des plaisirs auxquels la jeunesse ne s'abandonne que trop aisément, il résolut de se signaler à son tour en faisant des dépenses proportionnées aux grands biens dont la fortune venait de le favoriser. Pour cet effet, il partagea son bien en deux parts : l'une fut employée en acquisitions de terres à la campagne , et de maisons dans la ville, dont il se fit un revenu suffisant pour vivre à son aise , en se promettant de ne pomt toucher aux sommes qui en reviendraient, mais de les amasser à mesure qu il les recevrait ; l'autre moitié, qui consistait en Une somme considérable en argent comptant, fut destinée à réparer tout le temps qu'il croyait avoir perdu sous la dure contrainte ou son père l'avait retenu jusqu'à sa mort; mais il se fit une loi indispensable , qu'il se promit à lui - même de garder inviolablement , de ne rien dépenser au-delà de cette somme, dans le dérèglement de vie qu'il s'était proposé. ,
Dans ce dessem, Abou Hassan se fit en peu de jours une société de gens à peu près de son âge. et de sa condition, et il ne songea plus qu'à leur faire passer le temps agréablement. Pour cet effet, il ne se contenta pas de les bien régaler les jours et les nuits, et de leur faire des festins splendides où les mets les plus délicieux et les vins les plus exquis étaient servis en abondance, il y joignit encore la musique en y appelant les meilleures voix de l'un et de l'autre sexe. La jeun^ bande de son coté , le verre à la main , mêlait quelquefois ses chansons à celles des musiciens ,
et tous ensemble ils semblaient s'accorder avec tous les instrumens de musique dont ils étaient accompa- -gnés. Ces fêtes étaient ordinairement terminées par des bals, où les meilleurs danseurs et baladins de l'un et de l'autre sexe de la ville de Baghdad étaient appelés. Tous ces diverti.ssemens renouvelés chaque jour par des plaisirs nouveaux , jetèrent Abou Hassan dans des dépenses si prodigieuses qu'il ne put continuer une si grande profusion au-delà d'an an. La grosse somme qu'il avait consacrée à cette prodigalité, et l'année finirent ensemble. Dès qu'il eut cessé de tenir table , les amis disparurent ; il ne les rencontrait pas même en quelqu'endroit qu'il allât. En effet ils le fuyaient dès qu'ils l'apercevaient; et si par hasard il enjoignait quelqu'un et qu'il voulut l'arrêter , il s'excusait sur différens prétextes.
Abou Hassan fut plus sensible à la conduite étrange de ses amis qui l'abandonnaient avec tant d'indignité et d'ingratitude , après toutes les démonstrations et les protestations d'amitié qu'ils lui avaient faites , qu'à la perte de tout l'argent qu'il avait dépensé avec eux si mal à propos. Triste, rêveur, la tête baissée et avec un visage sur lequel un morne chagrin était peint ^ il entra dans l'appartement de sa mère, et il s'assit sur le bout du sofa , assez éloigné d'elle.
a Qu'avez- vous donc, mon fils, lui demanda sa mère en le voyant en cet état? Pourquoi êtes-vous si changé, si abattu et si différent de vous-même? Quand vous auriez perdu tout ce que vous avez au monde , vous ne seriez pas fait autrement. Je sais {a
dépense efl^oyable que vous avez faite, et depuis que vous vous y êtes abandouné, je veux croire qu il ne vous reste pas grand argent. Vous étiez maître de votre bien; et si je ne me suis point opposée à votre conduite déréglée, c'est que je savais la sage précaution que vous aviez prise de conserver la moitié de vos richesiies. Après cela je ne vois pas ce qui peut vous avoir plongé dans cette profonde mélancolie. » Abou Hassan fondit en larmes à ces paroles; et au milieu de ses pleurs et de ses soupirs : ce Ma mère, s'écria-t-il, je connais enfin par une expérience bien douloureuse, combien la pauvreté est insupportable. Oui, je sens vivement que comme le coucher du soleil nous prive de la splendeur de -cet astre, de même la pauvreté nous ote toiUe $orte de joie. C'est elle qui fait oublier entièrement toutes les louanges qu'on nous donnait, et tout le bien ^ae Ton disait de nous avant notre, ruine* Elle nous réduit à ne marcher qu'avec la crainte d'être remarqués , et à passer les nuits en versant des larmes de sang. £n un mot, celui qui est pauvre n'est plus regardé que comme étranger, même par ses parens et par ses anpiis. Vous savez, ma mère, poursutvit*il , de quelle manière j'en ai usé avec mes amis depuis un an* Je leur ai fait faire bonne chère , au point d'épuiser toutes mes res* sources; et aujourd'hui que je n'ai plus de quoi la continuer , je m'aperçois qu'ils m'ont tous abandonné. J'entends parler ici de ('argent que j'avais mis à part pour remployer à ('usage que j.'ea ai fait ; car pour ce qui est de ipon revenu, je rends grâces à Dieu. de
ce qu'il m'a inspiré l'idée de le réserver , sous la condition et sous le serment que j'ai fait de n'y pas toucher pour le dissiper si follement. Je l'observai ce sermait, et je sais le bon usage que je ferai de ce qui me. reste si heureusement. Mais auparavant, je yeux éprouYier jusqu'à quel point mes amis, s'ils méritent d'être appelés de ce nom, pousseront leur ingratitude. Je veux les voir tous l'un après l'autre; et quand je leur aurai représenté les efiForts que j'ai faits pour l'amour d'eux, je les solliciterai de me faire entre eux une somme qui serve en quelque &çon à me relever de l'état malheureux où je me suis réduit pour leur £ûre plaisir. Mais je ne veux faire ces démarches, oonune je vous ai déjà dit, que pour voir si je trouverai en eux quelque sentiment de reconnaissance. »
«Mon fils, reprit la mère d'Abou Hassan, je ne prétends pas vous dissuader d'exécuter votre dessein ; mais je puis vous dire paiv avance , que votre espérance est mal fondée. Croyez-moi : quoi que vous puissiez fiûre , il est inutile que vous en veniez à cette épreuve; vous ne trouverez de secours qu'en ce que vous vous êtes réservé pardevers vous. Je vois bien que vous ne connaissiez pas encore ces amis qu'on aj^Ue vulgairement de ce nom parmi . les gens de votre sorte ; ; mais vous allez les connaître. Dieu veuille que ce soit, de la manière que je le souhaite, c'està - dire , pour votre bien ! » « Ma mère , repartit Abou Hassan, je suis hieri persuadé de la vérité de ce que vous me dites; je sei^ai plus ceitain d'un fait
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qui me regarde de si près, quand je me serai assure par moi-même de leur lâcheté et de leur insensibilité. »
Abou Hassan partit sur-le-champ, et il prit si bien sou temps , qu il trouva tous ses amis chez eux. Il leur représenta les grands besoins qu'il éprouvait, et il les pria de lui ouvrir leur bourse pour le secourir efficacement. Il promit même de s'engager envers chacun d'eux en particulier, de leur rendre les sommes qu ils lui auraient prêtées , dès que ses affaires seraient rétablies , sans néanmoins leur faire connaître . que c'était en grande partie pour eux qu'il s'était si fort gêné , afin de les piquer davantage de générosité. Il n'oublia pas de les leurrer aussi de l'espérance de recommencer un jour avec eux la bonne chère qu'il leur avait déjà faite.
Aucun de ses amis, de bouteille ne fut touché des vives couleurs dont le malheureux Abou Hassan se servit pour tâcher de les persuader. Il eut même. la mortification de voir que plusieurs lui dirent nettement qu'ils ne le connaissaient pas, et qu'ils ne se souvenaient pas même de l'avoir vu. Il revint chez lui le cœur pénétré de douleur et d'indignation. «Ah, ma mère , s'écria-t-il en rentrant dans son apartement! vous me l'aviez bien dit : au lieu d'amis , je n'ai trouvé que des perfides , des ingrats et des méchans , indignes de mon amitié ! C'en est fait, je renonce à la leur, et je vous promets de ne les revoir jamais. »
Abou Hassan demeura ferme dans sa résolution- . Pour cet effet, il prit les précautions les plus con ve-
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nables pour éviter les occasions dy manquer, et afin de ne plus tomber dans le même inconvénient, jura de ne donner à manger de sa vie à aucun homme de Baghdad. fjisuite il tira le coifre-fort où était Fargent de son revenu , du lieu oii il Tavait mis en réserve , et il le mit à la place de celui qu'il venait de viden Il résolut de n'en tirer pour sa dépense de chaque jour qu'une somme réglée et suffisante pour régaler hohnêtement une seule personne avec, lui à souper. Il fît encore serment que cette personne ne serait pas de JBaghdad, mais un étranger qui y serait arrivé le même jour, et qu'il le renverrait le lendemain matin, après lui avoir donné le couvert une^ nuit seulement.
Sel^i ce projet , Abou Hassan avait soin kii-méme de faire , chaque matin , la protision nécessaire pour ce .régal. iVers la fin du jour, il allait s'asseoir aju bout du pont de Baghdad, et dès qu'il voyait un étranger, de quelque état ou condition qu'il fût, il l'abordait civilement, et l'invitait de même à lui faire l'honneur de venir souper et loger chez lui pour la première nuit de son arrivée ; et après l'avoir informé de la loi qu'il s'était &ite, et de la condition qu'il avait mise à son honnêteté, il l'emmenait en son logis*
Le.rçpas dont Abou Hassan régalait son hôte n'était pas. somptueux; mais il y avait suffisamment de quoi se contenter. Le bon vin surtout n'y manquait pas (i). On faisait durer le repas jusque bien avant
(i) Quoicfue le Coran défende le vin , beaucoup de Mu-sulmans ne se font pas scrupule d'enfreindre cette loi du pro»
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dans la nuit; et au lieu d'entretenir son hôte d'af-^ falres d'état, de famille ou de négoce , coimne il arrive fort souvent, il affectait au contraire de ne parler que de choses indifférotîtf^, agréables et réjouissantes. Il était naturellenient plaisant, de belle humeur et fort divertissant; et sur quelque sujet que ce fût, il savait donner un tour à son discours capable d'inspirer la joie aux plus mélancoliques.
£n renvoyant son hôte le lendemain matin : « En quelque lieu que vous puissiez aller, lui disait Abou Hassan, Dieu vous préserve de tout sujet de chagrin. Quand je vous invitai hier à venir prendre un repas chez nK>i , je vous informai de la loi que je me suis imposée ; ainsi ne trouvez pas mauvais si je vous dis que ^ous ne boirons* plus ensemble, et même que nous ne nous verrons plus ni chez moi ni ailleurs : j'ai mes raisons pour en user ainsi. Dieu vous conduise !»
' Âbmi llassan était exact dans l'observation de cette règle ; jl tie regardait plus les étrangers qu'il avait une < fois reçus chez lui, et il ne leur parlait . plus. Quftnd il les rencontrait dans les rues, dans les places publiques, il faisait semblant de ne les pas voir-; il se détournait même, pour éviter qu'ils ne vinssent ykborder ; enfin il n'avait plus aucun commerce avec eux.. 'Il y avait long -temps qu'il se gouvernait de la sorte, lorsqu'un peu avant le coucher du soleil,
phèfe , et plusieurs 3ulthans eux-mêmes, ont été famenx pour leur iyvognerie. •( M^Sp vo), i, )
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comme il était assis à son ordinaire au bout du pont, lekhalyfe Haroun Arrëchyd vint à paraître, mais déguisé de manière qu'on ne pouvait pas le reconnaître. Quoique ce monarque eût des ministres et des officiers de justice très-exacts à leurs devoirs , il voulait néanmoins prendre connaissance de toutes choses par lui-même. Dans ce dessein , comme nous l'avons'déja vu , il allait souvent déguisé en différentes manières par la ville de Baghdàd ; il ne négligeait pas même les dehors, et, à cet égard , il s'était fait une coutume d'aller, chaque premier jour du mois, sur les grands chemins par où on abordait à Baghdad, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Ce jour-là , premier du mois, il parut déguisé en marchand de MofussouI qui venait de débarquer de l'autre côté du pont, et suivi d'un esclave grand et puissant.
CCXCIir NUIT.
Comme le khalyfe avait dans son déguisement un air grave et respectable , Abou Hassan, qui le croyait marchand de Moussoul , se leva de lendroit où. il était assis ; et après Favoir salué d'un air gracieux , et lui avoir baisé la main : a Seigneur, lui dit->il, je vous félicite de votre heureuse arrivée; je vous supplie de me faire l'honneur de venir souper avec moi , et de passer cette nuit en ma maison, pour tâcher de
VOUS remettre de la fatigue de votre voyage. » Et afin de It^bliger davantage à ne lui pas refuser la grâce qu'il lui demandait, il lui expliqua en peu de mots la coutume qu il s'était faite de recevoir chez lui chaque jour, autant qu'il lui serait possible , et pour une nuit seulement, le premier étranger qui se présent^ rait à lui.
Le khalyfe trouva quelque chose de si singulier dans la bizarrerie du goût d'Abou Hassan, que l'envie lui prit de le connaître à fond. Sans sortir du caractère de marchand , il lui dit qu'il ne pouvait mieux irépondre à une si grande honnêteté à laquelle il ne s'était pas attendu à son arrivée à Baghdad , qu'en acceptant l'offre obligeante qu'il venait de lui faire; qu'il n'avait qu'à lui montrer le chemin , et qu'il était tout prêt à le suivre.
Âbou Hassan, qui ne savait pas que l'hôte que le hasard venait de lui présenter était infiniment audessus de lui, en agit, avec le khalyfe comme avec son égal. Il le mena à sa maison et le fit entrer dans une chambre meublée fort proprement, où il lui fit prendre place sur le sofa, à l'endroit le plus honorable. Le souper était prêt, et le couvert était mis; La mère d'Abou Hassan , qui entendait fort bien la cuisine , servit trois plats : l'un, au milieu, garni d'un bon chapon, flanqué de quatre gros poulets; et les deux autres à coté , qui servaient d'entrée : l'un d'une oie grasse, et l'autre de pigeonneaux en ragoût. Il n'y avait rien de plus, mais ces viandes étaient bien choisies et d'un goût délicieux.
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Abou Hassan se mit à table vis-à-vis de son hôte et le khalyfe et lui commencèrent à manger de bon appétit en prenant chacun ce qui était de son goût, ^ sans parler c^ même sans boire , selon la coutume du pays. Quand ils eurent achevé de manger , l'esclave du khalyfe leur donna de Teau pour se laver , et cependant la mère d'Abou Hassan desservit, et apporta le dessert qui consistait en diverses sortes de fruits de la saison, comme raisins, pêches, pommes, poires et plusieurs sortes de pâtes d'amandes sèches. Sur la fin du jour on alluma les bougies , après quoi Abou Hassan fit mettre les bouteilles et les tasses près de lui, et prit soin que sa mère fit souper l'esclave du khalyfe.
Quand le feint marchand de Moussoul , c'est-à-dire le khalyfe, et Abou Hassan se furent remis à table, Abou Hassan, avant de toucher au fruit, prit une tasse, se versa à boire le premier, et en la tenant à la main : a Seigneur, dit-il au khalyfe, qui était, selon lui, un marchand de Moussoul, vous savez comme moi que le coq ne boit jamais qu'il n'appelle les poules pour venir boire avec lui : je vous invite donc à suivre mon exemple. Je ne sais ce que vous en pensez; pour ^moi , il me semble qu'un homme qui hait le vin et qui veut Étire le sage, ne l'est pas. Laissons là ces sortes de gens avec leur humeur sombre et chagrine, et cherchons la joie ; elle est dans la tasse, et la tasse la communique à ceux qui la vident.
Paidant qu'Abou Hassan buvait : « Cela me plaît , dit le khalyfe en se saisissant de la tasse qui lui était destinée, et voilà ce qu'on appelle un brave homme.
Je vous aime de cette humeur, et avec cette gaieté j'attends que vous m'en versiez autant. »
Abou Hassan n'eut pas plutôt bu, qu'en remplissant la tasse que le khalyfe lui présentait : «Goûtez, seigneur, dit-il, vous le trouverez bon. »
« J'en suis bien persuadé, reprit le khalyfe d'un air riant; il n'est pas possible qu'un homme comme vous ne sache faire le choix des meilleures choses. »
Pendant que le khalyfe buvait : « U ne faut que vous regarder, repartit Abou Hassan, pour s'apercevoir du premier coup d'œil que vous êtes de ces gens qui ont vu le monde et qui savent vivre.
« Si ma maison, ajouta-t-il en vers arabes, était « capable de sentiment, et qu'elle fîit sensible au sujet' a de joie qu'elle a de vous posséder, elle le marquerait a hautement; et en se prosternant devant vous, elle a s'écrierait : Ah! quel plaisir, quel bonheur de me a voir honorée de la présence d'une personne si bona nête et si complaisante , qu'elle ne dédaigne pas de « prendre le couvert chez moi ! j»
a Enfin, seigneur, je suis au comble de ma joie , d'avoir fait aujourd'hui la rencontre d'un homme dç votre mérite. »
Ces saillies d'Abou Hassan divertissaient fort le khalyfe, qui avait naturellement l'esprit très-enjoué, et qui se faisait un plaisir de l'exciter à boire, en demandant souvent lui-même du vin , afin de le mieux connaître dans son entretien, par la gaîté que le vin lui inspirait. Pour entrer en conversation , il lui demanda comment il s'appelait, à quoi il s'occupait, et
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de quelle manière il passait la vie ? a Seigneur , répondit-il, mon nom est Abou Hassan. J'ai perdu mon père qui était marchand , non pas à la vérité des plus riches, mais au moins de ceux qui vivaient le plus commodément à Baghdad. En mourant, il me laissa une succession plus que suffisante pour vivre sans ambition selon mon état. Comme sa conduite à mon égard avait été fort sévère, et que j'avais passé la meilleure partie de ma jeunesse dans une grande contrainte, je voulus tâcher de réparer le bon temps que je croyais avoir perdu. £n cela néanmoins, poursuivit Abou Hassan, je me gouvernais d'une autre manière que ne font ordinairement tous les jeunes gens. Ils se livrent à la débauche sans mesure , ils s'y abandonnent jusqu'à ce que, réduits à la dernière pauvreté, ils fessent malgré eux une pénitence forcée pendant le reste de leurs jours. Afin de ne pas tomber dans ce malheur, je partageai tout mon bien en deux parts, l'une en fonds, et l'autre enargent comptant. Je destinai l'argent comptant pour les dépenses que je méditais, et je pris une ferme résolution dene point toucher à mes revenus. Je fis une société de gens de ma connaissance et à peu près de mon âge ; et sur l'argent comptant que je dépensais à pleine main , je les ré-galais splendidement <;haque jour, de manière que rien ne manquait à nos divertissemens. Mais la durée n'en fut pas longue. Je ne trouvai plus rien au fond de ma cassette à la fin de l'année, et en même temps tous mes amis de table disparurent. Je les vis l'un après l'autre» Je leur représentai l'état malheureux
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OÙ je me trouvais ; mais aucun ne m'oflfrit de quoi me soulager. Je renonçai donc à leur amitié , et en me réduisant à ne plus dépenser que mon retenu, je me retrancha|i à n'avoir plus de société qu'avec le premier étranger que je rencontrerais chaque jour à son arrivée à Baghdad, aVee la condition de ne le régaler que ce seul jour-là. Je vous ai informé du reste , et je remercie ma bonne fortune de m'avoir présenté aujourd'hui un étranger de votre mérite. »
Le khaljrfe fort satisfait de cet éclaircissement, dit à Âix>u Hassan : «Je ne puis assez vous louer du bon parti que vous avez pris , d'avoir agi avec tant de prudence en vous jetant dans la débauche, et de vous être conduit d'une manière qui n'est pas ordinaire à la jeunesse; je vous estime encore d'avoir été fidèle à vous-même au point où vous l'avez été. Le pas était bien glissant, et je ne puis assez admirer comment , après avoir vu la fin de vptre argent comptant, vous avez eu assez de modération pour ne pas dissiper votre revenu, et même votre fonds. Pour vous dire ce que j'en pense , je crois que vous êtes le seul débauché à qui pareille chose soit arrivée, et à qui elle arrivera peut-être jamais. Enfin , je vous avoue que j'envie votre bonheur. Vous êtes le plus heureux mortel qu'il y ait sur la terre , d'avoir chaque jour la compagnie d'un homme avec qui vous pouvez vous entretenir agréablement, et à qui vous donnez lieu de publier partout la bonne réception que vous lui faites. Mais ni vous ni moi , nous ne nous apercevons pas que c'est parler trop long-temps sans boire : buvez ,
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et versez-m'en ensuite. » Le khalyfe et Abou Hassan continuèrent de boire long-temps en s'entretenant de choses très-agreables.
La nuit étant déjà fort avancée , et le khalyfe feignant d'être fort fatigué du chemin qu'il avait fait, dit à Abou Hassan qu'il avait besoin de repos, a Je ne veux pas aussi de mon coté, ajouta-t-il, que vous perdiez rien du vôtre pour l'amour de moi. Avant que nous nous séparions ( car peut-être serai-je sorti demain avant que vous soyez éveillé), je suis bien aise ' de yous marquer combien je suis sensible à votre honnêteté, à votre bonne chère et à l'hospitalité que vous avez exercée envers moi si obligeamment. La seule chose qui me fiaisse de la peine , c'est que je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance. Je vous supplie de me le faire connaître , et vous verrez que je ne sm's pas un ingrat. Il ne se peut pas faire qu'un homme comme vous n'ait quelque affaire, quelque besoin, et ne souhaite enfin quelque chose qui lui ferait plaisir. Ouvrez votre cœur , et parlez moi franchement. Tout marchand que je suis, je ne laisse pas d'être en état d'obliger par moi-même , ou par l'çntremise de mes amis. »