CCXL' NUIT
Jamais douleur .ne fut égale à celle dont Camaralzaman^ donna de$ marques dès qu'il fut revenu de. son évanouis;sement. « Qu'as-tu Êtit j père barbare, s'écria-trily tu as massacré tes propres enfans? Mes pauvres fils! Lear sagesse, léiir modesUe , leur obâis^ .sauce , IjÇui* soumission à toutes tes volontés , leurs vertus ne te parlaient-elles pasasse; pour leur défense ? Mérites-tu donc que la terre te porte après un crime si exécrable? Je me 9uis jeté moi-même dans cette abomination, et c'est le châtiment dont Dieu m'affligepour n'avoir p^s persévéré dans raversion,<;ontre les femmes, avec laquelle j'étais né. Je ne laverai pas vptre cnjjie dans votre sang, comme vou^ le mérité-? •riez, femmes détestables : non, vous n'êteà pas dignes de ma colère. Mais que je me voue à la colère du ciel si jamais je vous, revois. »
lie roi CamaraUamau garda religieusement son sermefit. Q fit passer les deux reines le même jour dans un appartement $éparé, où elles demem^^rent sous bonne garde, et de sa vie il n'approcha d'elles. ' Pendant que le roi Camaralzaman s'affiigeait ainsi de la perte des princes ses fils, lei^ deux princes erraient dans les déserts , en évitant d'approcher des lieux habités et la rencontre de toutes sortes de per-* sonnes; ils ne vivaient quç dfherbes et de fruits sauvages, et ne buvaient que de mauvaises eaux de
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pluie c{ii*ils troaTaient dam des creun de rochers. Pendant la nuit, pour se garder des bétes féroces, ib donnaient et veillaient tourna -tour.
Au bout d'un mois, ils arrivèrent au pied d'une montagne afiineuse, toute de pierre noire ^ et inacoes* sible en apparence. Us aperçurent néanmoiné un chemin frayé ; mais ils le trouvèrent si étroit et si difficile qu'ils n'osèrent hasarder de s'y engager. Dans l'espérance d'en trouver un moins rude, ils con* tinuèrent de côtoyer la montagne, et marchèrent pendant cinq jours; mais la peine qu'ils se donnèrent fut inutile : ils forent contraints de revenir à ce che min qu'ils avaient négligé. Ils le trouvèrent si peu praticable , qu'ils délibérèrent long*temps avant de s'engager à monter. Us s'encouragèrent enfin, et ils montèrent.
Plus les deux princes avançaient , plus il leur semblait que la montagne était haute et escarpée , et ils forent tentés plusieurs fois d'abandonner leur entre* prise. Quand l'un était las, et que l'autre s'en apercevait, celui-ci s'arrêtait, et ils reprenaient haleine ensemble. Qnelquefois ils étaient tou^ deux si fatigués, que Jes forces leur manquaient: alors ils ne songeaient plus à continuer de monter, mais à mou** rir de fatigue et de lassitude. Quelques momens aprè& sentant leurs forces un .peu revenues , ils s'animaient et reprenaient leur diemin.
Malgré leur diligence, leur oourag^ et leurs effortsy il ne leur fot j^as possible d'arriver au sommet de tout M jour. La nuit les surprit, et le prinee As^ad
!^3a LES MILLE ET UK£ KUITS,
se trouva si fatigué et si épuise de farces, qu'il demeura court. «Mon frère, dit-il au prince Amgiad^ je n'en puis plus, je vais rendre l'ame. » « Reposonsnous autant qu'il vous plaira, reprit Amgiad en s'arrétant avec lui, et prenez courage. Vous voyez qu'il ne nous reste plu$ beaucoup à moïitèr,et qlte la lune nptts favorise. »
Après une bonne demi -heure de repos, Assad fit un nouvel effort; ils arrivèrent enfin au haut de la montagne , où ils firent encore .une pause* Amgiad se leva le premier, et en avançant, il Vit un arbre à peu de distance. Il alla jusqOe-là, et trouva que c'était un grenadier chargé de grosses grenades , et qu'il y avait une fontaine au pied. Il courut annoncer cette bonne nouvelle à Assad, et l'amena sous l'arbre près de la fontaine. Us se rafraîchirent, chacnn en mangeant une grenade; après qi$ioi ils s'endormirent. .
Le lendemain matin^, quand les princes furent éveillés: <c Allons, mon frère, dit Atngiad à Assad, poursuivons notre chemin; je vois que la montagne est bien plus aisée de ce coté que de l'autre, -et nous n'avons qu'à descendre. » Mais Assad était tellement fetigué du jour précédent, qu'il ne lui*fallut pas moins de trois jours pour se remettrcentièrement. Us les passèrent en s'entretenant^ comme ils avaient déjà &il plusieurs fois, de l'amour désordonné de leurs mères, qui les avait réduits à un étigit si déplo* rable. «Mais, disaient-ils, si Dieu s'est déclaré pour nous d'une manière si viable, nous devons supporter
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nos maux avec patience, et nous consola par Tespérance qu'ils nous en fera trouver la 6n. »
Les trois jours passés , les deux frères se remirent en chemin; et comme la montagne était , de ce côtélà, à plusieurs étages de grandes campagnes, ils mi* rent cinq jours avant d'arriver à la plaine. Us découvrirent enfin une grande ville avec beaucoup dé joie., « Mon frère, dit alors Amgiad à A^sad, n'êtes- vous pas.de même avis que moi? demeurez en quelqu'endroit hors de la ville, où je viendrai vous retrouver, pendant que j'irai prendre langue, et m'informer comment s'appelle cette ville, en quel pays nous sommes? et en revenant, j'aurai soin d'apporter des vivres. Il est bon de ne pas y entrer d'abord tous deux , au cas qu'il y ait du danger à craindre. »
a Mon frère y repartit Assad, j'approuve fort votre conseil, il est sage et plein d? prudence ; mais si l'un de nous deux doit se séparer pour cela , jamais je ne Souffrirai que ce soit vous, et vous permettrez que Je m'en charge. Quelle douleur ne ^serait-ce pas pour moi s'il vous arrivait quelque chose!»
«Mais, mpn frère, repartit Amgiad, la mémc^ chose que vous craignez pour moi , je dois la craindre pour vous. Je vous supplie de me laisser faire, et de m'attendre avec patience. » « Je ne le permettrai jamais , répliqua Assad ; et s'il m'arrive quelque chose, j'aurai Is^ consolation de savoir qi^e vous serez en sûreté. » Amgiad fut obligé de céder; et il s'arrêta sous des arbres, au pied de la montagne. .
a34 hBS HILI.E BT IflTE NUITS,
CCXH; NUIT.
Ls prince Assad prit de l'argent dans ta bourse dont Amgiad était diargé, et oontiniia son diemin jus^ qu'à la ville. Il n'eut pas fait quelques pas dans la première rue^ qu'il joignit un vieillard- vénérable, bien mis, et qui avait une canne à la main. Comme il ne douta pas que ce ne fàX un homme de distinction, et qui né voudrait pas le tromper, il l'aborda. « Seigneur^ lui dit*il, je vous supplie de m'^[isetgner le le chemin de la place publique. »
' Le vieillard regarda le prince en souriatit: « Mon fils , tui-dit-ii, apparemment que vous êtes étranger? Vous ne me feriez pas cette demande si cela n'était pas. » « Oui, seigneur, je suis étranger, reprit Assad. » « Soyez le bien-venu , repartit le vieillard t notre pays est fort honùré de ce qu'un jeune homxtie bien fait comme vous a pris la peine de le venir voir. Ditesmoi , quelle af&ine avez-vous à la place publique ?
« Seigneur, répliqua Assad, il y a près de deux mois qu'un frère que j'ai , et moi , nous sommes partis d'un pays fort éloigné dHci. Depuis ce temps-là nous n'avons pas discontinué de marcher, et nous ne faisons que d'arriver aujourd'hui. Mon frère, fatigué d'un si long voyage, est demeuré au pied de la montagne, et je viens chercher des vivres pour' lui et pour moi.» » •
a Mon fil» repartit encore le vieillard , vous êtes
CONTES ARAÏSS. À35
venu le plus à pfopos^ du monde , el je m'en inouïs pour l'amour de vous et de voire frère* J'ai £iit aojoiu^hui un grand régal à plusieurs de mes amis, dont il est resté une quantité de mets où personne n a touché. Venez avec moi, je vous en donnerai à manger; et quand vous serez rassasié , je vous en donnorai encore pour vous et pour voire frère de quoi vivre plusieurs jours. Ne prenez donc pas la peine d'aller dépenser votre argent à ta place, les voyageurs n'en ont jamais trop. Avec cela,' pékidant que vous mangerez, je vous informerai des particularités d^ notre ville mietix que perscmne. Un homme comme moi, qui a passé par toutes les charges le^ plus honorables avec distinction, ne doit pas les ignorer. Vous <ievez bien vous réjouir anasi de ce qu0 vous vous êtes adressé à moi plutôt qu'à, un autre; car je vous dirai en passant que tous nos ci* toyens ne soatpas faits comme moi: il y^ en a, je vous assuré , de bien méchans. Venez donc ; je veux vous faire connaître la différence qu'il y a entre un honnête homme, comme je le suis, et bien des gens qui se vantent de l'être et ne le sont pas. v
« Je vous suis infiniment obligé , reprit le prîiice Assad, delà bonne volonté que vous^ me témoignez : je me remets entièrement à vous , et je suis prêt à aller où il vous plaira. s>
Le vieillard, en continuanl^ de marcher avec Assad à coté de lui^ riait en sa barbe ; et de crainte qu'Assad 00 f 'en aperçut , il l'entr^^te^ait de plusiew^ choses, afin ^'il demeurât dans la bonne opinion qu'il avait
a36 LES MILLE ET UNE NUITS,
conçue de lui. « Il &ut avouer, lui disait-il , que votre bonheur est grand de vous être adressé à moi plutôt qu'à un autre. Je loue Dieu de ce que tous m^av^z rencontré: vous saurez pourquoi je vous dis cela quand vous serez chez moi. » ^
Le vieillard arriva enfin à sa maison, et introduisit Assad dans une grande* salle oit il vit quarante vieillards, qui faisaient un cercle autour d'un feu al* lumé qu'ils adoraient.
A* ce spectacle*, le. prince Assad n'eut pas moins d'horreur de voir des liommes assez dépôui^us de bon sens pour rendre leur cuke à la créature préférableraent au créateur, que de frayeur de se voir trompé, et de se trouver dans un lieu si abominable.
Pendant qu' Assad était immobile de l'étonnement oîi il était, le rusé vieillard salua les quarante vieillards, a Dévots adorateurs du feu , leur dit-il , voici un heureux jour pour nous. Oii est Gazban? ajoutat-il; qu'on le fasse venir. »
A ces paroles prononcées assez haut, mi noir, qui les entendit de dessous la ssdle , parut ; et ce noir, qui était Gazban, n'eut pas plutôt aperça le désolé Assad, qu'il comprit pourquoi il avait été appelé. Il courut à lui, le jeta par terre d'un soufHet qu'il lui donna, et le lia par les bras avec une diligence merveilleuse. Quand il eut achevé :« Mène-lé là bas , lui commanda le vieillard , et ne manque pas de dire à mes filles Bostaneet Gavatne de lui bien donner la bastonnade chaque jour, avec un pain le matin et un autre le soir pour toute nourriture : c'en est assez pour le faite
GOFTSS ARABES. ^3'J
TÎvre jusqu'au départ du vaisseau pour la mer bleue -«t pour la montagne du Feu; nous en ferons un sacrifice agréable à notre divinité »
CCXLir NUIT.
, Dès que le vieillard eut donné l'ordre cruel , Gazban se savait d'Assad en le maltraitant , le fit descendre sous la salle , et après l'avoir fait passer par plusieurs portes, jusque dans un cachot àix l'on descendait par vingt marches, il l'attacha par les pieds à une chaîne des plus grosses et des plus pesantes. Aussitôt qu'il eut adievé , il alla avertir les filles du vieillard ; mais le vieillard leur parlait déjà lui-même; « Mes filles , leur dit-il, descendez 'là*bas, et donnez la bastonnade de la manière que vous savez au musulman dont je viens de faire capture, et ne l'épargnez pas : vous ne pouvez mieux marquer que vous êtes de bonnes adoratrices du feu. »
Bo^ane et Cavame , nourries dans la haine contre tous les musulmans, reçurent cet ordre avec joie. Elles deseendirent au cachot dès le même moment, dépouillèrent Assad, le frappèrent impitoyablement jusqu'au sang et jusqu'à lui faire perdre connaissance. Après cette exécution si barbare, elles mirent un pain et un pot d'eau près de lui , et se retirèrent.
Assad ne revint à lui que long-temps après , et ce ne fut que ^ur verser des larmes par ruisseaux , en déplorant sa misère , avec la consolation néanmoins que ce malheur n'était pas arrivé à son frère Amgiad.
!|r3t8 LES VltLB. £T< VUE BTUITS,
lie prince Ampàà attendit son frère ^àssadjosqu^au soir , ou pied de la montagne, avec grande impatience. Quand il vit que le soleil était cauàié depuis long-'temps et que son frère ne revenait pas , il pensa se déaespéren II passa la nuit dans cette in* quiétude désolante; et dès que le jour parut, il s'acbranina vers la ville. Il fut d'abord trè&^nné dé ne voir que très*peu de inusolmant* U arrêta 1^ premier qu'il rencontn^, et le pria de lui dire comment eUe s'appelait. Il apprit qtie e'^it la vilk des Mages, ainsi nommée à cause que les. mages, aidorateurs in feu, y étaient en pkis grand nombre, et qu'il n'y avait que très-peu die musulmans. Il demanda aussi combien on comptait de là à File dj^Ébène; et la réponse qu'on lui fit,, fut que par mer 3 y atvak quatre- mois de navigation, et une année de voyage par terre. Celui à qui ii s'était adressé , le quitta brasqaevtkeat aprèft qu'il l'eut satis&it sur ces deuxde-^ mandes, et continua son chemin parce qu'il était pressé. . -
Amgiad , qui n'avait mis qu'envir^i àx simaaiftes à venir de l'île d'Ébène avec son frère Assad ^ ne pouvait comprendre comment ilsataièiit &it tant de chemin en si peu de temps, à dioins qne ce an? fût par enclumtement y ou que le cheadki de la monts^|;iie par où ils étaient venus , ne fut un chemiti plus court, qui n'était poÂAl pratiqué à cause de sa difficuilé; En marchant par lai ville^ il s'anréta à la boutique d'un tailleur, qu'il receiniuit pour muatthaan à son baèil*^ lement, comme il avait déjà, reeoimu. erioi à qm H
COKTRS AJl4BtS* a39
avait parié. Il s'assit près de luL^prèa qu'il Teul salue , et il lui raconta le sujet de la pek>e ou il était
Quand le prince Aiogiad eut adievé^ «. Si vetve frère ^ reprit le tailleur, est tombé entre le^ mains de quelque mage , vous devez craindre de ne le revoir }amais. Il est perdu sans ressource {et je vous'o»* seille de vous en consoler, et de songer à tous pré<» server vous-niâme d'une semblable disgraee. .Pottr cela^ si vous voulez ne croire, vpus demeuritt^ avec moi, et je vous instruirai de.toates les ruses de ces magfes, afin que vous vous gardiea( d'eux quand vous sortirez* » Amgiad , bien affligé d'avoir perdu son frère Assad, accepta l'offre ^ et remercia le tailleur mUle fbis.de la bonté <|Li'il avait pour luL
Le prince Amgiad ne sortit pomr aller par la vîlley pendant ufi mois entier, qu'en la compagnie du tailleur; il s^ hasarda enfin d'aller seul aubaia. Au retour, comme il passait par une nieoik il n'y avait personne^ il rencontra une dame qui venait à lui.
La dame , qui vit un jeune homme très-bien fidt , et tout frais sorti (1|& bain, leva son voile, et kn é»^ manda où il allait, d'un air riant. et en lui faisant des yeux doux* Amgiad né put résister aux charmes qu'elle fit paraître. « Madame, repQndit^il, je vais chezmoi ou chez vous, oda est à votre choix. »
ce Seigneur,, répondit la dame avec um sourire agréable, les dames de ma sorte ne mènent pas les hommes chez elles , elles vont chez eux. »
Amgiad fut dans Un grand embarras de eette réponse ^ à laquelle il ne s'attendait pas. Il n'^oeait
a4o LES MtLLE ET VSfE NUITS,
prendra la harâiesse de la mën^ diez son hôte , qui s'en serait scandalisé, et il aurait couru risque de pferdre la protection dont il avait besoin dans une ville oh il avait tant de précautions à prendre. Le peu d'habitude qu'il y avait, faisait aussi qu'il ne savait aucun endroit où la conduire , et il né pouvait se résoudre de laisser échapper une si belle fortune. Dlins«cette incertitude, il résolut de s'abandonner au hasard; et, sans répondre à la dame, il marcha devant elle et la dame le suivit.
Le prince Amgiad la mena long*temps de rue en rue, de carrefour en carrefour*, de place en place; et
ils étaient fatigués de marcher l'un et l'autre , lorsqu'il enfila une rue terminée par une maison* d'assez belle
apparence, dont la porte , qui était fort grande, se trouvait ferniée; il y avait un banc de chaque eoté; Amgiad s'assit sur l'un comme pour reprendre haleine , et la dame , plus fatiguée que lui , s'assit sur l'autre. ^
Quand la dame fut assise:- <^ C'est donc ici votre maison? dit-éUe au prince Amgiad. » «Vous le voyez, madame , reprit le prince. » << Pourquoi donc n'ouvrezvous pas? repârtitrelle ; qu'attendez-vvous ? » «c Madame , répliqua Amgiad, c'est que je n'ai pas la clef; je l'ai laissée à mon esclave, que j'ai ^chargé. d'une commission d'où il ne peut pas être encore revenu. Et cpinme je lui ai commandé , après qu'il aurait fait cette commission , de m'acheter de quoi faire Jïn bon dîné, je crains que nous fie.rattendions encpre. longtemps« »
IJSL difficuhé que le prince trouvait à satisâiire sa passion , dont il commençait à se rejientir , lui avait fait imaginet* cette défaite , dans l'espérance que la dame le laisserait et irait chercher fortune ailleurs; mais il se troitfpa.
~ «YôiBi ub impertinent esclave, de se faire ainsi attendre, reprit la dame; je le châtierai moi-même, comme il le mérité , sr vous ne le châtiez bien quand il sera de retour. Il q'est^pas bienséant cependant que je demeure seule à une porte avec un homme. y> En disant cela elle se leva, et ramassa une pierre pour rompre la serrure qui n'était que de bois, et très-feible, à la mode du pays.
Amgiad, au désespoir de ce dessein, voulut s'y opposer. « Madame, lui dit-il, que prétendez-vous fiiire? De grâce, donnez- vous quelques momens de patience. » ' .
a Qu'avez- vous à craindre? reprit^elle; la maison n*est-elle pas à vous? Ce n'est pas une grande affaire qu'une serrure de bois rompue ; il est aisé d'en remettre une autre. » Elle rompit donc la serrure; et dès que la porte fut ouverte , elle entra et marcha devant.
Amgiad se tint pbur perdu quand il vit la porte de la maison forcée. Il hésita s'il devait entrer ou s'évader, pour se délivrer du* danger qu'il croyait indubitable; et il allait prendre ce parti , lorsque la dame se retourna et vit qu'il n'entrait pas. « Qu'avez-vous, que vous n'entrez pas chez vous? lui ditelle.» ce C'est 9 madame, répondit-il, que je regardais ///. i6
a^% LES MILLE ET UNE NUITS,
si mpii esclavie iié revenait pas, et que je. crains ^'il n'y ait riçn de pr^..» « Venez , venez, reprit-elle , nous attendrons .mieux ici que dehors , en attendant qu'il arrive. »
Le prince Atngiad entra bien malgç^, lui dans une çqur spacieuse et proprement payée. De la cour il mpi^ par quelques degrés à un grand veî^tibule ^ où ils aperçurent, lui et la dame, une grande salle ouverte , trèsrbien meublée et dans la salle une tabl^ de mets exquis ^vec une autre chargée de plusieurs sortes de beajux fruits, et un buffet garni de. bouteilles de vin. ,
Quand Amgiad vit ces apprêts , il ne douta plus de sa perte.. « C'est fait de toi, pauvre Amgiad, dit-il en lui-mêa;ie, tu ne survivras pas long-tpmps à ton cher frère A$s^d. » La dame, au contraire^ ravie, de -^e spectacle agréable : « £h quoi , seigneur ^ s^écriart-elle, vous craigniez qu'il n'y eut rien de prêt! Vous voyez cependant que votre esclave a &it plus que vous ne crpyiez. Mais, si je ne me trompe., ces préparatifs sont pour une autre dame que moi ? Cela n'importe : qu'elle vienne cette dame , je vpus promet!» de n'en être pas jalouse. La grâce que je vous demande , c'est de vouloir bien souffrir que je la serve et vous
aussi. »
Amgiad ne put s'empêcher de rire de la plaisanterie de la dame, tout affligé qu'il était. « Madame, reprit-il en paisant toute autre chose qui le désolait dans l'ame, je vous assure qu'il n'est rien moins que ce que vous vous imaginez : ce n'est là que mon or-
corrxKS arabes. ar43
dinaire bien simplement. » Comme il ne pouvait se résoudre a se mettre à une table qui n'avait pas été préparée pour lui, il voulut s'asseoir sur le sofa; mais la dame l'en empêcha. « Que faites->vous ? lui dit-elle ; vous devez avoir faim après le bain : mettonsnous à table, mangeons et réjouissdns«nous. d
Amgiad fîit contraint de faire ce que la dame voi|lut: ils se. mirent à table, et ils mangèrent. Après les premiers morceaux , la dame prit un verre et une bouteille, se versa à boire, et but la première à la santé d' Amgiad. Quand elle eut bu, elle remplit le même verre , et le présenta à Amgiad , qui lui fit raison.
Plus Amgiad faisait réflexion sur son aventure, plus il était dans l'étonnement de voir que le maître de la maison ne paraissait pas, et même qu'une maison où tout était si propre et si riche , était sans un seul domestique, a Mon bonheur serait bien extraordinaire, se disait -il à lui-même, si le maître pouvait ne pas venir que je ne fusse sorti de cette intrigue ! » Pendant qu'il s'entretenait de ces pensées, et d'autres plus fâcheuses , la dame continuait de manger, buvait de temps en temps , et l'obligeait de faire de même. Ils en étaient bientôt au fruit, lorsque le maître de la maison arriva.
' C'était le grand écuyer du roi des Mages ; et son nom était Bahader. La maison lui appartenait; mais il en avait une autre où il faisait sa demeure ordi-' naire. Celle-ci ne lui servait qu'à se régaler en particulier avec trois ou quatre amis choisis ; il y faisait
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tout apporter de chez lui , et c'est Ce qu'il avait fait faire ce jour-là par quelques-uns de ses gens, qui ne faisaient que de sortir peu. de temps avant qu'Amgiad et la dame entrassent.
Bahader arriva sans suite et déguisé , comme il Tétait ' ordinairement. Il venait un peu avant l'heure qu'il avait donnée à ses amis. Il ne fut pas peu surpris de voir la porte de sa , maison forcée. Il entra sans faire de bruit ; et, comme il eût entendu que l'on parlait et que l'on se réjouissait dans la salle, il se coula le long du mur et avança la tête à demi à la porte pour voir quelles gens c'étaient. En voyant que c'étaient un jeune homme et une jeune dame qui mangeaient à la table qui n'avait été préparée que pour ses amis et pour lui, et que le mal n'était pas si grand qu'il s'était imaginé d'abord, il résolut. de s'en divertir.
La dame qui avait le dos un peu tourné , ne pouvait pas voir le grand écuyer; mais Amgiad l'aperçut d'abord, et alors il avait le verre à la main. Il.chkngea de couleur à cette vue , les yeux attachés sur Bahader qui lui fit signe de ne dire mot et de venir lui parler,
Amgiad but et se leva. « Où allez-vous , lui demanda la dame?» «Madame, lui dit -il, demeurez, je tous prie , je suis à vous dans le moment : je suis forcé de de sortir un instant. » Il trouva Bahader qui l'attendait sous' le vestibule, et qui le mena dans la cour pour lui parler sans être entendu de la dame. <
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CCXLIir NUIT.
Quand Bahader et le prince Aingiad furent dan$ la cour , Bahader ^emandî^ au prince par quelle aventure il se trouvait chez lui avec la dame, et pourquoi ils avaient forcé la porte de sa maison ?
c( Seigneur , reprit Anigiad, je dois vous paraître bien coupable , mais si vous voulez avoir la complaisance de in entendre , j'espère que vous m'excuserez. » II poursuivit son discours, et lui raconta en peu de mots ce qui en était , sans rien déguiser ; et afin de le bien persuader qu il n'était pas capable de commettre une action aussi indigne que de forcer une maison , il ne lui cacha pas qu'il était prince, et lui dit la raison pour laquelle il se trouvait dans la ville des Mages.
Bahader qui aimait naturellement les étrangers , fut ravi d'avoir trouvé l'occasion d'en obliger un de la qualité et du rang d'Amgiad. £n effet, à son air, à ses manières honnêtes, à son discours eu termes choisis et ménagés , il ne douta nullement de sa sincérité. « Prince , lui dit-il, j'ai une joie extrême d'avoir trouve lieu de vous obliger dans une rencontre aussi plaisante que celle que vous venez de me raconter. Bien, loin de troubler la fête, je me ferai un très -grand plaisir de contribuer à votre satisfaction. Je suis grandécuyer du roi, et je m'appelle Bahader. J'ai un hôtel oïl je fais ma demeure ordinaire, et cette maison est un lieu oii je viens quelquefois pour être plus en li*
246 i!es mille et une nuits,
bërté avec mes amis. Vous avez fait accroire à votre belle que vous aviez un esclave, quoique vous nen ayez pas. Je veux être cet esclave; et afin que cela ne vous fasse pas de peine , et que vous ne vous en excusiez pas, je vous répète que je le veux être absolument; et vous en apprendrez bientôt la raison. Allez donc vqus remettre à votre place; continuez de vous divertir; et quand je reviendrai dans quelque temps y et que je me présenterai devant vous en habit d'esclave,^ querellez-moi bien; ne craignez pas même de me frapper ; je vous servirai tout le temps que vous tiendrez table, et jusqu'à la nuit. Vous coucherez chez moi vous et la dame, e/t demain matin vous la renverrez avec honneur. Âpi'ès cela , je tâcherai de vous rendre des services plus iïnportans. Allez donc, et ne perdez pas de temps. » Amgiad voulut repartir ; mais le grand-ecuyer ne le permit pas , et H le contraignit d'aller retrouver la dame.
Amgiad fut à peine rentré dans la salle, que les amis que le grand-écuyer avait invités, arrivèrent. Il les pria obligeamment de vouloir bien l'excuser, s'il ne les recevait pas ce jour-là , en leur faisant entendre qu'ils en approuveraient la cause quand il les en aurait informés au premier jour. Dès qu'ils furent éloignés, il sortit, et il alla prendre un habit d'esclave.
Le prince Amgiad rejoignit la dame , le cœur bien content de ce que le hasard l'avait conduit dans une maison qui appartenait à un maître de si grande distinction, et qui en usait si galjamment avec lui. En se remettant à table : «Madame, lui dit^il, je vous de-
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mande mille pardops de mon incivilité et dé la mauvaise humeur où je suis de Tabsence de mon esclave; le maraud me le payera ; je lui ferai voir s'il doit être dehoi« si long*temps. » '
«cCela ne doit pas vous inquiéter, repHt la dahie; tant pis pour lui. Ne songeons plus à cela ; songeons seulement à nous réjouir. »
Us continuèrent de tenir table avec d'autant plus d'agrément, qu'Amgiad n'était plus inquiet comme auparavant, de ce qui arriverait de Tindiscrétion de la dame, qui ne devait pas forcer la porte, quatld même la maison eût appartenu à Âmgiad. Il se montra de belle humeur,' et ils se dirent mille plaisanteries en buvant plus qu'ils ne mangeaient, jusqu'à l'arrivée de Bahader, déguisé en esclave.
Baliader entra comme un esclave, bien mortifié de voir que son maître était en compagnie , et de ce qu'il revenait si tard. Il se jeta à ses pieds en baisant la terre, pour implorer sa clémence; et quand il se fut relevé, il demeura debout, les mains croisées, et les yeux baissés , en attendant qu'il lui commaridât queltjue chose.
«Méchant esclave, lui dit Amgiad avec un œil et un ton de colère, dis-moi s'il y a au monde un esclave plus méchant que toi! Où as-tu été? Qu'as-tû fait pour revenir à l'heure qu'il est ? »
«Seigneur, reprit Bàhader, je vous demande gardon , je viens de faire les commissions que vous m'avez données ; je n'ai pas cru que vous dussiez revenir de si bonne heure. »
ce Tu es un maraud, repartit Âmgiad, et je te rouerai de coups pour t'apprendre à mentir, et à manquer à ton devoir.» Il se leva, prit un bâton, et lui en donna deux ou trois coups assez, légèrement; après quoi il se remit à table.
La dame ne fut pas contente de ce. châtiment; elle se leva à son tour, prit le bâton, et en chargea Ba^ hader de tant de coups, sans l'épargner, que les larmes lui en vinrent aux yeux. Amgiad, scandalisé au dernier point de la liberté qu'elle se donnait, el; de ce qu'elle maltraitait un officier, du roi de cette importance, avait beau crier que c'était assez, elle frappait toujours : u Laissez-moi faire, disait-elle, je veux me satisfaire, et lui apprendre à ne pas s'absenter si longtemps une autre fois.» Elle continuait toujours avec tant de fîirte , qu'il fut contraint de se lever et de lui arracher le bâton , qu'elle ne lâcha qu'après beaucoup de résistance. Comme elle vit qu'elle ne pouvait plus battre Bahader, elle se remit à $a place et lui dit mille injures.
Bahader essuya ses larmes^ et demeura debout ppur leur verser à boire. Lorsqu'il vit qu'ils ne buvaient et ne mangeaient plus, il desservit, nettoya la salle, mit toutes choses en leur lieu ; et dès qu'il fut nuit , il alluma les bougies. A chaque fois qu'il sortait ou qu il entrait, la dame ne manquait pas de le gronder, de le menacer et de l'injurier, avec un grand méconten^ tement de la part d' Amgiad, qui voulait le ménager, et n'osait lui rien dire. A l'heure qu'il fut temps de se coucher, Bahader leur prépara un lit sur le sofa,
CONTES AliAB£S. 249
et se retira dans une chambre, oîi il ne fui pas longtemps à s'endormir après une si longue fatigue.
Amgiad et la dame s'entretinrent encore une grosse demi-heure, et avant de se coucher, la dame eut besoin de sortir. En passant sous le vestibule, comme elle eut entendu que Bahader ronflait déjà, et qu'elle avait vu qu'il y avait un sabre dans la salle : «Seigneur, dit-elle à Amgiad en rentrant, je vous prie de faire une chose pour l'amour de moi. » «De quoi s'agit-il pour votre service? reprit Amgiad.» «Obligez-moi de prendre ce sabre,. reparti t-élle, et d'aller couper la tête à votre esclave. »
Amgiad fut extrêmement étonné de cette proposition, que le vin faisait faire à la dame, comme il n'en douta pas. « Madame , lui dit-il , laissons là mon esclave, il ne mérite pas que vous pensiez à lui :. je l'ai châtié, vous l'avez châtié vous-même, cela suffit; d'ailleurs, je suis très-content de lui, et il n'est pas accoutumé à ces sortes de fautes. »
«Je ne me paye pas de cela, reprit là dame enragée; je veux que ce coquin meure; et s'il ne meurt de votre main, ii mourra de la mienne. » En disant ces paroles, elle met la main sur le sabre, le tire hors du fourreau , et s'échappe pour exécuter son pernicieux dessein.
Amgiad la rejoint sous le vestibule, et en là rencontrant : « Madame, lui dit-il , il faut vous satisfaire puisque vous le souhaitez : je serais fâché qu'un autre que moi ôtât la vie à mon esclave.» Quand elle lui eût remis, le sabre : «Venez, suivez-moi, ajouta-t-il,
aoa LES MILL£ ET UWE NUITS,
imaginer, quand il entendit ce cri de ]a maison où il était, ce Si quelqu'un doit mourir pour. la mort d'une femme, aussi méchante, se dit-il à lui-même, ce n'est pas le grand-écuyer ; c'est moi; et je ne souffrirai pas que l'innocent soit puni pour le coupable.» Sans délibérer davantage, il sortit, et se. rendit à la place où devait se faire l'exécution, avec le peuple qui y courait de toutes parts.
Dès qu'Amgiad vit paraître le juge qui amenait Bahader à la potence, il alla se présenter à lui :.« Seigneur, lui dit-il, je viens vous déclarerai vous assurer que le grand-écuyer que vous conduise:^ à la mort est très-innocent du meurtre de cette dame. C'est moi qui ai commis le crime , si c'en est un que d'avoir ôté la vie à une femme dltestable qui voulait la. lui ôter à lui-même; voici comment la chose s'est passée: »
Quand. le prince Amgiad eut informé le juge de quelle manière il avait été abordé par la, dame, h la. sortie du bain , comment elle avait été cause qu'il était entré dans la maison de plaisir du grand-écuyer, et de tout ce qui s'était passé jusqu'au moment qu'il avait été contraint de lui couper la tête pour sauver la vie au grand-écuyer, le juge sursit l'exécution, et le m^na.au roi avec le grand-écuyer.
Le roi voulut être informé de la chose par Amgiad lui-même; et Amgiad, pour lui mieux faire comprendre son innocence et celle du grand-écuyqr, profita de l'occasion pour lui faire le récit de son histoire et de son frère Assad depuis le commencement jusqu'à leur arrivée et jusqu'au moment qu'il lui parlait.
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Quand le prince eut achevé : « Prince, lui dit le roi,' je suis ravi que cette occasion m'ait donné lieu de vous connaître : je vous donne non-seulement la vie avec celle de mon grand-écuyer, que je loue de la bonne intention qu'il a eue pour vous^ et que je rétablis dans sa charge; je vous fais même mon grand vézyr, pour vous consoler du traitement injuste, quoiqu excusable, que le roi votre père vous a Êiit. A l'égard du prince Assad , je vous permets d'employer toftte l'autorité que je Vous donne pour le retrouver. »
Après qu'Amgiad eut remercié le roi de la ville et du pays des Mages , et qu'il eut pris possession de la charge de grand»vézyr, il employa tous les moyens imaginables pour trouver le prince son frère. Il fit promettre par les crieurs publics , dans tous les quartiers de la ville, une grande récompense à ceux qui le lui amèneraient , ou même qui lui en apprendraient quelque nouvelle : il mit des gens en campagne; mais , quelque diligence qu'il pût faire , il n'eut pas la moindre nouvelle de lui.