‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 3)Chapitre 22 sur 35 · DE LA CELLE PERSANE · texte numérisé non relu

DE LA CELLE PERSANE

La ville de Baisbra fut long-temps la capitale d'un royaume tributaire des khalyfes. Le roi qui le gouvernait du temps du khalyfe Haroun Arréchid ,

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s'appciail: Zineby; et Tan et Taiitre étaient ootusms, fits de deux (rète^ Ziileby iiâVaiît ]»as jugé à propos de cjbcifier radmidistratkm de ses-^ts à Un ^;eul vé- Kyr; it en avait choisi deux, K.haca& et Saibay.

KJhacati était doU)c^ prévenant^ libéral, et se faisait un plaisir d'obliger ceux qài avaient affaire à lui, en tout ce qui d^)èndait àe son pouvoir, «ans porter préjudice à la ju^ite qu'il était obligé de r^dre. Il n'y avait aussi persotoné à la otmr de BïiU sora, ni dans la ville, ni dans tout le toyaiAne , qui ne le respectât^ et ne publiât les louanges qu'il mé* ritait.

Saouy éteit toul d'un autre caractère : il était tou* jours chagrin, et il rebutait égalemeftt tout le nifônde ^ sans distinction de rang ou de qualité. Avec cela , bien loin de se feirte an mérite des grandes richesses qu^il possédait , il était d'une avance achevée, jusqu'à se refuser à liii-^mâme les choses nécessaires. Personne ne pouvait le souffrir, et jamais on n'avait entendu dibe de lui que du mal. Ce qui le rendait plus haïssable , c'était la grande aversij^n qu'il avait p&ur Khaean, et qu'en interprétant en mal tout le bien que faisait ce digne ministre, il ne cessait de lui rendre de mauvais offices auprès du roi.

Un jour , après le conseil, te 'ror de Babora se détaxait l'esprit , et s'entretenait avec ses deux vézyrs et plusieurs autres membres du conseil. La conversation tomba sur les femmes esclaves que l'on achète, et que )'on tient parmi nous à peu près au même rang que les femmes que l'on a en mariage légitime.

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Quelques-uns prétendaient qu il suffisait qu'une esclave que l'on achetait fût belle et bien >faite, pour se consoler des femmes que Ton est. obligé ..de. prendre par alliance ou par intérêt de famille , qui n'ont pas toujours ime grande beauté , ni les autres perfections du corps en partage.

Les autres soutenaient , et Kbacan était de ce. sentiment, que la beauté et toutes les belles qualités du borps n'étaient pas les seules choses, que l'on dût rechercher dans une esclave, mais qu'il fallait qu'elles fussent accompagnées de beaucoup d'esprit , de sagesse, de modestie, d'agrément, et, s'il se pouvait, de plusieurs belles connaissances. La raison qu'ils en apportaient, est, disaient-ils, que rien ne convient davantage à des personnes qui ont de grandes affaires à administrer, après avoir ps^é toute la journée dans une occupation si pénible ^ que de trouver , en se retirant, une, compagne dont Tentretten ..était également utile, agréable et divertissant: car en6n, ajoutaient-îls , c'est ne. pas différer des bêtes que d'avoir une esclave pour là voir simplement, et contenter une passion que nous avons commune avec elles.

Le roi se rangea du parti des derniers, et il le fit connaître en ordonnant à Khacan de lui acheter une esclave qui fût parfaite en beauté, et qui eût toutes les qualités que l'on venait de dire, et, sur toutes choses, qui fût très-savante.

Saouy fut jaloux de Thonneur: que le roi faisait à Khacan; comme il avait été de l'avis contraire: « Sire,

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reprit-U, il sera bien difficile de trouver une esclave aussi accomplie que votre majesté la demande. Au cas qu'elle se trouve, ce que j'ai de la peine à croire, on l'aura à bon marché, si elle ne coûte qi^e dix mille pièces d'or. » a Saouy, repartit le roi, vous trouvez apparemment que la so^lme est trop grosse : elle peut l'être pour vous , mais elle ne l'est pas pour moi. j» £n même temps le roi ordonna à son grandtrésorier, qui était présent, d'envoyer les dix mille pièces d'or chez Khacan.

' Dès que Khacan fut de retour chez lui, il fit appeler tous les courtiers qui se mêlaient de la vente des femmes et des filles esclaves , et les chargea , dès qu'ils auraient trouvé uqe esclave telle qu'il la leur dépeignit , de venir lui en donner avis. Les courtiers, autant pour obliger le vézyr Khacan , que pour leur intérêt particulier, lui promirent de mettre tous leurs soins à en découvrir une selon qu'il la souhaitait. Il ne se passait guère de jours qu'on ne lui en amenât quelqu'une, mais il y trouvait toujours, quelques dé&uts.

. Un< jour, de grand matin, que Khacan allait au palais du. roi, un courtier se présenta à l'étrier de son dieval, avec un grand empressement, et lui annonça qu'un marchand de Perse , arrivé la veille fort tard , avait une esclave à vendre , d'une beauté achevée,, au-dessus de toutes celles qu'il pouvait avoir vues. « A l'égard de son esprit et de ses connaissances, ajouta-t-il, le marchand la garantit pour tenir tête à tout ce qu'il y a de beaux esprits et de savans au monde. »

aSa LES MILLE ET UNE NCITS,

Khacan, joyenxûe cette nouvelle, qui lui faisait espérer d'aVoir lieu de bien €airé sa cour, lui dit de lui amener l'esclave à son t'etoUr du palais , et continua soti chemin.

Le courtier iie manqua pas de se trouver chez le vézyr à l'heure marquée ; et Khàcati trouva l'ësclavé si belle, et tellement au-delà de- son attente , qu'il lui donna dès lors le nom de la belle Persane. Cèmme il avait infinimètit d'esprit, et t|u'il était très-sâvânt, il eut bientôt connu, par l'entretiefi qu'il eut avec elle, quHl chercherait inutilement uhe autï*e esclave qui la surpassât en aucune des cpalités que lé roi souhaitait. Il démanda au courtier à quel prix le marchand de Vevse l'avait mise.

« Seigneur, répondit le courtief , c'est on homme quin'a qu^une parole: il proteste qu'il ne peut I* donner , au dernier mot , à moins de dix mille pièces d'or. H m'a même juré que, sans compter ses soins , ses peines, et le temps qu'il y a qu'il l'élève, il a fait à peu près la même dépense pour elle , tanj: eh maîtres pour les exercices du corps, pour l'instruire et lui former l'esprit, qu'en habits et en nourriture. Gomme il la jugea digiie d'un roi, dès qu'il Feut achetée dans sa première enfance, il n'a rien épargné de tout ce qui pouvait contribuer à la faire arriver à ce haut rang. Elle joue de toutes sortes d'instrumenfs; elle chante; elle danse; elle écrit mieux que les écrivains les plus habiles; elle fait des vew; il n'y a pas de livres enfin qu'elle n'ait lus. On n'a pas entendu dire que jamais esclave ait su autant <le choses qu'elle en sait. »

Le vézyr Khacan , qui connaissait le métité de la belle Persane beaucoup mieux que le courtier, qui n'en parlait que sur ce* que le marchatid lui en avait appris , n'en voulut pas remettre le marché à un autre temps. ïl envoya chercher le marchand.

Quand il fut arrivé : « Ce n'est pas pour moi que je veux acheter votire esclave , lui dit le vézyr Khacan , c'est pour le roi ; mais il faut que vous la lut vendiez à un meilleur prix que celui que vous y avez mis. i>

« Seigneur, répondît le marchand, je me ferais un grand honneur d'en laine présent à sa majesté, s'il appartenait à un marchand comme n^oi d'en faire de cette importance. Je ne demande que l'argent que j'ai déboursé pour l'élever et la rendre te qu'elle est. Ce que je puis dire , c'est que sa majesté aura fait une acquisition dont elle sera trèsr contente. »

Khacan ne voulut pafe marchander; il fit compter la somme au marchand; et le marchand, avant de se retirer , dit au vézyr : « Seigneur, puisque l'esclave est destinée pour le roi, vous voudrez bien que j'aie l'honneur de vous dire qu'elle est extrêmement fatiguée du long voyage que je lui ai fait faire pour l'amener ici. Quoique ce èoit une beauté qui n'a point de pareille, ce sera néanmoinls tout autre chose, si vous la gardez chez vous seulement une quinzaine de jours, et que vous donniez un peu de vos soiiis pour la faire bien traiter. Ce temps-là passé, lorsque vous la présenterez au roi , elle vous fera un honneur et un mérite, dont j'espère que vous me saurez quel-

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que gré. Vous voyez même que le soleil lui a un peu gâté le teint; mais dès qu'elle aura été aubain deux ou trois fois, et que yous Taurez Eût habiller de la manière que yous le jugerez à propos, elle sera si £3rt changée, que vous la trouverez infiniment plus belle.»

Khacan prit le conseil du marchand en bonne part, et résolut de le suivre. Il donna à la belle Per* sane un appartement particulier près celui de sa femme, quil pria de la faire manger avec elle, et de la regarder ccmime une dame qui appartenait au roi. Il la pria de lui Êdre faire plusieurs habits les jdus magnifiques qu'il serait possible, et qui lui conviendraient le mieux. Avant de quitter la belle Persane: « Votre bonheur, lui dit-il, ne peut êtreplus grand que celui que je viens de vous procurer. Jugez-en vous-même : c'est pour le roi que je vous ai adietée, et j'espère qu'il sera beaucoup plus satis&it de vous posséder, que je ne le suis de m'être acquitté de la commission dont il m'avait chargé. Ainsi, je suis bien aise de vous avertir que j'ai un fils qui ne manque pas d'esprit, mais jeune, folâtre et entreprenant; ayez soin de vous bien garder de lui, lorsqu'il s'approchera de tous. » La belle Persane le remercia de cet avis; et, après qu'elle l'eut bien assuré qu'elle en profiterait , il se retira.

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CCLr NUIT.

NouREDDiN, c'est ainsi que se nommait le fils du vézyr Khacan , entrait librement dans Fappartement de sa mère, avec qui il avait coutume de prendre ses repas. Il était très-bien fait de sa personne, jeuncf, agréable et hardi; et comme il avait infiniment d'esprit,' et qu'il s'exprimait avec facilité,* il avait un don particulier de persuader tout ce qu'il voulait. Il vit la belle Persane; et, dès leur première entrevue, quoiqu'il eût appris que son père l'avait achetée.pour le roi, et que son père le lui eût déclaré lui-même, il ne se fit pas néanmoins violence pour s'empêcher de l'aimer. Il se laissa entraîner par les charmes dont il fiit frappé d'abord; et l'entretien qu'il eut avec elle, lui fit prendre la résolution d'employer toute sorte de moyens pour l'enlever au prince.

De son coté, la belle Persane trouva Noureddin très-aimable, ce Le vézyr me fait un grand' honneur , dit-elle en ell&fnême,' de m'avoir achetée pour me donner au roi de Balsora; je m'estimerais - très-heu^reuse, quand il se contenterait de ne me donner qu'à son fils. »

Noureddin fut très^ssidu à profiter de l'avjantage qu'il ' avait de voir une beauté dont il était si amoureux, et de s'entretenir avec elle. Jamais il ne la quittait que sa inère ne l'y eut contraint, a Mon fils, lui disait-elle, il n'est pas bienséant à un jeune homme

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comme tous de demeurer toujours dansTappartement des femmes. Allez, retirez-vous, et travaillez à vous rendre digne de succéder un jour à la dignité de .votre père.»

. Comme il y avait long-temps que la b^Ue Persane n'était allée ^u bain à cai^ du long voyage qu'elle venait de £aiire, cinq ou six jours après qu'elle eut été achetée, la femme du vézyr Khacan eut spiu de faire chauffer exprès pour elle celui que le véayr avait che^ lui. £Ue l'y envoya avec plusieurs de ses femmes esclaves , à qif i elle reçofiimfuida de lui r^dre les meipea sçrvictô qu'à elle-même; çt, aq sortir du . bain^ de lui faire prendra un habit très^magnifique qv^'elle lui avait déjà fait faire. £lle y avait pris d'autant pli|s d^ $oiu ) qu'elle youlait s'en &ire ui^ mérite auprès 4^ vézyr ^n mari, et l^i &ire cçoinaître combien elle ^'iutér^aite^ tout ce qui pou^t lui plaire

A la sprtie du bain, la belle Persane mille fois plus belle qu'elle ne l'i^vait paru à Khacan lorsqu'il l'avait achetée, vint se &ire voir à la feui^^ de ce vézyr , qui çut d^ )a peine à la irecqn^aître.

I41 bellp Persane l^i ^ai^ la main avçc gr^çe, et lui dit: aijyfadamey j^ ne sais pas cpmç^iit vpus iqp trouvez avec l'habit que vous s\.yez p/ris la peine de me faire faire. Vos femmes, qui m'assurent q^' il ^le va si biqn, qu'elles ne me reconnaissent pliv^, sont app^ireinment des fls^tteiises: c'çst à vous que je m'en rapporte. Si néanmoins elles d^s^ient la vérité, ce serait vpus, madame, à q^i j'aurais toute l'ob^gatiop de Tavantage qu'il me donne. »

COIITES ARABO* ^87

« B|$^ fiUe, reprit la i^iipafi tia vé^yr avec bien de l^ joie, wjw Wi ^y^ ))|i$ preQ4r0 pwr uw flatterie ce que m^ femine^ yow pot ^t; j^ m'y, connais mieux qu'elles, et^n9 parl<?rde votre li^bit qui vous ftied k mejrvejiUe , ifQP3 ^pport^^ d\k hain une l)^aHté $i fort aU:<iUl^ftus d^ ce qu^ vou* étie« auparavant , qWJ€lPç^Wfi reicpup^îs plusmeii-ra^me; sj, je crQjais €^^§ ^ ))ain fôt eucçrf^ sm^ bw, j^aM ^ {ir^iM^re ma psirt : je suis au^^i l)i^ dans un â|[^ qui dctmande da^ori^ais que j'en fa3s^ souvent provision. » « Madaine, reprit la b^Ue Persane, je n'ai rien à répondre aui^ honnêtetés que voua avei pour m(û , sans les avnir méritées. Pour oe qui esi du bain , il es3L admi*' rtible^ ^t si vous avejs di^sseîn d*y aller, vou>. n'avez pas de temps è perdre. Vos fjpmmes p^uvent vans dire la même chose que moi »

Ijsl femme du vé«yr cpusidérai qu'il y avait pluseurs jpurs qu'elle n'était allée au bain, et voulut profiter de l'ooeasion. Elle le témoigna à ses lemmes, et ses kmme»^ se furent bientôt munies de tout l'appareil qui lui était m^cessaire. La belle Persane se retira à son appartement; et la fwune du véayr, ayant de passer au bain, chargea à&n petUes esclaves de demeurer prés d'elle, avec ordre de ne pas laisser entrer Noureddin, s'il venait.

Pendant que la flamme du vézyr Kbacan élait au au bain, et que la belle Pensane était seule, BÎQUreddin arriva; et comme il ne trouva pas sa.m^are dan^ son appartement, il alla à celui de la belle Persane , où il trouva les deux petites esclaves dans

Tantichambre. Il leur demanda où était sa mère ; à quoi elles répondirent qu'elle était au bain. « Et la belle Persane , reprit Noureddin , y est-elle aussi ? » « EHe en est revenue, repartirent les esclaves, et elle est dans sa chambre; mais nous avons ordre de madame votre mère de ne pas vous laisser entrer. »

La chambre de la belle Persane n'était fermée que par une portière. Noureddin s'avança pour entrer , et les deux esclaves se mirent au-deyant pour l'en empêcher. Il les prit par le bras l'une et Tautre, les mit hors de l'antichambre , et ferma la porte su elles. Elles coururent au bain en faisant de grands cris, et annoncèrent à leur dame , en pleuraiit, que Noureddin était entré dans la chambre delà belle Persane malgré elles, et qu'il les avait chassées.

La nouvelle d'une si grande hardiesse causa à la bonne damé une mortification des plus sensibles. Elle interrompit son bain, et s'habilla avec une diligence extrême. Mais avant qu'elle eût achevé , et qu'elle ar* rivât à la chambre de la belle Persane , Noureddin en était sorti , et il avait pris la fuite.

La belle Persane fut extrêmement étonnée de voir entrer la femme du vézyr tout en pleurs, et comme une femme qui ne se possédait plus. « Madame, lui dit-elle, oserais-je vous demander d'où vient que vous êtes si affligée ? Quelle disgrâce vous est arrivée au bain, pour vous avoir obligée d'en sortir sitôt? »

' ce Quoiî s'écria la femme du vézyr vous me Élites * cette demande d'un esprit tranquille , après que mon

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fils I^oureddin est entré dans votre chambre , et qu'il ^t demeuré seul avec vous ! Ptmvait-il nous arriver un plus grand malheur à lui et à moi. ?»

« De grâce y madame, repartit la. belle ^ Persane, quel malheur peut>^il y avoir pour vous et pour Noureddin dans ce qu'il a fait? » « Gomment { répliqua fa femme du vézyr, fnon mari ne vous a-t-il pas dit qu'il vous a achetée pour le roi? Et ne vous avait^l pas avertie de prendre ^.rde que'Noureddin- n'approchât de vous ?»

ce Je ne l'ai pas oublié, madame, reprit encore la belle Persane; mais Noureddin' m'est venu dire que le vézyr son père avait changé de aenûment , et qu'au lieu de me réserver pour le roi j comme il en avait eu l'intention, il lui avait farit pdésent de ma personne. Je l'ai cru, madame; et esclave .comme je suis, accoutumée aux lois de l'esclavage dèS' ma plus tendre jeunesse, vous jugez bien que je n'aâ- pas pu et que je n'ai pas dû m'opposer à sa volonté.» J'ajouterai même que je l'ai fait avec d'autant moins de répugnaïkce, que j'avais conçu une forte inclination pour lui, par la liberté que nous avons eue de nousi voir. Je perds sans regret l'espérance d'apparténir»au roi , et j^ m'estimerai très-heureuse àe passer .toute ma vie avec Noureddin. » ,.,..>

A ce discours de la belle Persane: .<$ Plût adieu, dit la femme du vézyr , que ce que vous me ditea f(xt vrai! j'en aurais bieii de la joie. Mais croyezrmoi: Noureddin est un imposteur; il vous a trompée, et il n'est pas possible que son père lui ait fait le présent

qu il yous a dit. Qu'il est malheareux, et qiM je suis malheureuse! £t «fueson père l'est davantage par les suites fâcheuses qu'il iloit craindre , et que nous devons craindre avec lui ! Mes pleurs ni mes prières ne sont pas capables de le fléchir, ni d'obtenir scm pardon. SO0 père va le sacrifier à son juste ressentiment, dès qu'il sera informé de la violence qu'il vcMis a feite. » En achevant ces paroles, elle pleurai afhèrement ; et ses esclaves , qui ne CFaignai^^t pas meîns qu'elle peur la vie de Noureddin , suivirent son exemple.

Le véayr Khaqan* ai^rtva quelques monlens après , et fut dans un grand étonnemeni de voir sa femme et les esclaves en pleurs, et la belle Persane fort triste. Il en demanda la cause; et sa fenrnie et les esclaves augmentèrent lemt crîà el leurs larmes ^ au lieu de lui répondre. Leur silence l'étonna davantage; et en s'adressaaat à sa fimune: a Je veus absolument , lui* dit-il, que voua me déclariez ce que vous avez à pleUrec, et que vouii me disiez la vérité. »

La dame désolée , ne put se dbpe&ser de salb&ire sou mari: « Ptoomettez-moi donc, seigneur, repritelle, que voos ne me voudrez point de mal de ce que jie vous dxraî : je vaqs assure d'abord qu'il n'y a pas de ma faute ; » et sans attendre sa réponse : « Pendant que j'étais au bain avec mes femmes , poursinvit-elte, notite fils, est venu, et a pris ce malheureux temps fjfèuir &ive accroire à la bdle Persane que vous ne vouliez pkis la donner au roi, et que vous lui en aviez fkîi un présent. 7e t^ vous dis pas ce qtf'il a après une fausseté si in^gne ; je vous le laisse à

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juger à vous-même. Voilà le sujet de mon affliction pour l'amour de vous et de mon fils pour qui je n*ose implorer votre clémence. »

Il n'est pas possible d'exprimer queHe fut la mortification du vézyr Khacan , quand il eut entendu le récit de l'insolence de son fils Noureddin. «c Ah, s'écria-t-il en se frappant la poitrine, et en s'arrai^hànt la barbe , c'est donc ainsi , malheureux fils , fi}s iiydigne de voir le jour , que tu jettes ton père dans lie précipice, du plus haut degré de son bonheur; que tu le perds, et que tu te perds toi-mdme avec hit! Le roi ne se contentera pas dé Ion sang ni du mien pour se venger de cette offense , qui attaque sa per-

sonne même. »

Sa femme Voulut tâcher de le consoler. « Ne vous affligez pas, lui dit-eile; je ferai aisément dix mille pièces d'or d'une partie de mes pierreries: vous en achèterez une autre esclave qui sera plus belle et [dus digne du roi. i>

<t Eh! croyez- vous, reprit le vézyr, que je sois capable de me tamt affliger pour la perte de dix mille pièeeS d'of ? Il' ne s'agit pas ici de cette perte, ni même de la peinte de tous mes biens, dont je serais aussi peu touché. I) s'agh de celle de mon honneur, qui m'est plus précieux que tous les biens du monde*. » « Il me sembler néanmoins , seigneur, repartit la damé, que ce qui se peut réparer par TargenC, n'est pas pas d'une si grande importance. »

«Hé quoi! répliqua le vézyr, nesavcz-vous pas que Saony eât mon ennemi capital? Croyez-vous ^e

dès qu'il aura appris cette affaire, il n'aille pas triom^ pher de moi près du roi ? « Votre majesté , lui dira- « t-il, ne parle que de l'affection et du zèle de a Khacan pour son service; il vient de faire voir a cependant combien il est peu digne d'une si grande ce considération. Il a reçu dix mille pièces d'or pour « lui acheter une esclave. Il s'est véritablement ac- «quitté d'une commission si honorable; et jamais « personne n'a vu une esclave si belle; inais au lieu « de l'amener à votre majesté , il a jugé plus à propos « d'en faire un présent à son fils: Mon fils, lui a-t-il « dit, prenez cette esclave, c'est pour vous; vous la « méritez mieux que le roi. Son fils , continuera-t— il, « avec sa malice ordinaire , l'a prise , et il se divertit tt tous les jours avec elle. Ija chose est comme j'ai « l'honheur de l'assurer à votre majesté ; et votre a majesté peut s'en éclaircir par elle-même.» Ne croyez -vous pas, ajouta le vézyr,quesur un tel discours les gens du roi peuvent venir forcer ma maison à tout moment et enlever l'esdave? Ty ajoute tous les autres malheurs inévitables qui suivront. »

« Seigneur, répondit la dame, à ce discours du vézyr son mari , j'avoue . que la méchanceté de Saouy est des plus grandes , et qu'il est capable de donner à la chose le tour malin que vous venez de dire, s'il en avaitia moindre connaissance. Mais peut-il savoti\ ni hii, ni personne, ce qui se passe dans l'intérieur de votre maison? Quand on le soupçonnerait, et que le roi vous en parlerait , ne pouvez-vous pas dire qu'après avoir bien examiné l'esclave, %'ous ne l'avez

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pas trouvée aussi digne de sa ^ majesté qu elle nous Favait paru d'abord ; que le marchand vous a trompé; quelle est à la vérité d'une beauté incomparable, mais qu'il s'en faut beaucoup qu'elle ait autant d'esprit , et qu'elle soit aussi habile qu'on vous l'avait vantée ? Le roi vous en croira sur votre parole ; et Saouy aura la confusion d'avoir aussi peu réussi dans son peniicieux dessein , que tant d'autres fois qu'il a entrepris inutilement de vous perdre. Rassurez-vous donc; et si vous voulez me croire, eta voyez chercher les courtiers; marquez-leur que vous n'êtes pas content de la belle Persane, et chargez-les de vous chercher une autre esclave. »

•Comme ce conseil parut très-raisonnable au vézyr Khacan, il calma un peu ses esprits, et il prit le parti de le suivre; mais il ne diminua rien de sa colère contre son fils Noureddin .

CCLir NUIT.

NouREDDm ne parut point de toute la journée ; il n'osa même choisir un asile chez aucun des jeunes gens de son âge qu'il fréquentait ordinairement , de crainte que son père ne l'y fit chercher. Il alla hors de la ville, et il se réfugia dans un jardin où il n'était jamais allé, et où il n'était pas connu. Il ne revint que fort tard , lorsqu'il savait que son père était retiré, et se fit ouvrir par les femmes de sa mère, qui l'introduisirent sans bruit. II sortit le lendemain avant

que son père fût levé ; et il fut contraint de prendre les mêmes précautions un mois entier, avec une mortification très-sensible. £n effet , les femmes ne le flattaient pas; elles lui déclaraient franchement que le vézyr son pèrç persistait dans la niême colère, et protestait qu'il le tuerait y s'il se présentait devant lui.

La femme de ce ministère savait par ses femmes que ^C^ourràdin retenait chaque jour ; mais elle n'osait prendre lle^ ha|:diesse de prier son mari de lui pardonner. £ile la prit enfin : « Seigneur , lui dit^lle un jo«ur, je n'ai osé jusqu'à présent prendre la liberlé de TOUS parier de votre fils. Je vous sUpplie de me permettre de vous demander ce que vous prélBendés faire de lui. Un fils ne peut étt*e plus criminel en- Vers U|i père, que Noureddin l'est envers vous. H vous a privé d'un grand honneur et de la sati^ctioa de présenter au roi une esclave aussi accomplie que la belle Persane, je l'avoue; mais après tout qu'elle est votre intention? Voulez-vous le perdre absolument? Au lieu du mal, auquel il ne faut plus que vous songiez , vous vous en attireriez un autre beaubonp plus grand, à quoi vous ne pensez peut-<^tre pas. «Ne craignez -vous pas que le monde, qui est malirï, en cherchant pourquoi 'votre fils -est éloigné de voUs, n'an devine ta véritable cause que vous voulez tenir si cachée? Si cela arrivait, vous seriez tombé justement dans le mallieur que vous avez un si grand intérêt d'éviter. »

f< Madame, teprit le vézyr, ce que véus dites là est de bon sens; mais je ne puis me résoudre à par-

c.oir:r£s arases. agS

donner à Nôureddin , que je ne l'aie mortifié eomme il le mérite. » a II sera suffifiamraent mortifié, repartit )a dame, quand yous aurez fait ce qui me vient en pensée: Votre fils entre ioi chaque nuit, Iprsque ¥0us êtes retiré; il y coudie, et il en sort avant que vQtis soyes levé. Attendez*Ie ce soir jusqu à son arrivée , et faites semblant de le vouloir tuer : je viendrai à son secours; et en lui marquant que vous lui donnez la vie à ma prière, vous l'obligerez de prendre la belle Persane à telle condition qu'il vous plaira. Il l'aime, et je sais que la belle Persanne ne te hait pas.»

.K^aean voulut bien suivre cecensisil: ainsi, avant qu'on ouvrît à Nôureddin, lorsqu'il arriva à son heure .ordinaire, il se mit derrière la poirte, et dès qii'oB lui eut ouvert, il se jeta sur lui.ek le mit sous ses pieds. îïoùreddin tourna la tête , et raconnot son père le poignard à la main, prêt àlud ôter la vie.

I^ mère. de Mouredân isurvint en ce moment, et en retenant le .vézyr par le bras : « Qu aHez*vous faire, seigneur? «'ébriart-elle. » « Laissez-moi, reprit le vézyr, qiie je.le tue ce fils indigne! » « Ah, seigneur, Feporit.la iaère, tuez-moi plutôt moi-même: je ne permettrai jamais que vous trempiez vos mains dans votre proprie sang !»

Slonreddin profita de ce moment: « Mon père, s'éeria4b-il les larmes aux y euflc , j'implore votre clémence et. votre. miséricorde; acciordez-rmoi le pardon que je vous tdJemande au nom de celui de qui vous Tattèndez au jour où nous paraîtrons tous devant lui. »

agfi l'Es MILLE ET UNE NUITS,

Khacan se laissa arracher le poignard de la main; et dès qu il l'eut lâché/ Noureddin se jeta à ses pieds, et les lui baisa pour marquer combien il se repentait de l'avoir, offrâsé. « Noureddin , lui dit-il , remerciez votre mère; je vous pardonne à sa considération.' Je veux bien, même vous donner la belle Persane, mais à condition que vous me promettrez par serment de ne la pas regarder comme-esclave , mais cotame votre femme, c'est-à-dire, que vous ne la vendrez, et même que vous ne la répudierez jamais. Comme elle est sag,e et qu'elle a de l'esprit et de la conduite infiniment plus que vous, je suis persuadé qu'elle modérera ces emportemens de jeunesse qui sont capables de vous perdre. »

Noureddin n'eût osé espérer d'être traité avec une si grande indulgence. Il remercia son père avec toute la reconnaissance imaginable, et lui fit de très^bon cœur le serment qu'il souhaitait. Ils furent très-contens l'un et l'autre, la belle Persane et lui; et le vézyr fut très-satisfait de leur bonne union.

, Le vézyr Khacan n'attendit pas que le roi lui parlât de la commission qu'il lui avait donnée ; il avait grand soin de l'en entretenir souvent, et de lui marquer les difficultés qu'il trouvait à s'en, acquitter à la satisfaction de sa majesté; il sut enfin je ménager avec tant d'adresse^ qu'insensiblement il n'y songea plus. Saouy néanmoins avait su quelque chose de ce ce qui s'était passé; mais Khacan était si avant dans la faveur du roi, qm'il n'osa hasarder. d'en parler.

Il y avait plus d'un an que cette affaire si délicate

S était passée plus heureusement que ce ministre ne Tavait cru d'abord, lorsqu'il alla au bain, et qu'une affaire pressante l'obligea d'en sortir encore tout échaufFç; lair, qui était un peu froid ^ le' frappa, et lui causa une fluxion. sur la poitrine, qui lé contraignit de se mettre au lit avec une grosse fièvre. La maladie augmenta; et comme il s'aperçut qu'il n'était pas loin du dernier moment de sa vie , il tint ce discours à Noureddin qui ne l'abandonnait pas: « Mon fils, lui dit- il , je ne sais si j'ai fait le bon usage que je devais des grandes richesses que Dieu m'a données ; vous voyez qu'elles ne me servent de rien pour me' délivrer- de la mort. La seule chose que je vous demande en mourant, c'est que vous vous souveniez de la promesse que vous m'avez faite touchant la belle Persane. Je meurs content, avec la confiance que vous né l'oublierez pas.

Ces paroles fiirent les dernières que le vézyr Khacan prononça. Il expira peu de monv^ns après ^ et il laissa un deuil inexprimable dans la maison , à la cour et dans ta ville. Le roi le regretta comme un ministre sage , zélé et fidèle ; et toute la ville le pleura comme son protecteur et son bienfaiteur. Jamais on n'avait vu de funérailles plus honorables à Balsora. Les vézyrs , leà émirs, et généralement tous les grands de la cour 9 s'empressèrent de porter son cercueil sur les épaules, les Uns après les autres, jusqu'au lied de sa sépulture; et lés plus riches jusqu'aux plus pauvres de la ville l'y accompagnèrent en pleurs.

Noureddin donna toutes les marques de la grande

2C)S LES MILLF ET IJKK JVUITS,

affliction que la perte qu'il venait dé faire devait lui causer; il demeura' long-temps sans voir personne. Un jour enfin il permit qu'on laissât entrer un de ses amis intimes^. Cet ami tâcha de le consoler; et comme ille vit disposé à réoouter, il lui dit qu après avoir rendu à la mémoire .de son père tout ce qu'il lui devait, et satisfait pleinemetit à tout ce que demandait la bienséance, il était temps qu'il parutdans le monde, qu'il irît ses amis, efe qu'il soutînt le rang que sa naissance et son mérite lui avaient acquis. « Nous pécherîonis, ajoubetrt-iil^ coaire les lois de la nature^ et niême contre les loia eivilès^ si Idrsque nos pères sont morts, nous nfe leur. rendions ']()as les devoirs que la tendresse exige de nous.; et l'on nous regarderait comme des insensibles. Mab dès que nous nous en so«nmes acquittés., et. qu'on ne peut mous en faire aucun reproche, nous sommes obligés de. reprendre le même trBÎb qu'auparavant, et de vivre dans le monde de la manière qn'on y vit. Essuyez dpnc vos larmes^ et r^pretne^ iœt air de gaieté qui a toujours inspiré la joie partout: où Vous vous âtos trouvé. » . . '

Lé conseil àé oet ami était très-raisonnable; et Noureddin eût évité tous . les malbeui^ ^uitkii arrir vèrent , s'il l'eût suivi dans toute la i«gularité qu'il démandait. Il se laissa persuader sansip6Îne';âl régala même son ami; et larsqû'il voulut se retaper., îMé pria de revenir le lendemain, et d'ahienar jtrois ou quatre de leurs am»' commtms. Insensîbiement il ferma une société de dix persénsies à peu près de

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son âge , et il passait le temps avec eux en des festins et des réjouissances continuelles. Il n'y avait même pas de jour qu'il ne les renvoyât chacun avec un présent.

Quelquefois, pour faire plus de plaisir à ses amis, Noureddin faisait venir la belle Persane: elle avait la complaisance de lui ahéit; mais elle n'approuvait pas cette profusion excessive. Elle lui en disait ston sentiment en liberté, a le ne doute pas , lui disaitelle , que le vézyr votre père ne vous ait laissé de grandes richesses; mais si grandes qu'elles puissent être , ne trouvez pas mauvais qu'une esclave vous représente que vous en verrez bientôt la fin, si vous continuez de mener cette vie. Od peut quelquefois régaler ses amis^ etse divertir avec eilx; mais qii'on en fasse une coutume journalière , c'est courir le grand cheinin de la • dernière misère. Pour votre honneur et pour votre réputatioti , vous feriez beaucoup mieux de suivre les traces de feu votre père , et de vous mettre en état de parvenir aux charges qui lui ont acquis tant dé gloire. »

Noureddin écoutait la belle- Persane en riant ; et quand elle avait achevé: «Ma belle, reprenait- il en continuant de rire, laissons-là ce discours-; ne parlons que de nous réjouir. Peu mon père m'a toujours tenu daiis une grande contrainte : je suis bien aise de jouir de la liberté apt^ laquelle j'ai tant soupiré avant sa mort. J'aurai toujours le temps de me ré* duire à la vie réglée doiit vous me parlez ; un homme de mdn âge doit se donner le loisir de goûter les plaisirs de la jeunesse. »

3oO LES MIL^E ET UWE NUITS,

CCLIir NUIT.

Ce qui contribua encore beaucoup à mettre ies affaires de Noureddin en désordre , fut qu'il ne voulait pas entendre parler de compter avec son maîtred'hôteL II le renvoyait chaque fois qu'il se présentait avec son livre: «Va, va, lui disait^il, je me fie bien à toi; aie soin que je fasse toujours bonne chère. »

«Vous êtes le maître, seigneur, réprenait le maitrer d'hôtel. Vous voudrez bien néanmoins que je vous fasse souvenir du proverbe, qui dit que qui fait une grande dépense et ne compte pas , se trouve à la fin réduit à la mendicité sans s'en être aperçu « Vous ne vous contentez pas de la dépense si prodigieuse de votre table, vous donnez encore à toute main. Vos trésors ne peuvent y suffire, quand ils seraient aussi gros que des montagnes.» « Va, te dis-je, lui répétait Noureddin , je n'ai pas besoin de tes leçons: continue de me faire manger , et ne te mets pas en peine du reste. »

Les amis de Noureddin cependant étaient fort assidus à sa table , et ne manquaient pas l'occasion dé profiter de sa facilité. Us. le flattaient, ils le louaient^ et faisaient valoir jusqu'à la moindre de ses actions les plus indifférentes; surtout ils n'oubliaient pas d'exalter tout ce qui lui appartenait, et ils y trouvaient leur comptev « Seigneur, lui disait l'un , je passais l'autre jour par la terre que vous avez en tel

CONTES ARABES. 3o I

endroit ; rien n'est plus magnifique ni mieux meublé que la maison ; c'est un paradis de délices que lé jardin qui l'accompagne. » « Je suis ravi qu'elle vous plaise , reprenait Noureddin : qu'on m'apporte une plume, de l'encre et du papier, et que je n'en entende plus parler; c'est pour vous , je vous la donne. » D'autres ne lui avaient pas plutôt vanté quelqu'une des maisons, des bains et des lieux publics à loger des étrangers, qui lui appartenaient, et lui rapportait un gros revenu , qu'il leur en faisait une donation, libelle Persane lui représentait le tort qu'il se fai* sait; au lieu de l'écouter, il conftinuait de prodiguer ce qui lui restait , à la première occasion.

Noureddin enfin ne fit autre chose toute une année que de faire bonne chère , se donner du bon temps, et se divertir en prodiguant et dissipant les grands biens que ses prédécesseurs et le bon vézyr son père avaient acquis ou conservés avec beaucoup de soins et de peines. L'année ne faisait que de s'écouler , que l'on frappa un jour à la porte de la salle où il était à table. Il avait renvoyé ses esclaves , et il s'y était renfermé avec ses amis pour être en grande liberté.

Un des amis de Noureddin voulut se lever ; mais Noureddin le devança , et alla ouvrir lui-même ( c'était son maître-d'hôtel ) ; et Noureddin pour écouter ce qu'il voulait, s'avança un peu hors de la salle et ferma la porte à demi.

L'ami qui avait voulu se lever, et qui avait aperçu le maitre-d'hotel, curieux de savoir ce qu'il avait à dire à Noureddin , fut se poster entre la portière et

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You$ ne voyez pas tout ce qu'elle a de fêcheux. Quand je voulais vous en dire ma pensée : Réjouissons-nous , me disiez vous, et profitons du bon temps que la fortune nous offre, pendant qu'elle nous est favorable; peut-être ne sera-t-elle pas toujours de si bonne humeur. Mais je n'avais pas tort de vous répondre que nous étions nous-mêmes les artisans de notre .bonne fortune par une sage conduite Vous n'avez pas voulu m'écouter,et j'ai été contrainte de vous laisser faire malgré moi. »

« J'avoue, repartit Noureddin , que j'ai tort de n'avoir suivi les avis si salutaires que vous me donniez avec votre sagesse admirable; mais si j'ai mangé tout mon bien , vous ne considérez pas que c'a été avec un élite d'amis que je connais depuis long-temps. Ils sont honnêtes et pleins de reconi^eiissance : et je suis sûr qu'ils ne m'abandonneront pas. » « Seigneur, répliqua la belle Persane , si vous n'avez pas d'autre ressource que la reconnaissance de vos amis, croyez-moi, votre espérance est mal fondée, et vous m'en direz des nouvelles avec le temps. »

«Charâiante Persane, dit à cela Noureddin, j'ai meilleure opinion que vous du secours qu'ils • me donneront. Je veux les aller voir 'tous dès demain, avant qu'ils prennent la peine de venir à leur ordinaire, et vous lïie verrez revenir avec une bonne somme d'argent, dont ils m'auront secouru tous ensemble. Je changerai de vie comme j'y suis résolu , et je ferai profiter cet argent par quelque négoce. »

Nourreddin ne manqua pas d'aller le lendemain

CO»T£S AHABES. 3p5

cheas ses dix amis, qui demeuraient dans une même rue ; il frappa à la j)remière porte qui se présenta j où demeurait un des plus riches. Une esclave yint, et avant d'ouvrir ^ elle demanda qui frappait. « Dites à votre maître, répondit Noureddin , que c'est Noureddin^ fils du visir Khacan.» L'esclave ouvrit, l'intro^ duisit dan&un&salle, et entra dans la chambre oii était son maître, à qui elle annonça, que Noureddin venait le voir, a Noureddin ! reprit le maître avec un ton de mépris , et si haut que Noureddin l'entendit avec un grand étonnement; va, dis-lui que jje n'y suis pas; et toutes les fois qu'il viendra, dis-lui la même chose. » L'esclave revint, çt donna pour réponse à Noureddin qu'elle avait cru que son maître y était, mais qu'elle s'était trompée.

Noureddin sortit avec confusion : « Ah , le perfide, le méchant homme ! s'écria-t-il ; il me protesteit hier que je n'avais pas un meilleur ami que lui, et aujourd'hui il me traite si indignement! » Il alla frapper à la porte d'un autre ami, et cet ami lui fit dire la même chose que le premier. Il eut la même réponse chez le troisième, et ainsi des autre$, jusqu'au dixième, quoiqu'ils fussent tous chez eux.

Ce fut alors que Noureddin rentra tout à fait en lui-même,, et qu'il reconnut la faute qu'il avait com* mise en se fiant sur l'assiduiti de ces faux amis à demeurer attachés à sa persoiuie, et sur leurs protestations d'amitié tout le temps qu il avait été en état de leur faire des régals somptueux, et de les combler de largesses et de bienfaits. «H est bien vrai

3o6 LES MILLE ET UNE NUITS,

dit- il en lui-même , les larmes aux yeux, qu'un homme heureux comme je Tétais, ressemble à un arbre char^ . gé de fruits : tant qu'il y a du fruit sut. l'arbre, on ne cesse pas d'être à l'entour et d'en cueillir; dès qu'il n'y en a plus, on s'en éloigne et on le laisse seul, n Il se contraignit tant qu'il fut hors de chez lui; mais dès qu'il fut rentré , il s'abandonna tout entier à son affliction, et alla la témoigner à la belle Persane.

. Dès que la belle Persane vit paraître le triste Noureddin, elle se douta qu'il n'avait pas trouvé chez ses amis le secours auquel il s'était attendu^ <€ £h bien , seigneur,, lui dit -elle, êtes-vous présentement convaincu de la vérité de ce que je vous avais prédit ? «Ah, ma chère! s'écria-t-il , vous ne me l'aviez. prédit que trop véritablement? Pas un n'a voulu me reconnaître, Aie voir, me parler! Jamais je n'eusse cru devoir être traité s» cruellement par des gens qui m'ont tant d'obligations , et pour qui je ine suis épuisé moi-même 1 Je ne me possède plus, et je crains de commettre quel- ' qu'action indiguQ de moi dans l'état déplorable et dans le désespoir oii je suis , si vous ne m'aidez de vos sages conseils.» «Seigneur, reprit la belle Persane,, je ne vois pas d'autre remède à votre malheur que de vendre vos esclaves et vos meubles, et de subsister là-dessus jusqu'à ce que le ciel vous montre quel^u'autre voie pour vous tirer de la misère. »

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