CCLV NUIT
Saout, meurtri de coups, se Releva,. à l'aide de ses gens, avec bien de la peine, et il eut la dernière mortification de se voir tout gâté de fange et de sang. Il s'appuya si|r les épfiules de deux de ses esclaves , ^t dans cet état il alla droit au palais, à la vue de tout le monde , avec une -confusion d'autant plus grande , que personne ne le plaigna,it. Quand il fut sous Tappartement du roi , il se mit à crier et à implorer sa justice d'une manière pitoyable. Le roi le .fit venir, et dès qu'il parut, il lui demanda qui Tavait maltraité et mis dans l'état où il était. « Sire , s'écria Saouy, il ne faut qu'être bien dans la faveur de votre majesté , et avpir quelque part à ses sacras conseils , pour être traité de la manière indigne dont elle voit qu'on vient de me traiter. » «l4aisson$ là ces discours, reprit le roi : dites-moi feulement la chose comme elle est , et qui est Le coupable. Je Saurai bien le faire repentir s'il a tort. ï>
3l6 LES MILLE ET UNJ^ NUITS,
a Sire y dit alors Saouy , en racontant la chose tout à son avantage, j'étais allé au marché des femmes esclaves pour acheter moi-même une cuisinière dont j'ai besoin ; j'y suis arrivé, et j'ai trouvé qu'on y criait use esclave à quatre mille pièces d'or. Je me suis fait amener l'esclave, et c'est la plus belle qu'on ait vue et qu'on puisse jamais voir. Je ne l'ai pas eu plutôt considérée avec une sati^action extrême, que j'ai demandé à qui elle appartenait, et j'ai appris queNoureddin, fils du feu vézyr Khacan, voulait la vendre. Votre majesté se souvient, sire, d'avoir fait compter dix mille pièces d'or à ce vézyr , il y a deux ou trois ans , et de Favoir chargé de vous acheter une esclave pour cette somme. Il l'avait employée à acheter celleci; mais au lieu de Tamener à votre majesté, il ne vous en jugea pas digne , et eil fit présent à son fils. Depuis la mort du père, le fils a bu, mangé et dissipé tout ce qu'il avait , et il ne lui est resté que cette esclave, qu'il s'était enfin résolu à Vendre, et que Ton vendait en effet en son nom. Je l'ai fait venir, et sans lui parler de la prévarication, ou plutôt de là perfidie de son père envers votre majesté : « Noureddin , lui « ai- je dit le plus honnêtement du monde, les mar- (c chands, comme je Fapprends, ont mis d'abord votre « esclave à quatre mille pièces d'or. Je ne doute pas « qu'à l'envi Tun de Tautre ils ne la lassent monter « à un prix beaucoup plus haut : croyez-moi , donnez- « la-moi pour les quatre mille pièces d'or, et je vais « l'adieter pour en faire un présent au roi notre sei- « gneur et maître, à qui j'en ferai bien votre cour.
COlfTES ARABES. 3l7
a Cela yeu$ vaudra infiniment plus que ce: que les ce jnanphands {^prraient vous en donner.-» Au lieu de répondre, en me^ rendant honnêteté pour honnêteté , rinsolent m'a regardé fièrement : a Méchant vieillard, (c m'a-t-il dit, je donnerais mon esclave à un juif pour* (c rien plutôt que de te la vendre. » « Mais,Noureddin , « airje repris sans m'échauffer, quoique j'en eusse un ce grand sujet , vous ne considérez pas, quand vqus (c parlez ainsi, que vous faites injure, au roi, qui a i< fait yo^Lve père ce qu'il était , aussi hien qu'il m'a (c fait ce que je suis. » Cette renlontrance j qui devait l'adoucir , n'a fftit que l'irriter davantage ; il s'est jeté aussitôt sur moi comme un furieux, sans aucune conr sidération pour mon âge, encore moins pour iqa dignité, m'a jeté à bas de mon cheval, m'a frappé tout le temps qu'il lui a plu, et m'a mis en l'état où Votre majesté me .voit. Je la supplie de considérer que c'est pour ses intérêts que je souffre up affront aussi odieux. »
£n achevant ces paroles, il baissa la tête et se tourna de côté pour laisser couler ses larmes en abondance. ^ .
Le roi, abusé, et animé contre Noureddin parice discours plein d'artifice , laissa paraître sur son visage des marques d'une grande colère ; il se tourna vers son capitaine des, gardes qui était auprès de lui : (c Prenez quarante hommes de ma garde, lui dit-il, et quand vous aurez mis la maison de Noureddin au pillage , et que vous aurez donné les ordres pour h raser, amenez-lcrmoi av^c son esclave. »
SlH LES MlhhE KT'UITE J>rUITS,
Le. capitaine, des gardes n était' pas encore hors de l'appartement du roi, qu'un huissier de la chambre qui .entendit donner cet ordre , avait déjà pris le devant. Il s'appelait Saudjiar^et il avait jeté autrefois «^esclave ^tt vëzyr Khacan y qui l'avait introduit dans Ifi înaisoa. du roi, où. il s'était avancé par degrés.
Sandjiàr., plein de reconnaissance pour son ancien niâîtré, et de zèle pour Noureddin qu'il avait vu naître et connaissant dt^uis long- temps la haine de Saouy contre la .maiscm de Khacan, n'avait pu entendre l'ordre sans frémir. « L'action de* Noureddin , dit-il en lui-même, ne pTeut pas être aussi noire que Saouy l'a racontée; il a prévenu le roi , et le roi va faire niburjr Noure4din sans lui donner le temps de se justifier. »II fit une diligence si grande, qu'iLarriva assez à temps, pour l'avertir de ce qui venait de se passer chez le roi , et- lui permettre de se sauver avec la belle Persane. Il frappa à la porte d'une manière qui obligea Noureddin , qui n'avait plus de domestiques depuis long -temps, de venir ouvrir lui-même sans différer. «Mon cher s^gneur, lui dit Sandjiar, il n'y 4 plus de sûreté pour vous à Balsora ; partez , et saUvezi-vous saris perdre un moment. »
« Pourquoi cela? reprit Noureddin; qu'y a-t-il qui tn'oblige si fort de partir? » « Partez, vous dis -je, repartit Sandjiar,, et emmenez votre esclaVe avec vous. En deux mots, Saouy vient de faire entendre au roi , comme il l'a voulu , ce qui s'est passé entre v^us et lui; et le capitaine des gardes vient après moi avec quarante soldats, se • saisir de vous et d'elle.
CONTES ARABES. . 3lU
Prenez ces oioquante. pièces, d'or. pour vous aider k cherdier un asyle : je vous en donnerais davantage H je le pouvais. Ëxcusez-moi, si je ne m'arrête pas davan« tage; je vous laisse maigre moi, pour votre bien et pour le mien, par l'intérêt que j'ai que le capitaine des gardes ne me vcNe.» Sandjiar ne donna à^Nou^ reddin que le temps de le remercier, et se retira. ,
Noureddin alla avertir la belle Pei^ane de la nécessite où ils étaient l'un et l'autre de ^'éloigner dans le moment; elle ne fit que. -mettre son voile, et ils sortirent de la maison. Us eurent le bonheur non- seulement de sortir de la ville saps que personne s'aperçût de leur évasion , mais même d'arriver à l'embouchure de TEuphrate, qui n'était pas éloignée v^t de s'embarquer sur un bâtiment prêt à lever l'ancre.
En effet, dans le temps qu'ils arrivèrent, le capitaine était sur le tillac au milieu des passagers : <c .Enfans, leur demandait^l, êtes-vôus tous ici? Quelqu'un de vous à-t-il oublié quelque cliose à la ville ? » A quoi % chacun répondit qu'ils y étaient tous, et qu'il pouvait faire voile quand il lui plairait. Noiu>eddin ne fut pas plutôt embarqué qu'il dems^nda oii4e vaisseau allait,, et il fut ravi d'apprendre qu'il allait à Baghdad. Le capitaine iit lever l'ancre , mit à la voile , et le vaisseau s'éloigna de Balsora aVec un vent très-favorable.
Voici ce qui se passa à Balsora , pendant que Noureddin échappait à la colère du roi avec la belle Persane :.
Le capitaine des gardes^ arriva à la maison de Noureddin el- .frappa à la. porte. Comme il vit que personne n'ouvrait^ il la fit enfoncer, et aussitôt ses
SaO LES MILLE KT T3NJÏ NUITS,
soldats entrèrent en foule; ils eherchèren^t par tout, et ils ne trouvèrent ni Notireddin ni spn eseiave. Le capitaine des gardes fit demander etiiemanda lui-même aux voisins s'ils ne les avaient pas vus. Quand ils les eussent vus, comme il n'y en avait. pas un qui nai* mât Noùreddin, il n'y eh avait pas un qui eût rien dit qui pût lui faire tort Pendant <{ue l'on pillait et que l'on rasait la maison, il alla porter cette nouvelle au roi. «Qu'on les cherche en quelqu 'endroit qu'ils puissent être, dit le roi, je veux les avoir, i» .
Le. capitaine des gardes 'alla faire de nouvelles perquisitions , et le roi renvoya le yezyc Saouy avec Honneur : ce Allez, lui <lit-il, retournez chez vous, et ne vous mettez pas en. peine du Gliâtiment de Noùreddin; je vous vengerai .^oi-. même de son insolence. » :
Afin de mettre tout en usage, le roi fit encore crier dans tout-ç la ville^par les crieurs publics, qu!il don- ^neràit mille pièces d'or à celui qui lui amènerait Noùreddin et son esclave , et qu'il ferait punir sévèrement celui qui les aurait cachés. Mais quelque soin qu'il prit et quelque diligence qu'il fît. faire, il ne lui fut pas possible d'en avoir aucune nouvelle ; et le vézyr Saouy n'eut que la consolation de voir que le roi avait pris son parti.
' Noùreddin et la belle Persane avançaient cependant *et faisaient leur route avec tout le bonheur possible. Ils' abordèrent enfin à Baghdad; et dès. que le capitaine , joyeux d'avoir achevé son voyage , eut aperçu la ville : « £nfans , .s'écria-t-il en parlant aux
CONTES ARA.BES. 3ai
passagers, réjouissez -VOUS, la voilà cette grande et merveilleuse ville, où Ton voit un concours général et perpétuel de tous les etidroits du monde. Vous y trouverez une multitude de peuple innombrable , et voiis n'y aurez pas le froid insupportable de l'hiver ni les chaleurs excessives de l'été ; vous y jouirez d'un printemps qui dure toujours avec ses fleurs , et avec les fruits délicieux de l'automne. »
Quand le bâtiment eut mouillé un peu au-dessous de la ville , les passagers débarquèrent et se rendirent chacun où ils devaient loger. Noureddin donna cinq pièces d'or pour son passage, et débarqua aussi avec la belle Persane. Mais il n'était jamais venuà Baghdad, et il ne savait où aller prendre logement. Ils marchèrent long -temps le long des jardins qui bordaient le Tigre, et ils en côtoyèrent un qui était fermé d'une belle et longue muraille. En arrivant au bout, ils détoiimèrent par une longue rue bien pavée , où ils aperçurent la porte du jardin avec une belle fontaine auprès.
CCLVr NUIT.
La porte, qui était très -magnifique, était ornée d'un vestibule, où il y avait un sofa de chaque côté. «Voici un endroit fort commode, dit NouTeddin à la belle Persane ; la nuit approche, et nous avons mangé avant de débarquer; je suis d'avis que nous y passions la nuit, et demain matin nous aurons le temps
3aa LES MILLE ET UNE NUITS,
dç, chi^fJier. à <nous loger^ Qu en dites^votis ?» « Vous savez^seigiieur, répondit la belle Persane, que je ne vçux.que ce q^e vous voulez; ne passons pas plus loin si vous le souhaitez ainsL » Ils burentcbacun un coup h la. fontaine, et montèrent, sur un des deux so&s, oh. ils s'entretinrent quelque temps* Le sommeil les prit enfin , et ils s'endormirent au murmure agréable de l'eau.
. Le jardin appartenait- au khalyfe , et il y avait au milieu un, grand pavillon qu'on appelât le pavillon des .Peintures, à cause que son principal ornement était ^es. peintures À la persane, de Is^ main de plusieurs! peintres de Perse q^e le< klialy£$ avait fait venir exprèsr Le grand et superbe ssdtxt que ce pavillon formait était éclairé par quatre-vingts fenêtres, a veo un lustre à chacune, et les quatre - vingts lustres ne s'allumaient. que lorsque le khalyfe. y venait passer la soirée, et que le temps était si tranquille qu'il n'y avait pas un. souffle de venC< Ilâ faisaient alors une très-bellie illumination qu'on apercevait bien loin à la campagne de ce côté-là , et d'une grande partie de la ville.
Il ne deipeurait qu'un concierg^s^ dans ce jardin , et c'était un vieil officier fort âgé , nommé Scheich- Ibrahim 9 qui occupait ce.poste , où le khalyfe l'avait mis lui - même par récompense. Le khalyfe lui avait bien recommandé de n'y pas laisser entrer toutes . sortes de personnes , et jsurtout de ne pas souffrir qu'on s'assît et qu'on s'arrêtât sur les deux sofas qui étaient à la porte. en dehors,. afin qu'ils fussent
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toujours propres', et dé châtier ceux! qu'il y trouvemit.
Une aflFaîre avait obligé le concierige de sortir, et il a était pas encore revienu.li revint enfin, et il arriva assez de jour pour s'apercevoir d'abord que deux personnes dormaient sur un des sofas, l'un et l'autre la tête sous un linge , pour être à l'abri des cousins. «Bon, dit Scheich-Ibrahim en lui-même, voilà des gens qui contreviennent à la défense du khalyfe ; je vaisfleur apprendre le respect qu'ils lui doivent. » Il ouvrit la porte sans faire dç bruit ; et un moment après , il revint avec une grosse canne à la main , le bras retroussé. II allait frapper de toute sa force sur l'un et surTautre; mais il se retint. «Scheich-Ibrahim, se dît-il à lui-même , tu vas les frapper et tu ne considères pas que ce sont peut-être des étrangers qui ne savent oîr aller loger , et qui ignorent l'intention, du khalyfe ; il est mieux que tu saches auparavant qui ils sont.» Il leva le linge qui leur couvrait la tête avec une grande précaiition , et il fut dans la dernière admîratîondé voir un jeune homme si bien fait et une jeune femme si belle. Il éveilla Noureddin en le tirant un peu par lès pieds.
Noureddîn leva aussitôt la tête : et dès qu'il eut vu un vieillard à longue barbe blanche à ses pieds, il se leva sur son séant, se coulant sur les genoux; et en lui prenant la main qu'il baisa : « Boii père, lui ditil , que Dieu vous conserve ; souhaitez-vous quelque chose? » « MoH fils , reprit Scheich-Ibrahim, qui êtesvous ? Tî'oîi ètés-vods ? » « Nous sommés des étrangers
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qui ne faisons que d'arriver , repartit Noureddtn , et . nouç voulions passer ici la nuit jusqu'à demain. » te Vous seriez mal ici, répliqua Scheich-Ibrahim; ve^ nez , entrez , je vous donnerai à coucher plus commodément; et la vue du jardin, qui est ^ès-beau, vous réjouira pendant qu'il fait encore un peu de jour. » <c Et ce jardin est-il à vous ? lui demanda Noureddin.» <c Vraiment oui, c'est à moi, reprît Scheich-Ibrahim en souriant : c'est un héritage que j'ai eu de mon père; entrez, vous dis -je, vous ne serez pas fâché de le voir. »
Noureddin se leva, en témoignant à Scheich- Ibrahim combien il lui était obligé de son honnêteté, et entra dans le jardin avec la belle Persane. Scheich- Ibrahim ferma la porte, et en marchant devant eux, les mena dans un endroit d'où ils virent à peu près la disposition, la grandeur et la beauté du jardin d'un coup d'œil.
Noureddin avait vu d'assez beaux jardins à Balsora ; maïs il n'en avait pas encore vu de comparables à celui-ci. Quand il eut bien tout considéré, et qu'il se fut promené dans quelques allées , il se tourna du côté du concierge qui l'accompagnait , et lui demanda comment il s'appelait. Dès qu'il lui eut" répondu qu'il s'appelait Scheich-Ibrahim : «Scheich-Ibrahim, "lui dit - il , il faut avouer que voici un jardin merveilleux ; Dieu vous y conserve iong-temps! Nous ne pouvons assez vous remercier de la grâce que vous nous avez faite de nous faire voir un lieu si digne. d'être vu; il est juste que nous vous en témoignions notre
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reconnaissance par quelque endroit. Tenez, voilà deux pièces d'or : je vous prie de noua faire chercher quelque chose pour manger, afin *què nous nous réjouissions ensemble. »
A la vue des deux pièces d'or, Scheich - Ibrahim , qui aimait fort ce métal, sourit en sa barbe; il lea prit; et en laissant Tfoureddin et la belle Persane pour aller faire la commission , car il était seul : « Voilà de bonnes gens, dit-il en lui-même avec bien dé la joie; je me serais fait un grand tort à moi-même, si j'eusse eu l'imprudence de les maltraiter et de les chasser. Je les régalerai en prince avec la dixième partie de cet argent, et le reste me demeurera pour ma peine. »
Pendant que Scheich-Ibrahim alla acheter de quoi souper, autant pour lui que pour ses hôtes, Noureddin et la belle Persane se promenèrent dans le jardin et arrivèrent au pavillon des Peintures qui était au milieu. Ils s'arrêtèrent d'abord à contempler sa structure admirable, sa grandeur et sa hauteur; et après qu'ils en eurent fait le tour en le regardant de tous cotés, ils montèrent à la porte du salon par un grand escalier de marbre blanc ; mais ils la trouvèrent fermée.
Noureddin et la belle Persane ne faisaient que de descendre l'escalier lorsque Scheich-Ibrahim arriva chargé de vivres, a Scheich-Ibrahim, lui dit Noureddin avec étonnement, ne nous avez-vous pas dit que ce jardin vous appartient? » « Je l'ai dit , reprit Scheîch- Ihrahim, et je le dis encore. Pourquoi me faites-vous cette demande?» «Et ce superbe pavillon, repartit
3a6 les mille et vhir jtuits,
Noureddin , est à vous aussi ? » ScheicVIbrahim ne s'attendait pas à cette autre demande , et il en parut un peu interdit. '«Si je dis. qu'il n'est pas à moi, ditri en lui-même, ils me demanderont aussitôt comment il se peut &ire que je sois maître du jardin, et que je ne le sois point du pavillon !»Co|nme il avait bien voulu feindre que le jardin était à lui, il feignit 4a même chose à l'égard du pavillon. «Mon fils, repartitil, le pavillon ne va pas sans le jardin : l'un et. l'autre m'appartiennent. ««Puisque cela est, reprit alors Noureddin, et que vous voulez bien que nous soyons vos hôtes cette nuit, faites-nous , je vous en supplie, la grâce de nous en faire voir le dedans: à juger du dehors , il doit être d'une magnificence extraordinaire. »
Il n'eût pas été honnête à Scbeich- Ibrahim de refuser à Noureddin la demande qu'il faisait après J^es avances qu'il avait déjà faites^ Il considéra de plus que le khalyfe n'avait pas envoyé l'avertir comme il avait coutume ; ainsi, qu'il ne viendrait pas ce soir-là, et qu'il pouvait y faire manger ses hôtes, et manger lui-même avec eux. Il posa les vivres qu'il avait apportés sur le premier degré de l'escalier , ^ alla chercher la clef dans le logement oii il demeurait. II revint avec de la lumière et il ouvrit la porte.
Noureddin et la belle Persane entrèrent dans le salon, et ils le trouvèrent si surprenant, qu'ils ne pouvaient se lasser d'en admirer la beauté et la richesse. En effet, sans parler des peintures, les sofas étaient magnifiques ; et avec les lustres qui pendaient à chaque fenêtre , il y avait encore entre chaque croisée
CONTBS ARABES. 3^7
un bras d'argent cliaeun avec sa bougie; Noureddin nerput voir tous ' ces objets sans se ressouvenir de la splendeur dans laquelle il avait vécu et satis en sou- ♦pirer. '
Scheich-lbrahim cependant apporta les vivres, prépara la table sur un sofa; et quand tout fut prêt, Houreddin, la belle ^Persane et^lui s'assirent Bt mangèrent ensemble. Quand 'ils eurent achevé , et quHis eurent lavé leurs mains, Noureddin ouvrit une fenêtre et appela la belle Persane, « Approchez , lui dit-il, et admirez avec moi 'la belle vue et la beauté du jardin au clair de lune qu'il feit; rien n'est plus ciharmant.» Elle s'approcha, et Hs jouirent ensemble de ce spectacle, pendant que Sdheich-Ibrahim -ôtait la table.
Quand Scheich-lbrahim eut ftrilt , et qu'il fut venu •rejoindre ses hôtes , Noureddin liii demanda s'il n'avait |)as quelque boisson dont il voulût bien les régaler. «Quelle boisson voudriez-vous? reprit Scheich-lbrahim; est-ce de ^sorbet? J'en ai du plus exquis; mais vous savez bien , mon fils, qu'on ne boit pas le sorbet après le souper^ d
« Je le sais ' bien , repartit Noureddin : ce n^est pas du sorbet que nous vous demandons ; c'est une autre boisson ; je m'éto'itoe que voUs ne m'entendiez pas. '» « C'est donc du vin que vous voulez parler? répliqua Scheich-lbrahim.» «Vous l'avez deviné, lui dit Noureddin: si vous en avez, obligez-nous de nous en apr. porter une bouteille. Vous savez qu'on en boit après souper , pour passer le temps jusqu'à ce qu'on se couche. »
3a8 LES MILLE ET UlfE NUITS,
. « Dieu me garde d'avoir du vin chez moi , s'écria Scheich-Ibrahim , et même d'approcher d'un lieu oii il y en aurait! Un homme comme moi, qui a fait le pèlerinage de la Mecque quatre fois , a renoncé au vin pour toute sa vie. j>
«Vous nous feriez pourtant un grand plaisir de nous en trouver, reprit Noureddin; et si cela ne vous fait pas de peine, je vais vous enseigner un moyen, sans que vous entriez au cabaret, et saqs que vous mettiez la main à ce qu'il.contiendra. »<scJe le veux bien à cette condition, repartit Scheich-Ibrahim: dites-mo^ seulemept ce qu'il faut que je fasse. »
« Nous avons vu un âne attaché à l'entrée de votre jardin , dit alors Noureddin; c'est à vous apparemment, et vous ^evez vous en servir dans le besoin. Tenez, voilà encore deux pièces d'or; prenez l'âne avec ses paniers, et allez au premier cabaret, sans vous en approcher qu'autant qu'il vous plaira; don. nez quelque chose au premier passant, et priez-le d'aller jusqu'au cabaret avec l'âne, d'y prendre deux cruches de vin, que l'on mettra l'une dans un panier, et l'autre dans l'autre , .et de vous ramener l'âne après qu'il aura payé le, vin de l'argent que vous lui aurez donné. Vous n'aurez qu'à chasser l'âne devant vous jusqu'ici, et nous prendrons les cruches nous*mêmes .dans les paniers. De cette manière, vous ne ferez rien qui doive vous causer la^moindre répugnance. »
IjCs deux aqtres pièces «d'or que Scheich-Ibrahim venait de recevoir, firent un puissant effet sur son es-
CONTES ÀUABëS. 319
prit, a Ah , mon fils s*écria-t-il quand Nourodâîn eut achevé, que vous l'entendez bien! Sans-Vou^, je ne me fusse jamais avisé de ce moyen pour vous faire avoir du vin sans scrupule. » Il les quitta pour aller faire la commission, et il s'en acquitta en peu de temps. Dès qu'il fut de retour, Noureddin descendit ,'tira les cruches des paniers, et les porta au salon.
Scheich-Ibrahim ramena l'âne à l'endroit oii il l'avait pris; et lorsqu'il fut revenu : « Sdieicji-Ibrahim, lui dit Noureddin, nous ne pouvons assez vous remercier de la peine que vous avez bien voulu prendre; mais il nous manque encore quelque chose. » « £h quoi? reprit Sch^ch-Ibrahim; que puis-je faire encore pour votre service?» «Nous n'avons pas de tasses, repartit Noureddin , et quelques fruits nous accommoderaient bien, si vous en aviez, nv Vous n'avez qu'à parler, répliqua Scheich-Ibrahim, il ne vous manquera riai de tout ce que vous pouvez souhaiter. »
Scheich-Ibrahim descendit, et en peu dç%temps il leur prépara une table couverte de belles porcelaines remplies de plusieurs sortes de fruits, avec, des tasses d'or et d'argent à choisir ; et quand il leur eut demandé s'ils avaient besoin de qùelqu'autre chose , il se retira sans vouloir rester , quoiqu'ils l'en priassent avec beaucoup d'instances.
Noureddin et la belle Persane se remirent à table , et ils commencèrent par boire chacun un coup ; ils trouvèrent le vin excellent. « Hé bien, ma belle, dit Noureddin à la belle Persane, ne sommes -nous pas les plus heureux du monde de ce que le hasard nous
33o LES MILLE £T UN£ N^tTS,
a amenés dans uaiî/eu si agréable et si charmant? Réjouissons - nous , et remettons - nous de la mauvaise clière de notre voyage. Mon bonheur peut - il être pliîs grand, que de vous avoir d'un côté, et la tasse de Tautre ? » Ils burent plusieurs autres 'fois, en s'en- Iretenant agréablement , et en chantant chacun leur chanson.
Comme ils avaient la voix parfaitement belle l'un et l'autre^ particulièrement la belle Persane , Jeur chant attira Scheioh - Ibrahim , qui les entendit longtemps de dessus le perron avec un grand plaisir , sans se faire voir. Il se fit voir enfin en mettant la tête à la porte : a G>urage^ seigneur , ditiil^ Noureddin qu'il croyait déjà ivre, je suis ravi de vous voir dans cette joie. »
a Ah, Sdiieich - Ibrahim ! s'écria Noureddin en se tournant de son coté , que vous ctes un brave homme , et que nous vous sommes obligés ! Nous n'oserions vousprie;* de boire un coup; mais ne laissez pas d'entrer.' Venez, approchez- vous, et faites-nous au moins l'honiieur de nojus tenir compa^ie. » « Continuez , continuez, reprit Scheich- Ibrahim; je me contente dct plaisir d'entendre vos belles chansons. y> £t en disant ces paroles il disparut.
CCLVir NUIT.
La belle Persane s'aperçut que Scheich - Ibrahim s'était arrêté sur le perron , et elle en avertit l^ou-
GOUTTES ABABES. 33l
reddim a Seigneur, ajouta-t-elle , vous voyez, qu'il témoigne une aversion ppur le vin ; je pe désespérerais pas de lui en faire boire si vous vouliez faire ce cjue je vous dirais. » «Et quoi ? demanda Npureddin ; vous n'avez qu'à dire ,je ferai ce que vous voudrez.» a£ngagez'le seulement à entrer et demeurer avec nous , dit-elle; quelque temps après, versez à boire et présentez-lui ia tasse ; s'il vous reiîise , buvez, et ensuite faites semblant de dormir, je ferai le reste. )»
Noureddin comprit l'intention de la belle Persane ; il appela Scheich- Ibrahim qui reparut à la porle. « Scheicb-Ibrahim , lui dit-il , nous sommes vos botes , et vous nous avez accueillis le plus obligeainment du inonde ; voudriez-vous nous refuser la prière que nous vous faisons de nous honorer de votre compagnie ? Nou3 ne vous demandons pas que vous baviez, mai;s seulement de nous faire le plaisir de vous voir, d
. Scheich - Ibrahim se laissa persuader : il entra , et s'assit sur le bord du sofa qui était le plus près de la porte, (c Vous n'êtes pas bien là, et nous ne pouvons avoir l'honneur de vous voir, dit alors NouredcUn^ approchez-vous, je vous en supplie, et asseyez- vous auprès de madame, elle le voudra bien. » «Je ferai donc ce qui vous plaît, dit Scheich-Ibrahim. Il s'approcha,, et en souriant du plaisir qu'il allait avoir d'être près d'une si belle personne , il s'assit à quelque * distance de la belle Persane. Noureddin la pria de chanter une chanson ei> considération de l'honneur que Scheich-Ibrahim leUr faisait, et elle en chanta une qui le ravit en extase.
Quand la belle Persane eut achevé de chanter , Nouireddin versa du vîn dans une tasse, et présenta la tasse à Scheich - Ibrahim. « Scheich- Ibrahim, lui dit-il, buvez un coup à notre saiïté, je vous en prie.» « Seigneur, feprit-il en se retirant en arrière^ comme s'il eût eu horreur de voir seulement du vin , je vous supplie de m'excuser : je vous' ai déjà dit que j'ai renoncé au vin il y a long-temps.» «Puisque absolument vous ne voulez pas boire à notre santé, dit Noureddin, vous aurez donc pour agréable que je boive à la vôtre. »
Pendant que Noureddin buvait, là belle Persane coupa la moitié d'une pomme , et en la présentant à Scheich-Ibrahim : « Vous n'avez pas voulu boire , lui dit-elle, mais je ne crois pas que vous fassiez la même difficulté de goûter de cette pomme qui est excellente! » Scheich - Ibrahim ne put la refuser d'Une si belle main ; il la prit avec une inclination de tête , et la porta à la bouche. Elle lui dit quelques douceurs là -dessus, et Noureddin cependant se renversa sur le sofa , et fit semblant de dormir. Aussitôt la belle Persane s'avança vers Scheich Ibrahim ; et en lui parlant fort bas : « Le voyez -velus, dit- elle, il n'en agit pas autrement toutes les fois que nous nous réjouissons ensemble; il n'a pas plutôt bu deux coups, qu'il s'endort et me laisse seule; mais je crois que vous voudrez bien me tenir compagnie pendant qu'il dormira. »
La belle Persane prit une tasse, et la remplit de vin; et en la présentant à Scheich-Ibrahim : « Prenez, Jui dit-elle, et buvez à ma santé; je vais vous faire
raison. » Scheich-Ibrahim fit de grandes- difficultés, et il la pria bien fort de vouloir l'en dispenser; mais . elle le pressa .si vivement, que, vaincu par ses charmes et par ses instances , il prit la tasse et but sans rien laisser.
Le bon vieillard aimait à boire le petit coup ; mais il avait honte de le faire devant des ^ens qu'il ne con* naissait pas. Il allait au cabaret en cachette comme beaucoup d autres, et il n'avait pas pris les précautions que Noureddin lui avait enseignées pour aller acheter le vin. Il était allé le prendre sans façon chez un cabaretier où il était très-connu ; la nuit lui avait servi de manteau, et il avait épargné l'argent qu'il eût dû donner à celui qu'il eût chargé de faire, la commission , selon la leçon de Noureddin.
Pendant que Scheich - Ibrahim, après avoir bu , achevait de manger la moitié ^e la pomme, la belle . Persane lui emplit une autre tasse , qu'il prit avec bien moins de difficulté : il n'en fit aucune à la troi^ sième. Il buvait enfin la quatrième , lorsque Noureddin cessa de faire semblant de dormir; il se leva sur son séant , et en le regardant avec un grand éclat de rire : « Ha, ha , Sc^ich- Ibrahim , lui dit -il, je vous y surprends ; vous m'avez dit que vous aviez renoncé au yin , et vous ne laissez pas d'en boire !» ,
Scheich-Ibrahira ne s'attendait pas à. cette surprise , . et la rougeur lui en monta un peu au. visage. Celd . ne l'empêcha pas néanmoins d'achever dç boire; et quand il eut fait: «Seigneur, dit-il en riant, s'il y a . péché dans ce que j'ai fait, il ne doit pas tombejr s]ur .
moi, c^est sur madame : quel moyen de ne pas se rendre à tant de grâces ! d
La 'belle Persane , qui s*enteridàit' avec Noureddin , pritie parti de Scheich-Ibrahim; « Sôheich-Ibrahim , lui dit -elle, laissez -le dire, et ne vous contraignez pas : continuez d*en boire et réjouissez-Tous^ » Quelques momens après, Noureddin se versa à boire, et en vet^à ensuite à la belle Persaiie. Comme Scheich- Ibratrim vit que* Noureddin ne lui eh versait pas, il prit une tasse et la lui présenta : « Et moi, dit- il, prétendes - votts que je ne boive pas aussi bien que vous? »
A ces paroles de Scheîch - Ibrahim , Noureddin et la belle Persane firent un grand éclat de rire. Noureddin lui versa à boire, et ils continuèrent de se réjouir , de rire et de* boire jusqu'à près de minuit. Environ ce temps-là ; la belle Persane s'avisa que la table n'etàît édairée que d'une cbàndëlle. « Schetch-Ibrahim, dit -elle au bon vieillard de concierge, vous né nous avez apporté qu'une chandelle , et Voilà tant de belles bougies ! faites-nous; je vous prie^ le plaisir de les allumer, que nous y voyions clair. »
Scheich^Ibrahim usa delà liberté que dôntie le vin, lorsqu'on en a la tête échauffée; et afin dé ne pas interromppe un discours dont il entretenait Noureddin? « AHumez-les vous-même, dit-il à cette belle personne; cela convient mieux à une jeunesse comme vous; mais pi*enez garde dé n'en allumer que cinq ou six, et pour cause; cela suffira. » La belle Persane se leva, alla préndte une bougie* qu'elle vint allumer à la chan-
C01f.TES AKABES. 335
délie qui élait sur la table, et alluma les quatre-vingts bougies, sans s'arrêter à ce que Scheich-Ibrahim lui) avait'dit.
Quelque temps après, pendant que Scheich-Ibrahioi entretenait la belle Persane sur un au;tre sujet,' Noureddin à son tour le pria de vouloir bîen allumer^ quelques lustres^ Sans prendre garde que tontes les bougies étaient allumées : <c II faut, reprit * Scheieh- Ibrahim, que vous soyez bien paresseux , ou que vous ayez moins de vigueur que moi , si vous ne pouvez les allumer vous-même. Allez , allumez-les , mais n'en allumez que trois. » Au lieu de n'en allumer que ce nombre; il les alluma tous, et ouvrit les quatre-vingts fenêtl^es, à quoi Scheich '•Ibrahim, attaebé à s'entretenir avec la belle Persane, ne fit pas de réflexion.
Le khalyfe Aroun Arréchid n'était pas encore re- . tiré alors ; il était dans un* salon de son palais qai avançait jusqu'au Tigre, et qui avait vue du côté du jardin et du pavillon des Peintures. ¥^t hiisard il ou* vrit une fenêtre de ce côté-là ; et il *fut extrêmement étonné de voir le pavillon tout illuminé, et d'autant plus qu'à la grande clarté^ il crut d'abord que le feu était dans la ville. Le grand-vézyr Giafar était encore avec lui , et il n'attendait que le moment que le kha* lyfe se* retirât pour retourner chez lui'. Le khalyfe l'appela dans une grande colère: « Vézyr négligent, s'écriait- il, viens ça, approche- toi ^ regarde lé pavillon des Peintures 9 et dis -moi pourquoi il est illu-' miné à l'iieure qi^'iL est , que je n'y suis pas! »
Jje grand ^ vézyr trembla , à ^ette nouvelle , de la
336 LES MILLE ET UïTE WUITS,
crainte qu'il eut que cela ne fût. tt s'approclia, et il trembla davantage dès qu'il eut vu que ce que le khalyfe lui avait dit était vrai. Il fallait cependant un prétexte pour l'apaiser. « G)niniandeur des croyans , lui dit-il , je ne puis dire autre chose là-dessus à votre majesté y sinon qu'il y a quatre ou cinq jours que Scheich- Ibrahim vint se présentera moi; il me témoigna qu'il avait dessein de faire une assemblée des ministres de sa mosquée, pour une certaine cérémonie qu'il était bien aise de faire sous l'heureux règne de votre majesté. Je lui demandai ce qu'il sou-^ haitait que je fisse pour son service en cette rencontre; sur quoi il me supplia d'obtenir de votre majesté qu'il lui fût permis de faire l'assemblée et la cérémonie dans le pavillon. Je le renvoyai en lui disant qu'il le pouvait faire , et que je ne manquerais pas d'en parler à votre majesté : je lui demande pardon de l'avoir oublié. Scheich-Ibrahim apparemment, poursuivit-il, a choisi ce jour pour la cérémonie , et en régalant les ministres de sa mosquée, il a voulu sans doute leur donner le plaisir de cette illumination. »
a Giafar, reprit le khalyfe d'un ton qui marquait qu'il était un peu apaisé , selon ce que tu viens de me dire , tu as commis trois fautes qui ne sont point pardonnables. La première, d'avoir donné à Scheicl^ Ibrahim la permission de faire cette cérémonie dans mon pavillon : un simple concierge n'est pas un officier assez considérable pour mériter tant d'honneur; la seconde , de ne m'en avoir point parlé ; et la troisième, de n'avoir pas pénétré dans la véritable inten-
CONTES AtlABES. 33^
tion de ce boi>-bomiM. En effet, je sukr persuadé i|uHl n'en a pas eu d'autni que de voir bHI n'obtiendrait pas une gMtîfication pour l'aider à £3iif e - cette dépensai. Tu n'y as pas songé , et je ne lui donne pas fort de te venger desie l'avoir pas obtenue , en feîsant cette grande illumination.»
Le grand "vézyr, joyeux de ce que le khalyfeprer nait la chose sui* ce ton , se chargea avecvplaisir dea fautes qu'il venait de lui reprocher , et il avoua franchement qu'il avait tort de n'avoir pas donné quelipies pièqes d'or ^ à Scheich - Ibrahim. <r Puisque eela est , ainsi , ajouta le khalyfe en souriant^ il est juste que lu sois puni de ces Êtutes; mais la punition en aéra légère. C'est que tu passeras le reste de la nuit, comme moi, avec ces bonnes gens que je suis bien aise de voir.' Pendant que je vais prendre un habit de bour* geois y va te déguiser de même avec Mesi^ur , et venez tous dmx avec moi. » Le vézyr Giafar voulut lui représenter qu'il était tard, et que la compagnie se serait retirée avant qu'il fût arrivé ; mais il repartit qu'il voulsât y aller absolument. Gomme il n'était rien de ce que le vézyr lui avait dit, le vézyr fiit au désespoir de oette résolt^tion;mais il fallait obéir , et ne pas répliquer.
CCLVÎir NUIT.
Le kbalyfa. sortit "donc de' son palais, déguisé en bouri^is y Âveo le grand * véayr Giafar et Mesrôur ^
338 LES MItLE ET UNE NUITS,
chef ties.çiuluques, et marcha. par les fue^ de Baghdad ,. jusqu'à ce qu'il arriva au jardin. La porte était ouyçrte par la négligence de Scheiçh - Ibrahim , qui avait oublié de la fermer en revenant d'acheter du vin. Le khalyfe en, fut scandalisé: « Giafar, dit-il au grand- vézyr, que veut dire que la porte est ouverte à l'heure qu'il, est ? Serait - il possible que ce fut la coutume de Scheich - Ibrahim de la laisser ainsi ouverte la nuit? J'aime mieux croire que l'embarras de la. fête lui a. fait commettre cette feute. »
Le khalyfe. entra dans le jardin; et quajid il fut arrivé au pavillon , comme il ne voulait pas monter au salon avant de savoir ce qui s'y passait , il consulta avec le grand- vézyr s'il ne devait pas monter sur des arbres qui en étaient plus près, pour s'en éclaircir. Mais en regardant la porte du salon, le grand-vézyr s'aperçut qu'elle était entrouverte, et l'en avertit. Scheieh-Ibrahiiii l'avait laissée ainsi, lorsqu'il s'était laissé persuader d'entrer et de tenir compagnie à ïi[oureddin et à la belle Persane.
Le khalyfe abandonna son premier dessein; il monta à la porte du salon sans faire de bruit; la porte était entrouverte , de manière qu'il pouvait voir ceux qui étaient dedans sans être vu. Sa. surprise fut des plus grandes , quand il eut aperçu une dame d'une beauté sans égale, un jeune homme des mieux faits, et Scheich- Ibrahim assis à table avec eux. Scheicb- Ihrahim tenait la tasse à la main : « Ma belle dame , disait- il à la belle Persane , un bon buveur ne doit jamais boire ^ns chanter la chansonnette aupara-
CONTES ARti^BKSw 339
vant. Faites - moi rhonneur de m'écouter : feri voici une des plu$ jolies, v
Scheich^Ibrahini chanta ; et le khalyfe en fut d'au tant plus étonné, qu'il avait ignoré juscpi'alors qu'il bût du vin, et qu'il l'avait cru un homme sage et pose, comme il le lui avait toujours paru. Il s'éloigna de la porte avec la même précaution qu'il s'en était approché, et vint au grand -vézyr Giafar qui était sur l'escalier, quelques degrés au - dessous du perron : «Monte, lui dit -il, et vois si ceux qui sont là-dedans , sont des ministres de mosquée , comme tu as voulu me le fi^ire croire. »
Du ton dont le khalyfe prononça ces paroles , le grand -vézyr connut fort bien que la chose allait assez mal. Il monta ; et en regardant par l'ouverture de la porte, il trembla de frayeur pour lui-même, quand il eut vu les trois mêmes personnes dans la si-: tuation et dans l'état où elles étaient. Il revint au khalyfe tout confus, et il ne sut que lui dire. « Quel
désordre, lui dit le khalyfe, que des gens aient la hardiesse de venir se divertir dans mon jardin et dans mK>n pavillon; que Scheich - Ibrahim leur donne entrée, les souffre, et se divertisse avec eux! Je ne crois pas néanmoins que l'on puisse voir un jeune homme et une jeune dame mieux faits et mieux assortis. Avant de &ire éclater ma colère^, je veux m'éclaircir davaur tage, et savoir qui ils peuvent être, et à quelle occasion ils sont 'm. « Il retourna à la porte pour, les observer . encore ; et le vézyr, qui. le suivit, demeura derrière lui pendant qu'il a^ait les yeux sur eux. Us
346 LES MILLE ET ÙlfE NUITS,
entendirent l'un et l'autre <{ue ScheichJbrahhn disait à la belle Persane : « Mon aimable dame, y a-t41 quelque chose que vous puissiea souhaiter pour reodre notre joie de cette soirée plus accomplie ?» « Il me semble, reprît la belle Persane, que tout irait bien , si vous aYÎez un instrument dont je puisse jouer, et
que vous voulussiese me l'apporter. » « Madame, reprit S<^ick- Ibrahim , savez *vx>us jouer du hith ?« « Apportez , lui dit la belle Persane , je vous le ferai voir. »
Sans aller bien loin de sa place, Schetch "«Ibrahim tira un luth d'une armoire , et le présenta k ta belle Fersane ^ qui commença à le mettre d'accord. Lé khalyfe cependant se tourna da odté du grand-^- vézyr Gîafiir : « Giafar , lui -dit *tt, là ]&BMe dame va jouer du luth : si elle joue bien ^ je loi pardonnerai , de même qu'au jeune iiK'nMile pour l'amour d'elle ; polir toi , je ne laisserai pas de te faite pendre. « cr Çjmtk» maf^deur des eroyans, reprit te graxid-véayi^y si «la est ainsi , je prie donc Dieu qu'elle joue maL » «Poarquoi cela ? r^artit le khalyfe. » (t Plus nous serons de monde, répliqua le grand -vézyr, plus nous aurons lieu - de n^us consoler de mourir en belle et bonne compagnie. ^ . Le khalyfe , qjui aimait les bons mots , se mit à rire de cette repartie; et eA se retournant du côté de. Touverture de la' porte, il prêta l'oreille pour entendre jouer la belle Persane;
La belle Persane préludait déjà d'une manière qui fit comprendre d'abord au khalyfe qu'elle jouait en maître. Elle . côntmonoa ensuite de chanter un air , et
I^©iniSKIlDBM KT JLABETLIUE
GONTSS ARABES. 34l
elle Mocmipagiia s» voix , quelle avait admirable^ avec le luth ; ell^ le fit avec tant d'art et de perfection, <[ue le khalyfe en fut charmé.
Dès que la belle Persane eut achevé de chanter , le khalyfe descendit de l'escalier, et le vézyr Giafar le suivit Quand -il fut au bas : a De ma vie, dit - il au vésiyr , je n'ai entendu une plus belle voix , ni mieux jpiieF du luth; Isaac (i), que je croyais le plUs habile joueur qu'il y eût au monde, n'en approche pas. J'en suis si content, que je veux entrer pour l'entendre jouet* devant moi : il s'agit de savoir de quelle manière je le ferai, d
« Commandeur des croyans, reprit le grandrvézyr, si vous y entrée, et que Scheich-Ibrahim vous réconnaisse , il en mourra de frayeur. » <c C'est aussi ce qui me fait de la peine , repartit le khatyfe, et je serais £âché d'être cause de sa mort , après tant de temps qu'il me sert II me vient une pensée qui pourra me réussir ; demeure ici avec Mesrour, et attendez dans la première allée que je revienne. »
CCLIXVNUIT,
Lh voisinage du Tigre avait donné lieu au khalyfe d'en détourner assez d'eau par-dessus une grande voûte bien terrassée, pour former une beUe pièce
(i) C'était un excellent joueur de luth , qui vivait à Bagdad flous le nègàe.de cekhalyft.
34a LES MILLE ET UNE NUITS,
d'eau , où ce qu'il y avait de plus beau poisson dans le Tigre Venait se retirei*. Les pêcheurs le savaient ^ bien, et ils eussent fort souhaité d'avoir la liberté d'y pêcher; mais le khalyfe avait défendu expressément à Scheich-Ibrahim de souffrir qu'aucun en approchât: Cette même iluit néanmoins un pêcheur qui passait devant la porte du jardin depuis que le khalyfe y était entré, et qui l'avait laissée ouverte comme il l'avait trouvée , avait profité de l'occasion , et s'était coulé dans le jardin jusqu'à la pièce d'eau.
Ce pêcheur avait jeté ses filets, «t il était près de les tirer au moment où le khalyfe, qui, après la négligence de Scheich- Ibrahim, s'était douté de ce qui était arrivé , et voulait profiter de cette conjoncture pour son dessein, vint au même endroit. Nonobstant son déguisement , le pêcheur le reconnut , et se jeta aussitôt à ses pieds en lui demandant pardon, et en s'excusant sur sa pauvreté. «Relève-toi, et ne crains rien, reprit le khalyfe, tire seulement tes filets, que je voie le poisson qu'il y aura. »
* Le pêcheur , rassuré , exécuta promptement ce que le khalyfe souhaitait, et il amena cinq ou six beaux poissons, dont le khalyfe choisit les deux plus gros y qu'il fit attacher ensemble par la tête avec un brin d'arbrisseau. Il dit ensuite au pêcheur : <c Donne-moi ton habit et prends le mien. » L'échange se fit en peu de momens ; et dès que le khalyfe fut habillé en pêcheur, jusqu'à la chaussure et au turban: «Prends tes filets , dit-il au pêdheur , et} va faire tes a£faires. » Quand le pêcheur fîit partie, fort content de sa
bonne fortune , le khalyfe prit les deux poissons à la n main , et alla retrouver le grand - vézyr Giaifar et Mesrour. Il s'arrêta devant le grand - vézyr , et le grand-vézyr ne le reconnut pas. a Que demandes-tu? lui dit-il; va, passe ton chemin, rt Le khalyfe' se mit aussitôt à rire , et le grand*vézyr le reconnut. « Commandeur des croyans, s'écria-t-il, estait possible* que ce soit vous? J<b ne vous reconnaissais pas, et je vous demande mille pardons de mon incivilité. Vous pouvez entrer présentement dans le salon , sans craindre que Scheich- Ibrahim vous reconnaisse.» « Restez donc encore ici , dit-il, pendant que je vais faire mofi personnage. »
Le khalyfe monta au salon , et frappa à . la porte. JN^oureddin , qui l'entendit le premier , en avertit Scheich- Ibrahim; et Scheich- Ibrahim demanda qui c'était. Le khalyfe ouvrit la porte; et en avançant seulement un pas dans le salon pour se faire voir : « Scheich- Ibrahim, répondit- il, je suis le pêcheur Kerim : comme je me suis aperçu que vous régaliez de vos amis', et que «j'ai pêche deux beaux poissons dans le^moment, je viens vous demander si vous n'en avez pas besoin. »
Noureddin et la belle Persane furent ravis d'entendre parler de poisson, (c Scheich-Ibrahim , dit aussitôt la belle Persane , je vous prie, &ites -nous te plaisir de lé faire entrer, que nous voyions son poisson. » Scheich - Ibrahim n'était plus en état de demander au prétendu pécheur comment ni par oii il était venu; il songea seulement à plaire à la belle
344 ^^^ MILLE ET VfCE ITUJTS,
Persane. Il tourna donc la tête du côté de la porte avec bien d^ la peine, tant il avait bu, et dît en bé«gayant au khalyfe ,- qu'il prenait pour un pécheur : ' <c Approche, bpn voleur de nuit, approche, qu'on te voie. ».
Le khalyfe sWança en contrefaisant parfaitement bien toutes les manières d'un pêcheur, et présenta les deux poissons. « Voilà de fort beaux poissons, dit la belle Persane ; j'en mangerais volontiers , s'il était cuit et bien accoi^modé. » «Madame a raison, reprit Scheich- Ibrahim , <{ue veux- tu que nous fassions de ton poisson, s'il n'est accommodé? Yà, aceommodele toi-même , et apporte-le-nous : tû trouveras de tout dans ma cuisine. »
IjC khalyfe revint trouver le grand -vézyr Giafar, « Giaf»*, lui dit-il, j'ai été fort bien reçu; maïs ils demaiident que le poisson soit accommodé, a Je vais l'accommoder 9 reprit lie grand «•vézyr; cela sera feit dans le moment » «c J'ai si fort à co»ir, repartit le khalyfe , de venir à bout de mon dessein , que j'en prendrai bien la peine moi-même. Puisque je &is si bien: le pêcheur, je^puis bien faire aussi lecfiiîsinier: je me suis m^é de la cuisine dans ma jeunesse , et je ne m'en suis pas mal acquitté.» £n disant ces paroles, il avait pris le chemin du logement de Scheich- Ibrahim-, et te grand-vézyr et Mesrour le suivaient.
Ils mirent la tnain à l'œuvre tous trois et quoique la cuisine de. Scheich Ibrahim ne fi)lt pas grande^ comme qéannKÛns il n'y manquait rien des choses dont ils Avaient besoin , ils eurent 'bientôt aocomodé le plat de
poU^n* LekbUyfelepo!ria;eten leservaiit,Umitau#8Î m^ citxon ,d^yant chacun, afin qu'ils s'en servissent^ s'il le souhaitaient. Us mangèrent d'un grand appétit, Noureddin et la belle Persane particulièremmt ; et le khalyfe demeura debout devant eux.
Quand ils eurent acheté, Noureddin regarda le khalyfe : ce Pêcheur, lui dit-il, on ne peut pas manger de meilleur poisson, et tu nous as fait le plus grand plaisir du monde. » Il mit la main dans son sein en même temps , et il en tira sa bourse où il y avait trente pièces d'or, le reste des quarante que Sangiar, huissier du roi de Balsora,.lui avait données avant son départ. «(.Prends, lui dit-il; je t'en donnerais davantage si j'en avais; je t'eusse mis à l'abri de la pauvreté , si je t'eusse connu av£^nt que j'eusse dépensé mon patrimoine; ne laisse pas de le recevoir d'aussi bon cœur que si le présent était plus considérable. »
Le khalyfe prit la bourse ; et en remerciant Noureddin , comme il sentit que c'était de l'or qui était dedans : « Seigneur , luLdit«il, je ne puis a^sez vous, remercier de votre libéralité. On est bien heiireux d'avoir affaire à d'honnêtes gens comme vous; mais avant de me retirer^ j'ai, une prière à vous faiire , que je voua supplie de m'accorder.Yoilà un luth qui me fait connaître que madame ^i sait- jouer. Si vous pouviez obtenir d'elle qu'elle me fit la grâce de jouer un air , je m'en retournerais le plus content du monde; c'est un instrument que j'aime passionément »
(c Belle Persane, dit aussitôt Noureddin en s'adressant à ells, je vous demande cette grape ; j'espère que
•a46 LES MILLE ET tîWE JTUITS,
VOUS ne me refuserez pas. » Elle prît le luth; et après Yav&ir accordé en peu de momens^ elle joua e;t chanta un air qui enleva le khalyfe. £n achevant, elle continua de jouer sans chanter; et elle le fit avec tant de force et d'agrément , qu'il fut ravi comme en extase.
Quand la belle Persane eut cessé de /jouer: « Ah, -s^écria le khalyfe, quelle voix, quelle main et quel jeu! A'-tron jamais mieux chanté, mieux joué du luth! Jamais on n'a rien /vu ni entendu de pareil ! »
. Noureddin, accoutumé de donner ce qui lui appartenait à tous ceux qui en faisaient les louanges : <( Pêcheur, reprit-il , je yois bien que tu t'y connais; puisqu'elle te plaît si fort, c'est à toi, et je t'en fais présent.)} £n même temps ilselevgi, prit sa robe qu'il avait quittée, et il voulut partir et laisser le khalyfe, •qu'il ne connaissait que pour un pêcheur , çn possession de la belle Persane.
: liabelle Persane extrêmement étonnée dé la libéralité de Noureddin ^ le retint: «Seigneur^ lui dit«elle en regardant tendrement, où prétendez-vous donc aller? Hemçttez^vous à votre place, je vous en supplie, et écoutez ce, que je vais jouer et chanter. » Il fit ce qu'elle souhaitait; et alors, en touchant le luth, et en le regardant les larmes aux yeux , elle chanta des vers qu'elle fît sur-le-champ; elle lui reprocha vivement le peu d'amour qu'il avait pour. elle, puisqu'ilTabandonnait sf facilement à Kerim, et avec tant de dureté ; elle voulait dire, sans s'expliquer davantage, à un pêcheur tel que Kerim , qu'ellie ne connaissait pas pour le khalyfe non plus que lui.. Ën^achevant, elle
COWTÉS ARABES. 347
posa ie luth près d'elle, et porta son mouchoir au ^ visâjg^e pour cacher ses larmes qu'elle ne pouvait retenir. , . • .
Noureddin ne répondit pas un mot à ces reproches, et il marqua par son silence qu'il île $e repentait pas de, la donation qu'il avait faite. Maïs le khalyfe, sur-^ pris de ce qu'il venait d'entendre , lui dit : «Seigneur, à'Ce que je Vois, cette dame si belle, si rare, si adr mirable, dont Vous venez de me faire présent avec tant de générosité , est votre esclave, et vous êtes son maître? »« Gela est vrai, Rerim, reprit Noureddin, et tu ferais beaucoup plus étonné que tu ne le parais, si je te racontais toutes les disgrâces qui me sont arrivées à son occasion. » « Eh, de grâce, seigneur, repartît le khalyfe, en s'acquittant toujours fort bien du personnage de pêcheur, obligez-moi de me faire part de son histoire. »
Noureddin , qui venait de faire pour lui d'autres choses dé.plus grande importance , quoiqu'il ne lé reregardât que comme pêcheur, voulut bien avoir encore- cette complaisance. Il lui raconta toute son histoire , à commencer par l'achat que le vézyr son père a;vait fait de la belle Persane pour le roi de Balsora , et n'omit rien de ce qu'il avait fait , et de tout ce qui lui était arrivé, jusqu'à son arrivée à Baghdad avec elle, et jusqu'au moment oii il lui parlait.
Quand Noureddin eut achevé : «'Et présentement oii allez-vous ? demanda le khalyfe. » «Où je vais? répondit-il ; oîi Dieu me conduira. » «Si vous me croyez, reprit le khalyfe , vous n'irez pas plus loin : il faut au
34tJ -LJλ HIII.L.E ETUlfE HUITS,
oonlridre que v<mis retourniez i Balsorit. Je vais vous doQoer un mc^t de lettre que vdus donnerez au roi de ma part;. vous verrez qu'il vous recevra fort bien, des qu'il l'aura lue , et <{ue personne ^e voun dira mot.»
« &erim , repartit Ifoureddin , oe que tu me dis est bien singulier : jamais on n'a dit-qu'un peGbeur comme toi ait eu correspondance avec un roi p fc Cela ne doit pas vous étonner , répliqua le khalyfe : nous avons &it nos études ensemble sous les mêmes maîtres , et nous avons toujoun^ été les meilleurs amis 4u monde. Il est vrai que la fortune ne. nous a paç été également &vo<* rable; elle l'a fait roi, et moi pécheur; m^s cette iné* galité n'a pas diminué notre amitié. Il- a voulu me tiret hors de mon état avec tous les empressemens imaginables. Je me suis contenté de la considération qu'il a 'de ne me rien refuser de tout ce que. je lui demande pour le service de mes amis:- laissez «•moi faire, et vous en verrez le succès. » '
Noureddin consentit à ce que lé khalyje voulut. Comme il y avait dans le salon de tout ce qu'il fal«lait pour écrire, le khalyfe écrivit cette lettre au roi de fialsora, au haut de laquelle, presque sur l'extre* mité du papier, il ^outa cette formule en très-petits car^etères : Au iroM de dieu ttiiss - Misiiiif corheux , pour marquer qu'il voulait être bbéi absolument.
LETTRE
DU KHALYVC AEOUN ARR^GHro AU AOI DE BALSORA. *
« Aroun Arréchid, fils dèMaHdi , envoie cette lettre a à Mohammed Zineby , son cousin. Dès que Notiredfcdin, fils dti vézyr Khacan, porteur de cette lettre , «te TàUfa rendre, et que tu Tauras lue, à nnstahtdé- «pouille-toi du manteau royal, mets-le-hiî sur les «épaules /et lé fais asseoir à ta placé. Adieu. »
Le khalife pKa et cacheta la lettre; et sans dire k Noureddin ce qu'elle contenait : « Tenez , lui dit-il , et allez vous en^rquer incessamnient sur un bâtiment qui va partir bientôt, comme il en part un chaque jour à la même heure; vom dormirez quand vous serez embarqpsé. » Tfoureddin prit la*- lettre , et partit avec lé peu d'argent qu'il avait sur lui quand l'huis* sier Sangiar hii avait donné sa bourse ; la belle Persane, inconsolable de son départ, se retira à part sur le sofa , €t fondit en pleurs.
ApeîneNoureddin était sorti du salon, que Scheidi'* Ibrafhifn, qui avait gardé le silence pendant tout ce qui Venait de se passer, regarda le khalyfe, qu'il prenait toujours pour le pécheur Herim : « Écoute , Ke* rim , lui dit -il, tu nous e^ venu apporter ici deux poissons qui votent bien vingt pièces de monnaie de cuivre au plus, et pojur ceta on t'a donné ime bourse et une esclave ; penses-tu que tout cela sera pour toi ? Je te déclare que je veux avoir l'esclitve par moitié.
35a LES HILL£ ET UlfB ITUITS,
Pour ce qui est de la bourse , montre-moi ce qu'il y a dedans : si c'est de l'argent, tu en. prendras une . pièce pour toi; et si c'est de l'or, je te prendrai le tout, et je te donnerai quelques pièces de cuivre qui me restent dans ma bourse. »
Pour bien entendre ce qui va suivre , dit ici Chehérazade en s'interrompant, il est à remarquer qu'avant de porter au salon le plat de poisson accommodé , le kbalyfe avait chargé le grand-vézyr Giafar d'aller en diligence jusqu'au palais, pour lui an^ner quatre valets-de-chambre avec un habit , et de venir attendre de l'autre côté du pavillon, jusqu'à ce qu'il frappât des mains par une des fenêtres. Le g^nd-vézyr s'était acquitté de cet ordre; et lui et Mesrour, avec les quatre valets - de -* chambre , attendaient au lieu marqué qu'il donnât le signal.
le reviens à mon discours, ajouta la sulthane. Le khalyfe, toujours sous le personnage du pécheur, ré* pondit hardiment à Sçheich-lbrahim : « Scheich-Ibrahim, je ne sais pas ce qu'il y a dans la bourSe: argent ou or, je le partagerai avec vous par moitié de très-bon cœur; pour ce qui est de l'esclave, je veux l'avoir à moi seuL Si vous ne; voulez pas vous en tenir
j aux conditions que je vous propose, vous n'aurez
I rieuv »