CCLXX* NUIT
Dès qu'elle eut prononcé ces paroles, le roi Beder Alt changé en oiseau de cette forme ^ avec autant de mortification que d^étonnement. «Prenes^-lé, dit-elfe ànssitôt à une de se» fentmes , et portez -le dans l'île Sèche. »' Cette île n'était qu'un rocher affreux, où il n'y avait pas une goutté d'eau.'
COJVTE& ARABES. /jIC)
La femme prit • l'oiseau ; et en exécutant l'ordre de la princesse Giauhare, elle eut compassion de la destinée du roi Beder. « Ce serait dommage , dit-elle en elle-même , qu'un prince si digue de vivre mourût de faini et de soif. La princesse^ si bonne et si douce , se repentira peut-être elle-même d'un ordre si cruel , quand elle sera revenue de sa grande colère; il vaut mieux que je le por^te dans un lieu où il puisse mourir de sa belle mort. » Elle le porta dans une î)e bien peuplée, et elle le laissa dans une campagne* très* agréable^ plantée de toutes sortes d'arbres fruitiers, et arrosée de plusieurs ruisseaux.
Mais revenons au>roi Saleh, Après qu'il. etit cherché lui-même la princesse Giauhare , et qu'il l'eut fait chercher par tout le palais sans la trouver, il fit enfermer le roi de Samandal dans son propre: palais , sous bonne. garde; et quîiand '\l eut donné les ordres nécessaires pour le gouvernement du royaume en son absence , il vint rendre compte à la reine sa mère de l'action qu'il venait de faire. Il demanda oîi était le roison neveu en arrivant, et il apprit avec une grande surprise, et beaucoup de chagrin qu'il avait disparu^ « On est venu, nous apprendre, lui dit la reihç, le grand danger où vous étiez au palais du roi de Samandal ; et pendant que je donnais des ordres pour vous envoyer d'autres secours ou pour vous vengei- , il a disparu. Il faut qu'il ait été épouvanté d'apprendre que vous étiez .en danger , et qu'il n'ait pas cru qu'il .ût en sûreté avec nous. »
Cette ^ouvejle affligea extrêmement Saleh. qui se
repentit alors de la trop grande facilité qu'il avait eue de condescfehdre au désir du jeune Béder sans en parler auparavant à Gulnare. Ileivvoya après lui de tous les côtés; mais quelques diligences qu'il pût faire , on ne lui en apporta aucune nouvelle; et au Ue.û de la joie qu'il s'était déjà faite d'avoir 'si fort avancé un mariage qti'il regardait comm^ son ouvragé, la douleur qu'il eut dfe cet incident ,- auquel il né s'attendait pas, eh fut plus mortifiante. En attendant qu^îl apprît de ses nouvelles, bonnes du ïnauvaises, il laissa son royaume soUs Tadminist ration de la rèîne, et allât gouverner celui du roi de Samandal , qu'il continua de faire garder avec beaucoup dé vigilance, quoique avec tous les égards dus à son caractère.
Le même jour que le roi Sàleh était parti pour retourner au royaume de Saihandal , la reine Gulnare , mère du i*oi Beder, arriva chez la t-eine sa mère. Cette princesse ne s'était pas étonnée dé n'avoir pas vu revenii* le roi son ûh le jour de son départ. Elle s'était imaginée que l'ardeur de la 'chasse, comme cela lui était arrivé quelquefois , 1 avait emporté plus loin qu'il ne se l'était prbposé. Mais quand elle vit qu'il n'était pas revenu le reildemàîn, ni*le'jbur d'après, elle en fut dains linë alarine- dont il était ai^é de jwger par la tendresse qu'elle âvtiit pour lui; Cette alarme fut beaucoiip plus gfaride," quand éHé'^ eut appris des offiderà qui Favaient accompagilé/ et îqûî avaient été obligés de devenir après l'avoir chèrdié long -temps, lui et Saleh, sans les avoir trouvés, qu'il fallait qu'il leur .fût al'rlvé quelque chose d:e fâcheux ^ ou qu'ils fussent
COjyXES ARABES. ^9.i
^ji^sembie en quelque endroit qu'ils ne pouvaient deyii^er ; qu'ils avaient bien trouvé leurs chevaux , mais que pour leilrs personnes ils n'en avaient eu aucune nouvelle , quelques diligences qu'ils eussent faites pour en apprendre. Sur ce rapport, elle avait. pris le parti ^e dissimuler et de cacher son afQiction , et elle les fivait chargés de retourner sur leurs pas et de fa>re de nouvelles Téclierches. Pendant ce temps -là elle avait pris son. parti; et après avoir dit à. ses femmes qu elle voulait être seule , elle s'était plongée dans la mer pour s'éclaii:cir sur le soupçon qu'elle avait qu^ Je roi S^eh pouvait avoir emmené le roi de Perse avec lui.
Cette grande reine eut été reçue par la reine sa mère avec un grand plaisir , si dès qu'elle l'eut aperçue^ elle ne se fût doutée du j^ujet qui l'avait amenée. (( Ma fille, lui dit-elle, ce nest pas pour me voir que vous venez ici, je m'en aperçois bien. Vpus venez me demander des nouvelles du roi votre fils, et celjes que j'ai à vous donner ne sont capables que d'augmenter votre afiliction , aussi bien que la mâenne. J'avais eu .un^ grande joie de le voir arriver .avec le roi son ^nçle ; mais je n'eu^ pas plutôt appris qu'il était parti sans vous en avoir parlé, que je pris part à Ja peine que vous en souffi iriez. » Elle lui fit ensuite le récit dû zèle avec lequel le roi Saieb était allé .faire luimême la demande de la princesse Giaubare , et de ce qui e;Q était arrivé, jusqu'au moment où. le roi Beder avait disparu. J'ai envoyé du monde après Lui,ajoutar Jt-elle;et le roi mpn fils, qui ne fait que de partir pour
aller gouverner le royaume de Samandal , a fait aussi ses diligences de son côté : ça été sans ^ succès jusqu'à présent ; mais il faut espérer que nous le reverrons lorsque nous ne l'attendrons pas. »
La malheureuse Gulnare ne se? paya pas d'abord de cette espérance; elle regarda le roi son cher fils comme perdu ,• et elle pleura amèrement, en mettant toute la faute sur son frère. La reine sa mère lui fit considérer la nécessité de faire quelques efforts pour ne pas succomber à sa douleur. « H est vrai , lui dit-elle, que le' roi votre frère ne devait pas vous parler de ce mariage avec si peu de précaution , ni consentir jamais à^ emmener le roi mon petit - fils , sans vous en avertir auparavant. Mais comme il n'y a pas de certitude que le roi de Perse ait péri , vous ne devez rien négliger pour lui conserver son royaume. Ne perdez donc pas de temps , retournez à votre capitale :' WOÏV& présence y est nécessaire ; et il ne vous sera pas difficile de tenir toutes choses dans l'état paisible où elles sont , en faisant publier que le roi de Perse a été bien aise de venir nous voir. »
Il ne fallait pas moins qu'une raison aussi forte que celle-là , pour obliger Gulnare de s'y rendre. Elle prit congé de la reine sa mère, et elle fut de retour au palais de la capitale de Pe^se avant qu'on se fut aperçu' qu'elle s'en était absentée. Elle dépêcha aussitôt des gens pour rappeler lès officiers qu'elle avait renvoyés à la quête du roi $on fïls , et leur annoncer qu'elle savait où iK était, et qu'on le reverrait bientôt. :Elle en fit aussi répandre le bruit par toute la
GOïrTE$ AR\BE6. (\2^
ville V et elle gouverna toutes choses.de concert. avec le premier ministre et le conseil , avec la même tranquillité que si le roi Beder eût été présent
Pourrevenir.au roi Beder, que la femme delà princesse Gîauhare avait porté et laissé dans 111e, comme nous Tarons dit , ce monarque fut dans un grand étonnement quand il se vit seul et sous la forme d'un oiseau. Il s'estima d'autant plus malheureux dans cet état, qu'il ne savait où il était, ni en quelle partie, du monde le royaume de Perse était situé. Quand il l'eût su, et qu'il eût assez connu, la force de ,ses ailes pour se hasarder à traverser tant de mers, et à s'y rendre, qu'eût - il gagné ? Il fut contraint de demeurer où il était , de vivre de la même nourriture que les oiseaux de son espèce, et de passer la nuit sur uh arbre. <
Au bout de ^elques jours , un paysan , fort adroit à prendre des oiseaux aux filets , arriva à l'endroit où il était, et eut une grande joie quand il eut aperçu un si bel oiseau, d'une espèce qui lui était inconnue, quoiqu'il y eût de longues années .qu'il chassait aux filets. Il employa toute j'adresse dont il était capable, et il prit si bien ses mesures qu'il s'empara de l'oiseau. Ravi d'une si bonne capture , qui , selon l'estime qu'il en fit, devait, à cause de la rareté, lui. valoir plus que beaucoup d'autres oiseaux ensemble.de ceux qu'il prenait ordinairement , H le mit dans une cage. et le porta à la ville. Dès qu'il fut arrivé, au marché , un bourgeois l'arrêta , et lui demanda combien il vdfilait vendre l'oiseau. .
Au lieu de répondre à cette demande^ le paysan
4^24 ' ^^^ MILtB £T UlTE NUITS,
demanda au bourgeois, à son tour, <^e qu'il en pré* tendait faire quand il l'aurait acheté, a Bon-homme , reprit le bourgeois, que veux-tu que j'en fasse, si je ne le Êiis rôtir pour le manger? » «Sur ce pied •• là, repartit le paysan, vous croiriez l'avoir -bien acheté si vcu$ m'en aviez donné la moindre pièce d'argent. Je l'estime bien davantage : et ce ne serait, pas pour vous , quand vous m'en donneriez une pièce d'or^ Je suis bien vieux, mais depuis que je me connais, je n'en ai pas encore vu un pareil. Je vais en faire un présent .au roi : il en connakra mieux le. prix que vous. »
Au lieu de s'arrêter au marché , le paysan alla au palais, où il s'arrêta devant l'appartement du roi. Le roi était près d'une fenêtre, d'où il voyait tout ce qui se passait dans la place. Comme il eut aperçu le bel oiseau, il envoya un officier- des eunuques, avec ordre de le lui acheter. L'ofRciervlnt au paysan, et lui demanda combien il voulait le vendre, oc Si c'est pour sa majesté; reprit le paysan , je la supjJie d'agréer que je lui en fasse un présent, et je vous prie de le lui porter, » L'officier porta l'oiseau au roi,- et lé roi le trouva si singulier^ qu'il chargea l'officier de porter dix pièces d'or au paysan, qui se retira très-content; après quoi il mit l'oiseau dans une oage magnifique, et lui donna du grain et de l'eau dans des vases précieux.
Le roi , qui était prêt à monterai cheval pour aller h la chasse, et qui n'avait pas eu le temps de bien voir l'oiseau , se le fit apporter dès 4]u'il fut de retour.
CODfTES ARABES. 4^5
L'officier apporta La cage; et afin de le mieux considérer, le roi l'ouvrit lui-même, et prit l'oiseau sur sa main. En le regardant avec une grande admiration, il demanda à l'officier s'il l'avait vu çianger. a Sire, reprit l'officier, votre majesté peut voir que le vase de sa mangeaille est encore plein , et je n'ai pas remarqué qu'il y ait touchée » Le roi dit qu'il fallait lui en donner de plusieurs sortes, afin qu'il qhoisit celle qui lui conviendrait.
Copime on avait déjà mis. la, table, on servit dans le temps que le roi prescrivit cet ordre. Dès qu'on eut posé les plats, l'oiseau battit des ailes, s'échappa de la main du roi, vola sur la table, où il .se mit à becqueter sur le pain et. sur les viandes, tantôt dâAs un plat, et tantôt dans un autre. Le roi en &t si sur- .p^i'is, qu'il envoya l'pfficiçf des eunuques avertir, la . re^ne de Venir voir cette merveille. L'officier raconta la chose à la reine en peu de mots^ et la reine \\jat aussitôt. Mais. dès qu'elle veut vu l'oiseau, elle se couvrit le visage de son voile, et voulut se retirer. Le roi , étonné de cette action , d'autant plus qu'il n'y avait que des eunuques dans > la cbaoïlpr^ » et.dâ» femmes qui l'avaient suivie, lui de/Epa^ds^^q^elle. raison elle avait d'en user ainsi..
«Sire, répondit la reine, votre majesté, n'en ser^ p^s étopnée, qu^nd elle au^a «appr^s^qi^ cpt.o^^eau n'est pas un oiseau comme- elU se l'imagitjie., et que c'est un. homme. ^. « Madame ,. reprit < le roi, plus étopné qu'auparavant 9 vous voulez voys moquer de moi sans doute; vous n^ mj^ persviadeirez, pas qu'un
4l6 LES MILLK £T UNE IfUlTS,
oiseau soit uniiomme.» « Sire, Dieu me garde de me moquer de votre majesté! Rien n'est plus vrai que ce que j'ai l'honneur de lui dire, et je l'assure que c'est le roi de Perse , qui se nomme Beder , fils de la célèbre Gulnare , princesse d'un des plus grands royaumes, et petit -fils de la reine Farache, mère de Gulnare et de Saleb; et c'est la princesse Giauhare, fille du roi de Samandal , qui l'a ainsi métamorphosé. » Afin que le roi n'en pût pas douter, elle lui raconta comment et pourquoi la princesse Giauhare s'était ainsi vengée du mauvais traitement que le roi Saléh avait fait au roi de Samandal son père.
Le roi eut d'autant moins de peine à ajouter foi à tout ce que la reine lui raconta de cette histoire , qu'il savait qu'elle était une magicienne des plus habiles qu'il y eût jamais eu au monde , et que comme elle n'ignorait rien de tout ce qui s'y passait , il était d'abord -informé , par son moyen , des mauvais desseins deé rois ses voisins contre lui, et les prévenait. Il eut compassion du roi de Perse, et il pria la reine avec instance de rompre l'enchantement qui le retenait sous cette forme.
La reine y consentit avec beaucoup de plaisir. « Sire, dit-elle au roi, que votre majesté prenne la peine d'entrer dans son cabinet avec l'oiseau, je lui ferai voir en. peu de momens un roi digne de la considération qu'elle a pour lui. » L'oiseau, qui avait cessé de manger pour être' attentif à l'entretien du roi et de la reine, ne donna pas au roi la peine de le prendre; il passa le premier dans le cabinet, et la
reine y rentra bientôt après avec un vaâe plein d'eau à la main. Elle prononça' sur le vase des paroles inconnues au roi , jusqu'à ce que l'eau commençât à bouillonner; elle en prit aussitôt dans la main, et en la jetant sur l'oiseau :
<c Pak* la vertu des paroles saintes et mystérieuses « que je viens de prononcer , dit - elle , et au nom du €< Créateur du ciel et de la terre , qui ressuscite les <c morts et maintient l'univers dans son état , quitte « cette forme d'oiseau, et reprends celle que tu as recc çue de ton Créateur. »
La reine avait à peine achevé ces' parbles, qu'au lieu de l'oiseau, le roi vit paraître un jeûne prince de belle taille , dont le bel air et la bonne mine le charmèrent. Le roi Beder se prosterna d'abord, et rendit grâces à Dieu. Il prit la main du roi en se relevant , et la baisa , pour lui marquer sa parfaite reconnais** sance; mais le roi l'embrassa avec bien de la joie, et lui témoigna combien il avait de satisfaction de le voir. Il voulut aussi remercier la reine ; mais elle était déjà rétirée à son appartement. Le roi le fit mettre à table aveti lui, et après le repias,il le pria de lui raconter comment la princesse Giauhare avait eu Tinhumanité de transformer en oiseau un prince aussi aimable qu'il l'était, et le roi de Perse le satisfit d'abord. Quand il eut achevé, le roi indigné dii procédé de la princesse, ne put s'empêcher de la blâmer. « Il était louable à la princesse de Samandal, reprit -il , de n'être pas insensible au traitement qu'on avait fait au roi son père ; mais qu'elle ait poussé^ U vengeance
4a8 LES niLhE ZT UKE WlIITS,
à un si girand excès contre un prince qui ne devait pas en être accusé, c'est de quoi elle ne se justifiera jâqiais auprès de personne. Mais laissons ce discours, et dites-moi en quoi je puis vous obliger davantage.^
« Sire, repartit le roi Beder , l'obligation que j'ai à votre majesté est si grande, que je devrais demeurer toute ma vie auprès d'elle pour lui en témoigner ma reconnaissanice; mais puisqu'elle ne met pas de bornes à sa générosité , je la supplie de vouloir bien m'accarder un de ses vaisseaux pour me ramener en Perse, où je crains que mon absence, qui n'est déjà que trop longue, n'ait causé du désordre, et même que la reine ma mère , à qui j'ai caché. mop départ, ne soit morte de douleur, dans l'incertitude où eUe doit avoir été de ma mort. » ^
Le roi Lui accorda ce qu'il demandait de la meilleure grâce du monde ; et sans différer , il donna l'ord^'e pour l'équipement d'un vaiss^eau le plus fort et le meilleur voilier qu'il eût dans sa flotte nombreuse. Le vaisseau fut bientôt foiUJrni diS tous ses agrès, <)e matelots i, de soldats, de proyisioips et^ie munitions nécessaires ; et dès que le vent fut favor rallie, le roi Beder s'y embarqua, apr^s avoir pris congé du roi , et l'avoir remercié dp tous Ijes bi^enfaits doaU. il lui était redevable.
Jje vaisseau mit à la voile avec le vept en poupe, qui le fit avancer considérablement dans sa rout^; le onzième jour, il devint un peucoi;Ltr^ire;il augmenta, et enfin il fut si violent, qu'jl .causa une tempête furieuse. L,e vai.5seau ne s'écarta pas senl^meat de, son
chemin, il fut encore si fortement agité, que t6us ses mâts se rompirent, et que, porté au gré du vent, il donna sur une sèche , et s'y brisa.
La plus grande partie de l'équipage fut subinergée d'abord; les unâ se fièrent à la force dé leurs bras pour se sauver à la nage , et les autres se prirent à quelque pièce de bois , ou à une planche. Beder fut des derniers; et, emporté tantôt par les courans, et tantôt par les vagfiies, dans une grande incertitude de sa destinée, il s'aperçut enfin qu'il était près de terre, et peu Idin d'une ville de grande app'arence. II profita de ce qui lui restait de force pour y aborder, et il arriva enfin si près du rivage, où la mer était tranquille, qu il toucha le fond. Il abandonna aussitôt la pièce de bois qui lui avait été d'un si grand secours. Mais en s'avançant dans l'eau pour gagner la grève ,. il fut fort surpris de voir accourir de toutes parts des chevaux, des chameaux , des mulets, des ânes, des boeufs, des vaches, des taureaux, et d*autres animaux qui bordèrent le rivage, et se mirent en état dç l'empêcher d'y mettre le pied. Il eut toutes les peines du monde à Vaincre Jeur obstination et à, s'ouvrir un passage. Quand il en fut venu à bout, il se nàit à Tabri de quelques rochers , jusqu'à c& qu'il eût un peu répris haleine, et qu'il eût séché son habit au soleil.
Lorsque ce prînce voulut s'avancer potir entrer dans la ville, il eut eftlcôre la même difficulté avec les méme^ animaux,' comme s'ils eussent voulu le détourner de son dessein , et lui faire comprendre qu'il y avait dà danger" pouf' lui.
43o LES MILLE BT UNE NUITS,
Le roi Beder entra dans la ville, et il y vit plusieurs rues belles et spacieuses , mais son grand étonnement il ne rencontrait personne. Cette grande solitude lui fit considérer que ce n^était pas sans sujet que tant d'animaux avaient fait ce qui était en leur pouvoir pour l'obliger de s'en éloi^er plutôt que d'entrer. En avançant néanmoins, il remarqua plusieurs boutiques ouvertes, qui lui firent connaître que la ville n'était pas aussi dépeuplée qu'il se l'était imaginé. Il s'approcha d'une de ces boutiques , où il y avait plusieurs sortes de fruits exposés en vente d'une manière fort propre, et salua un vieillard qui y était assis.
CCLXXr NUIT.
Le vieillard, qui était occupé à quelque chose, leva la tête ; et comme il vit un jeune homme dont l'aspect était noble et grand , il lui demanda d'un air qui témoignait beaucoup de surprise , d'où il venait, et quelle occasion l'avait amené. Le roi Beder le satisfit en peu de mots, et le vieillard lui demanda encore s'il n'avait rencontré personne en son chemin. «Vous êtes le premier que j'aie vu, repartit le roi, et je ne puis comprendre qu'une ville si belle et de tant d'apparence soit déserte comme elle l'est. » a Entrez, ne demeurez pas davantage à la porte, répliqua le vieillard; peut-être vous en arriverait-il quelque mal. Je satisferai votre curiosité à loisir, et je vous
CONTES ARABKS. 4^1
dirai la raison pourquoi il est bon que vous preniez cette précaution. »
Le roi Beder ne se le fit pas dire deux fois : il entra et s'assit près du vieillard ; mais comme le vieillard avait compris, par le récit de sa disgrâce, que le prince avait besoin de nourriture , il lui présenta d'abord de quoi reprendre des forces; et quoique le roi Beder Teût prié de lui expliquer pourquoi il avait pris la précaution de le faire entrer, il ne voulut néanmoins lui rien dire qu'il n'eût achevé de manger. C'est qu'il craignait que les choses fâcheuses qu'il avait à lui dire, ne l'empêchassent de manger tranquillement. En effet , quand il vit qu'il avait fini son repas : a Vous devez bien remercier Dieu, lui dit-il , de ce que vous êtes venu jusque chez moi sans aucun accident. » «c Eh, oour quel sujet ? reprit le roi Beder alarmé et effrayé. » « Il faut que vous sachiez, repartit le vieillard, que cette ville s'appelle la ville des Enchantemens , et qu'elle est gouvernée , non pas par on jroi, mais par une reine; cette reine, qui est la plus belle personne de son sexe , est aussi magicienne , mais la plus insigne et la plus dangereuse que l'on puisse connaître. Vous en serez convaincu quand vous saurez que tous ces chevaux , ces mulets et ces autres animaux que vous avez vus, sont autant d'hommes comme vous et comme moi, qu'elle a ainsi métamorphosés. Lorsqu'il entre dans la ville des jeunes gens bien faits comme vous, elle a des esclaves apostés qui les arrêtent, et qui, de gré ou de force, le^ conduisent devant elle. Elle les reçoit avec un 4io-
/|3î I.KS M1LI.Ï «T UNE NUITS,
-cueil des plus obligeans ; elle les caresse , elle les ré^ gale; elle les loge magnifiquement; elle leur donne tant de facilités pour leur persuader qu'elle les aime , <{u'elle n'a pas de peine a y réussir : mais elle ne les laisse pas jouir longtemps de leur bonlieur prétendu ; il n'y en a pas un qu'elle ne métamorphose, au bout de quarante jours 9 en quelqu animal ou en qudqu'oi- :seau, selon qu'eUe le juge à propos. Vous m'avez parlé de. tous césaniitiaux qui se sotit présentés pour vous empêcher d'aborder à terre et d'entrer dans la ville; c'est que, ne pouvant vous faire comprendre d'une autre manière le ^nger auquel vous vous ex* posiez ,^ ils faisaient ce qui était en leur pouvoir pour vous en détourneir. »
Ce discours affligea très-setisiblement le jeune roi de Perse. « Hélas , s'écria-t-il, à quelle extrémité isuis* Je réduit par ma mauvaise destinée! Je suis à peine délivré d'un enchantement dont j'ai .encore horréut-, que je me vois exposé à quclqu'a\itre plus tetrible. n Cela lui donna lieu de raconter plus au long son his* toire au vieillard, de -lui parier de sa naissance, de sa qualité , de sa passion pour la princesse de Saman-
dal , et de 1$ cruauté qu'elle avait eue de le changer en oiseau, au moment où 11 venait de la voir et de lui faire la déclaration de son amoiir. ' '
Quand ce prince eut achevé son récit, il témoigna la peur qu'il avait de retomber dans un plus grand inalheiir. te vieillard voulut le rassurer : u Quoique ce que je vôiis ai dit de la rbine magicienne et de^^ ïnéchancetr sôît véritable, dit -il, cela tie AaH [)as
COITTE^ ▲RA.BES. 4^3
néanmoins vous donner la grande inquiétude que vous paraissez éprouver. Je suis aiçié de toute la ville; je ne suis pas même inconnu à ta reine , et je puis dire qu'elle a beaucoup de considération pour moi. Ainsi c'est un grand bonheur pour vous que votre bonne fortune vous ait adressé à moi plutôt qu'à- un autre. Vous êtes en sûreté dans ma maison , où je vous conseille de demeurer si vous l'agréez ainsi. Pourvu que vous ne vous en écartiez^pas , je vous garantis qu'il ne vous arrivera rien qui puisse vous donner sujet de vous plaindre de ma mauvaise foi. Ainsi , il n'est pas besoin que vous vous contraigniez en quoi que ce soit. »
CCLXXir NUIT. .
Le roi Beder remercia Ip vieillard de l'hospitalité qu'il exerçait envers lui, et de la protection qu'il lui donnait avec tant de bonne volonté. Il s'assit à l'entrée de la boutique; et il n'y parut pas plutôt, que sa jeunesse et sa bonne mine attirèrent les yeux de toUs les passàns. Plusieurs s'arrêtèrent même, et firent compliment au vieillard sur ce qu'il avait acquis un esclave si bien fait ; ils en paraissaient d'autant plus surpris, qu'ils ne pouvaient' comprendre qu'un si beau jeune homme eût échappé aux recherches de la reine, a Ne croyez pas que ce soit un esclave , leur disait le vieillard ; vous savez que je ne suis ni assez riche , ni d'une condition assez élevée, pour en avoir dip cette beauté. C'est mon neveu , fils d'un frère que j'avais ,
434 l'SS MlLliS ST UiVR IfDITS,
qui est mort; et commfi je n'ai pas d'cnfans, je Fai fait venir pour me tenir.coropa^nie. » Ils se f^éjoq^reiit avec liii de la satisfaction qu'il devait avoir de son arrivée ; mais en méme-teinps ils ne purent s'empé^ cher de lui témoigner la crainte qu'ils avaient que la reine ne le lui enlevât. «Vous la connaissez, lui di* saient-ils, et vous ne devez pas ignorer le danger auquel vous vous êtes ej^posé , après tous ies exemples que voi^ en avez. Quelle douleur serait la vôtre, si elle lui f$^isait éprouver le même traitement qu'à tant d'autres !»
« Je vous suis bien obligé « reprenait le viieiUard, de la bonne amitié que vous me témoignez , et de la part que vous prenez à mes intérêts ; je vous en remercie avec toute la reconaaissaoïce possible. Mais je me garderai bien de penser même que la reine voulût me faire le moindre déplaisir, après toutes tes bontés qu'elle ne ces^e d'avoir pour mu^i» Au ca^» qu'elle en apprenne quelque chose,, et qu'elle^ m'm parle , j'espère qu'elle ne songera pas seulemei^t à lui } dès que je lui aurai dit qu'il est mon neveu* »
Le vieillard était ravi d'entendre les louanges qu'on donnait au jeune roi de Perse; il y prenait part cocui^ si véritablement il eût été son propre fils, et il conçut pour lui une amitié qui augmenta à mesure que le séjour qu'il fit chez lui , lui permit de le mm^^ CQUnaitrè. Il y avait un mois qu'ils vivaient ensemble, lorsqu'un jour le roi Beder étant assis, comme à soa ordinaire, à lentrée de U boutique, la reine La)»e, c'est ainsi que s'appelait U reine m^menup, vinit à
GONTKS ARABE&. 4^5
pa£|sar ckTamt la maison an vîeittàrd avec graaik pompe. Le roi Beder n'eat pas plutôt aperçu la t^té désg^ardes qui marc baient devant elk^ cpi*)! se teva^ rentra dans la boutique , et demaBda au yieillard son hôte ce que cela signifiait? «c C'est la reine qtiî va passer, reprit*il, mais demeuirez et n&eraigîiez rien.ji
Les gardes de la reine Labe, habillés d'un habit uniforme, couleur pourpré, bien montés et bien équipés, passèrent en quatre files, le sabre haut, au nombre de mille ; et il n'y eût pas un officier qui ne saluât le vieillard en passant devant sa boutique. Ils furent suivis d'un pareil nombre d'eunuques ^ habillés de brocard et mieux montés , et leurs officiers lui û^ rent le même honneur. Après eux, autant de jeunes demoiselles , presque toutes également belles , richement habillées et ornées de pierreries, venaient à pied d'un pas grave, arec la demi-pique à la main; et la reine Labe paraissait au milieu d'elles sur un cheval tout brillant de diamans : avec une selle d'or et une housse d'un prix it^estimabte. Les jeunes demoiselles^ saluèrent aussi le vieillard k mesure qu'elles passaient ; et la reine frappée de la bonne mine du roiBeder, s'arrêta devant la boutique. <c Abdallah (i), lai dit-elle, c'est ainsi qu'il s'appelait, dites-moi, je vouspirie, est-ce à vous cet esclave si bien fait et si charmant? Y a-t-il long- temps que vous avez fait cette acquisitioA ? »
Avant de répondre à la reine , Abdallah se pror
^ (i) En arabe serviteur de Dieu,
sterna contre terre, et en se. relevant : « Madame, lui dit-il , c'est mon neveu , fils d'un frère que j'avais , qui est mort il n'y a pas long-temps. Comme je n'ai pas d'enfans, je le regarde comme mon fils, et je l'ai fait venir pour ma consolation, et pour recueillir après ma mort le peu de bien que je laisserai. »
CCLXXIir NUIT.
La reine Labe , qui n'avait encore vu personne de comparable au roi l^eder , et qui venait de concevoir une forte passion pour lui , chercha à faire en sorte que le vieillard le lui abandonnât. «Bon père, reprit* elle , ne voulez-vous pas bien me faire l'amitié de m'en feire un présent ? Jf e me refusez pas , je vous prie. Je jure par le feu et par la lumière, que je le ferai si grand et si puissant, que jamais particulier au monde n'aurait fait une si haute fortune. Quand j'aurais le dessein de faire du mal à tout le genre humain , il sera le seul à qui je me garderai bien d'en faire. J'ai confiance que vous m'accorderez ce que je vous demande; et je fonde celte confiance plus encore sur l'amitié que je sais que vous avez pour moi , que sur l'estime que je fais et que j'ai toujours faite de votre personne. »
' « Madame, reprit le bon Abdallah, je suis' infiniment obligea votre majesté de toutes les bontés qu'elle a pour moi, et de l'honneur qu'elle veut faire à mon neveu. Il n'est pas digne d'approcher d'une si grande
CONTES A'RABES. ^Z']
reine : je supplie votre majesté de trouver bon qu'il s'en dispense. »
a Abdallah , répliqua la reine , je m'étais flattée que vous m'aimiez davantiige; et je n'eusse jamais cru que vous dussiez faire si peu de cas de mes prières. Mais je jure encore une fois par le feu et par la lumière, et même par ce qu'il y a de plus sacré dans ma religion , que je ne passerai pas outre , que je n'aie vaincu votre opiniâtreté. Je comprends fort bien ce qui vous fait de la peine; mais je vous promets que vous n'aurez pas le moindre sujet de vous repentir de m'a voir obligée si sensiblement.
Le vieillard Abdallah eut une mortification inèx-^ primable d'être forcé de cédera la volonté de la reine: « Madame , reprit-il , je ne veux pas que votre majesté ait lieu d'avoir si mauvaise opinion du respect que j'ai pour elle, ni de mon zèle pour contribuer à tout ce qiui peut lui faire plaisir. J'ai une confiance entière^ dans sa parole , et je ne doute pas qu'elle ne n^ la tienne. Je la supplie seulement de différer à faire un si grand honneur à mon neveu, jusqu'au premier jour où elle repassera. » « Ce sera 9onc demain , repartit la reibe. » £t en disant ces paroles, elle baissa la tête pour le remercier, et reprit le diemin de son palais.
Quand la reine Labe eut achevé de passer avec toute la pompe qui l'accompagnait: «Mon fils, dit le bon Abdallah au roi Beder ( il avait coutume de l'appeler ainsi , afin de ne le pas faire connaître en parlant de lui en public), je n'ai pu , comme vous Tavela
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VU vous-même , reftiser à U renie ce qu'cUe m'a demandé avec la vivacité dont vous avez été tém<Hn, •in de ne lui pas deoner lieu d'en venir à qadque violence ouverte ou seorète, en employant son art magique , et de vous £aiire autant par dépit contre vous que contre mot un traitement plus cruel qu'à loua ceux dotit elle a pu disposer jusqu'à présent , eamme je vous Fai déjà dit. J'ai quelque raison de croire qu'elle en usera bien , comme elle me l'a pro* mis, à cause de la oonaîdération toute particulière qu'elle a pour moi. Vous l'avez pu remarquer vous* même par celle de tonte sa cour, et parles honneurs qui m'ont été rendus. Elle aérait bien maudite du ciel , si elle me trompait ; mais elle ne me tromperait pas impunément, et je saurais bien m'en venger. »
Ces assurances, qui paraissaient fort incertaines, ne firent pas un grand èSel sur l'esprit du roi Beder. <t Après tout ce que vous m'avez raconté des méchancetés de cette reine, reprit-il, je ne vous dissimule pas que je redoute de m'approcher d'elle. Je mépriserais peut-être tout ce que vous m'en avez pu dire , et je me laisserais éblouir par l'éclat de la grandeur qui l'environne, m je ne savais déjà par expéri^iœ ce que c'est que d'être à la discrétion d'une magicienne.
« L'état où je me suis trouvé par rencbantement de la princesse Giauhare, et dont il semble que je n'ai été délivré que pour rentrer presqu'atissltât dans un autre , me la fiiit regarder avec horreur. » Ses larmes Fempêehèrent d'en dire davantaga , et Qrent eonnaitre
COlfTSS ARABISi. 4^
tLiflOt qnrite répugnance U «b royaki dans la tiéceisi4^ fiititte diêtre lirré à la reine Labe,
« Moto fils, repartit fo vieillard Abdallah, M rùm âfflîgvfit pas : j'avùue qu'on ne peut ptts faire mi grand fondement sur les promesses, et même sur les sermons d'une reme si pemieieme. Je veux bien ^ue vous sa-^ chiel que tout son pouvoir ne s'étend pas jusqu'à moi. ëU« ne llgnore pas; et c'est pour cela , surtout, qu'elle n tant d'égards pour moi« Je saurai bien l'empêcher de vous faire le moindre mal , quand elle serait assez perfide pour oser entreprendre de vous en faire. Vous pouvez vous fier à moi ; et pourvu que vous suiviez' exactement les avis que je vous donnerai avant que je vous abandonne à elle , je vous suis garant qu'elle uaura pas plus de puissance sur vous que sur nioi. » •
J^a l'eine magicienne ne manqua pas de passer le lendcmaih devant la bbutîque du vieitlàhl Abdallah, avec la même poinf>e que le jour précédent, et le vieillurd l'attendait avec un grand respect. <i Bon père , lui tjlit-elle, en s'arrêtant , vous devez juger de l'impa^ tieme où je suis d'avoir votre neveu auprès de moi , pftrmon exactitudeàvenirvom faire souvenir de votre poromease. Je sais que vous êtes homme de parole, et je ne veux pas croire que vous ayez changé de senti-^ ment. »
. Abdallah qui s'était prosterné dès qu'il avait vu que la reine s'approchait, se releva quand elle eut cessé de parler; et comme il ne voulait pas que personne ^At^fidU ce qu il^vdit àluî dire ^ il s'avança avec, respect
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jusqu'à la tête de son cheval, et en lui pariant bas: a Puissante reine, dit-il, je suis persuadé que votre majesté ne prend pas en mauvaise part la difficulté que je fis de lui confier mon neveu dès hier : elle doit avoir compris elle-même mes motife. Je veux bien le lui abandonner aujourd'hui; mais je la supplie d'avoir pour agréable de mettre en oubli tous les secrets de cette science merveilleuse qu'elle possède au souverain degré. Je regarde mon neveu comme mon propre fils ; et votre majesté me mettrait au désespoir, si elle en usait avec lui autrement qu'elle a eu la bonté de me le promettre. »
a Je vous le promets encore, repartit la reine, et je vous répète par le même serment qu'hier , que vous et lui aurez tout sujet de vous louer de moi. Je vois bien que je ne vous suis pas encore assez connue, ajouta-t-elle ,* vous ne m'avez vue jusqu'à présent que le visage couvert ; mais comme je trouve votre neveu digne de mon amitié , je veux vous faire voir que je ne suis pas indigne de la sienne. » En disant ces paroles, elle laissa voir au roi Beder qui s'était approché avec Abdallah, une beauté incomparable; mais le roi Beder en , fut peu touché. » Ce n'est pas assez d'être belle, dit->il en lui-même ,, il faut que les actions soient aussi régulières que la beauté est accomplie. »
CCLXXIV NUIT.
Daits le.temps que le roi Beder faisait ces réflexions
les. yeux attaches sur la reine Labe, le vielUard Abdallah se tourna de son coté ; et en le prenant par la main, il le lui présenta: « Le voilà , Madame, lui ditil ; je supplie votre majesté encore une fois de se souvenir qu'il est mon neveu, et de permettre qu'il vienne me voir quelquefois. » La reine le lui promit ; et pour lui marquer sa reconnaissance, elle lui fit donner un sac de mille pièces d'or qu'elle avait fait apporter. Il s'excusa d'abord de le recevoir ; mais elle voulut absolument qu'ill'acceptât, et il ne put s'en dispenser. Elle avait fait amener un cheval aussi richement harnaché que le sien 9 pour le roi de Perse. On le lui présenta; et pendant qu'il mettait le pied à l'étrier:» j'oubliais, dit la reine à Abdallah, de vous demander comm^it s'appelle votre neveu. » Comme il lui eut répondu qu'il se nommait Beder (Pleine lune) : a On s'est mépris, reprit-elle, on devait plutôt le nommer Chems (Soleil). » <
Dès que le roi Beder fut monté à cheval , il voulut prendre son rang, derrière la reine ; mais elle le fit avancer à sa gauche, et voulut qu'il marchât à côté d'elle. Elle regarda Abdallah , et après avoir fait une inclination, elle reprit -sa marche.
Au lieu de remarquer sur le visage du peuple une certaine satisfaction accompagnée de respect à la .vue de sa, souveraine , le roi Beder s'aperçut au contraire qu'on la regardait avec mépris, et même que plu-; sieurs faisaient mille imprécations contre elle, a Là magicienne, disaient quelques-uns , ^ trouvé un nouveau sujet d'exercer sa méchanceté. Le ciel ne déli-
44st LKS JklILLS ET UHK ffUITS,
yrera*t-il jamais k monde de sa tyrannie ? » <c Pauvre étrangères écriaient d'autres, tu es bien trompé, si tu crois que ton bonheur durera Ioi^«temps : c'est pour rendre ta chute phis affreuse qu'on t'^ève si haut ! » Ces discours lui firent connaître qœ le vieillard Abdallah lui avait dépeint la reine Labe telle qu elle ( était en effet ; mais comme il ne dépendait plus de lui de se retirer du danger oà il était, il s'abandonna à la Providence, et à ce qu'il plairait au Ciel de décider de son sort
La reipe magicienne arriva à smi palais; et quand elle eujt mis pied à terre , elle se fit donner la main par le roi Beder, et entra avec lui, accompagnée de ses femmes et des officiers de ses eunuques. Elle lui fit voir elle-même tous les appartemens , oii il n'j avait qu'or massif, pierrM*ies , et que menbles d'une magnificence singulière. Quand elle l'eut mené dans son cabinet , elle s'avança avec lui sur un balcon , d'dii elle lui fit remarquer un jardin d'une beaaté enehantée. Le roi Beder louait tout ce qu'il voyait avec beaueoup d'esprit, de manière néanmoins qu'elle ne pouvait se douter qu'il fût autre chose que le neveu du vieillard Abdallah.' Ils s'entretinrent de pluneurs choses indifférentes, jusqu'à ce qu'on vint avertir la reine que l'on avait servi.
La reine et le ' roi Beder se levèrent , et allèrent se mettre à table. La table était d'or massif, et lés plats 4e la même matière. Ils mangèrent , et ils ne burent presque pas jusqu'au dessert ; n^ais alors la reine se fit emplir sa coupe d'or d'excellent vin ^ et aprir» qu'Ole
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eut bu à la saiité du rot BedeF, elle la fit remplir sans la cpiitter, et ia lui présenta. Le roi Beder la reçut avec beaucoup de respect ; et par une inclination de tête fort bas , il lui marqua qu'il buvait réciproquement à sa santé.
Dans le même temps dix femmes de }a reine Labe entrèrent avec des instrumetis , dont elles firent un agréable concert avec leurs voix , pendant quMls continuèrent de boire bien avant dans la nuit. A forcé de boire, enfin ils s'échauflferëntsi fort l'un et l'autre , qu'insensibleinent le roi Beder oublia que ia reine était magicienne, et qu'il ne la regarda plus que comme la plus belle reine qu'il y eût au monde. Dès que la reine se fut aperçue qu'elle l'avait amené au point qu'elle souhaitait, elle fit signe aux eunuques
de se retirer. Ils bbéirent, et le roi Beder partagea sa couche.
Le lendemain la reine et le roi Beder allèrent au bain dès qu'ils furent levés; et au «sortir du bain, les femmes qijii y avaient serv^ fe roi , lui présentèrent du linge blanc et un habi des plus magnifiques. La reine , qui «vait pris aussi un autre habit plus riche que oelui de ia veillé , vint le prmidre ,.et ils allèrent eneemble à son apj^artxsment. On leur servit un bon nepas; après quoi ils passèrent la journée agréablement à la promenade dans le jardin , et à plusieurs sMtes ée divertissemens.
' La reine Labe traita et régala le roiBedet de cette manière pendant quarante jours comme ell^ avait çoutome d'en ruser envers ^us ses artians. La nuit du
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quarantième jour. qu'ils étaient couchés, comine elle croyait que le roi Bèder dormait, elle se leva sans faire de bruit; mais le roi Beder qui était éveillé, et qui s'aperçut qu elle avait quelque dessein , fit semblant de dormir, et Ait attentif à ses actions. Lorsqu'elle fut levée, elle ouvrit une cassette, d'où elle tira une boîte pleine d'une certaine poudre jaune. Elle prit de cette poudre, et en fit une traînée au travers de la chambre. Aussitôt cette traînée 3e chan* gea en un ruisseau d'une eau très-claire, au grand étonnement du roi Beder. Il en trembla de frayeur; et il fît semblant de dormir plus profondément encore , pour ne pas donner à connaître à la magicienne qu'il fût éveillé