‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 2)Chapitre 17 sur 43 · CXVII« NUIT · texte numérisé non relu

CXVII« NUIT

« Agib eut à peine touché au morceau de tarte à la crème qu'on lui avoit servi que, feignant de ne le pas trouver à son goût, il le laissa tout en* tier; et Schaban (c'est le nom de l'eunuque) fit la même chose. La veuve de Noureddin Ali s'aperçut avec chagrin du peu de cas que son petit-fils faisoit de sa tarte, a Hé quoi! mon fils, lui dit-elle, est-il possible que vous méprisiez ainsi 1 ouvrage de mes propres mains? Apprenez que personne au monde n'est capable de faire de si bonnes tartes à la crème, excepté votre père Bedreddin Hassan, à qui j'ai enseigné le grand art d'en faire de pareilles. — Ah ! ma bonne grand'mère, s'écria Agib, permettez-moi de vous dire que, si vous n'en savez pas faire de meilleures, il y a un pâtissier dans cette ville qui vous surpasse dans ce grand art : nous venons d'en manger chez

lui une qui vaut beaucoup mieux que celle-ci. » a A ces paroles, la grand'mère, regardant Peunuque de travers : « Comment! Schaban, lui ditelle avec colère, vous a-t-on commis la garde de mon petit-fîls pour le mener manger chez des pâtissiers comme un gueux? — Madame, répondit Teunuque, il est bien vrai que nous nous sommes entretenus quelque temps avec un pâtissier, mais nous n'avons pas mangé chez lui. — Pardonnez-moi, interrompit Agib, nous sommes entrés dans sa boutique, et nous y avons mangé d'une tarte à la crème. » La dame, plus irritée qu'auparavant contre l'eunuque, se leva de table assez brusquement, courut à la tente de Schemseddin Mohammed, qu'elle informa du délit de l'eunuque dans des termes plus propres à animer le vizir contre le délinquant qu'à lui faire excuser sa faute.

a Schemseddin Mohammed , qui étoit naturellement emporté , ne perdit pas une si belle occasion de se mettre en colère. Il se rendit à l'instant sous la tente de sa belle-sœur, et dit à l'eunuque : « Quoi ! malheureux, tu as la hardiesse d'abuser de la confiance que j'ai en toi ! is Schaban, quoique suffisamment convaincu par le témoignage d'Agib, prit le parti de nier encore le fait. Mais l'enfant, soutenant toujours le contraire : c( Mon grand-père, dit-il à Schemseddin Mohammed, je vous assure que nous avons si bien

mangé l'un et l'autre que nous n'avons pas besoin de souper : le pâtissier nous a même régalés d'une grande porcelaine de sorbet. — Hé bien ! méchant esclave, s'écria le vizir en se tournant vers l'eunuque, après cela, ne veux-tu pas convenir que vous êtes entrés tous deux chez un pâtissier, et que vous y avez mangé ? » Schaban eut encore l'effronterie de jurer que cela n'étoit pas vrai. « Tu es un menteur, lui dit alors le vizir ; je crois plutôt mon petit-fils que toi. Néanmoins, si tu peux manger toute cette tarte à la crème qui est sur cette table, je serai persuadé que tu dis la vérité. »

« Schaban, quoiqu'il en eût jusqu'à la gorge, se soumit à cette épreuve, et prit un morceau de tarte à la crème; mais il fut obligé de le retirer de sa bouche, car le cœur lui souleva. Il ne laissa pas pourtant de mentir encore, en disant qu'il avoit tant mangé le jour précédent que l'appétit ne lui étoit pas encore revenu. Le vizir, irrité de tous les mensonges de l'eunuque et convaincu qu'il étoit coupable, le fit coucher par terre et commanda qu'on lui donnât la bastonnade. Le malheureux poussa de grands cris en souffrant ce châtiment, et confessa la vérité. « Il est vrai, s'écria-t-il, que nous avons mangé une tarte à la crème chez un pâtissier, et elle étoit cent fois meilleure que celle qui est sur cette table. »

« La veuve de Noureddin Ali crut que c'étoit par dépit contre elle et pour la mortifier que Scha* ban louoit la tarte du pâtissier. C'est pourquoi, s'adressant à lui : a Je ne puis croire, dit-elle, que les tartes à la crème de ce pâtissier soient plus excellentes que les miennes. Je veux m'en éclaircir ; tu sais où il demeure ; va chez lui et m'apporte une tarte à la crème tout à l'heure. » En parlant ainsi, elle fît donner de l'argent à l'eu* nuque pour acheter la tarte, et il partit. Étant arrivé à la boutique de Bedreddin : « Bon pâtissier, lui dit-il, tenez, voilà de l'argent, donnezmoi une tarte à la crème ; une de nos dames souhaite d'en goûter. » Il y en arvoit alors de toutes chaudes ; Bedreddin choisit la meilleure, et, la donnant à l'eunuque : a Prenez celle-ci, dit-il, je vous la garantis excellente, et je puis vous assurer que personne au monde n'est capable d'en faire de semblables, si ce n'est ma mère, qui vit peutêtre encore. »

« Schaban revint en diligence sous les tentes avec sa tarte à la crème. Il la présenta à la veuve de Noureddin, qui la prit avec empressement. Elle en rompit un morceau pour le manger; mais elle ne l'eut pas plus tôt porté à sa bouche qu'elle fit un grand cri et qu'elle tomba évanouie. Schemseddin Mohammed, qui étoit présent, fut extrêmement étonné de cet accident; il jeta de l'eau

lui-même au visage de sa belle-sœur, et s*empressa fort à ia secourir. Dès qu'elle fut revenue de sa foîblesse : « O Dieu ! s*écria-t-elle, il faut que ce soit mon fils, mon cher fils Bedreddin, qui ait fait cette tarte....»

La clarté du jour, en cet endroit, vint imposer silence à Scheherazade. Le sultan des Indes se leva pour faire sa prière et aller tenir son conseil ; et, la nuit suivante, la sultane poursuivit ainsi l'histoire de Bedreddin Hassan :

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