‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 2)Chapitre 31 sur 43 · DE CASGAR · texte numérisé non relu

DE CASGAR

« Sire, une personne de considération m'invita hier aux noces d'une de ses filles. Je ne manquai pas de me rendre chez lui sur le soir à l'heure Les Mille et une Nuits, III. 21

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marquée, et je me trouvai dans une assemblée de docteurs, d'officiers de justice et d'autres personnes les plus distinguées de cette ville. Après les cérémonies, on servit un festin magnifique; on se mit à table, et chacun mangea de ce qu'il trouva le plus à son goût. Ily avoit, entre autres choses, une entrée accommodée avec de l'ail, qui étoit excellente, et dont tout le monde vouloit avoir; et, comme nous remarquâmes qu'un des convives ne s'empressoit pas d'en manger, quoiqu'elle fût devant lui, nous l'invitâmes à mettre la main au plat et à nous imiter. Il nous conjura de ne le point presser là-dessus : « Je me garderai bien, nous dit-il, de toucher à un ragoût où il y aura de l'ail : je n'ai point oublié ce qu'il m'en coûte pour en avoir goûté autrefois. » Nous le priâmes de nous raconter ce qui lui avoit causé une si grande aversion pour l'ail. Mais, sans lui donner le temps de nous répondre : « Est-ce ainsi, lui dit le maître de la maison, que vous faites honneur à ma table ? Ce ragoût est délicieux, ne prétendez pas vous exempter d'en manger : il faut que vous me fassiez cette grâce comme les autres. — Seigneur, lui repartit le convive, qui étoit un marchand de Bagdad, ne croyez pas que j'en use ainsi par une fausse délicatesse ; je veux bien vous obéir si vous le voulez absolument; mais ce sera à condition qu'après en avoir mangé, je me laverai, s'il vous plaît, les

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maias quarante fois avec de l'alcali, quarante autres fois avec de la cendre de la même plante, et autant de fois avec du savon. Vous ne trouverez pas mauvais que j^en use ainsi, pour ne pas contrevenir au serment que j^ai fait de ne manger jamais de ragoût à Tail qu'à cette condition. »

En achevant ces paroles, Scheherazade, voyant paroître le jour, se tut; et Schahriar se leva fort curieux de savoir pourquoi ce marchand avoit juré de se laver six vingts fois après avoir mangé d'un ragoût à l'ail. La sultane contenta sa curiosité de cette sorte sur la fin de la nuit suivante :

CXLIo NUIT.

Le pourvoyeur, parlant au sultan de Casgar :

a Le maître du logis, poursuivit-il, ne voulant pas dispenser le marchand de manger du ragoût à l'ail, commanda à ses gens de tenir prêts un bassin et de l'eau avec de l'alcali, de la cendre de la même plante, et du savon, afin que le marchand se lavât autant de fois qu'il lui plairoit. Après avoir donné cet ordre, il s'adressa au marchand : a Faites donc comme nous, lui dit-il, et mangez. L'alcali, (a

cendre de la même plante et ie savon ne vous manqueront pas. »

« Le marchand, comme en colère de la violence qu'on lui faisoit, avança la main, prit un morceau qu'il porta en tremblant à sa bouche, et le mangea avec une répugnance dont nous fûmes tous fort étonnés. Mais, ce qui nous surprit davantage^ nous remarquâmes qu'il n'avoit que quatre doigts et point de pouce; et personne jusque-là ne s'en étoit encore aperçu, quoiqu'il eût déjà mangé d'autres mets. Le maître de la maison prit aussitôt la parole : « Vous n'avez point de pouce, lui dit-il ; par quel accident l'avez-vous perdu? Il faut que ce soit à quelque occasion dont vous ferez plaisir à la compagnie de l'entretenir. — Seigneur, réponditil, ce n'est pas seulement à la main droite que je n'ai point de pouce, je n'en ai pas aussi à la gauche. » En même temps il avança la main gauche^ et nous fît voir que ce qu'il nous disoit étoit véritable. « Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-il : le pouce me manque de même à l'un et à l'autre pied, et vous pouvez m'en croire. Je suis estropié de cette manière par une aventure inouïe que je ne refuse pas de vous raconter, si vous voulez bien avoir la patience de l'entendre : elle ne vous causera pas moins d'étonnement qu'elle vous fera de pitié. Mais permettez-moi de me laver les mains auparavant. » A ces mots, il se leva de table; et.

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après s'être lavé les mains six vingts fois, il revint prendre sa place, et nous fit le récit de son histoire dans ces termes :

« Vous saurez, Messeigneurs, que, sous le règne du calife Haroun-al-Raschid, mon père vivoit à Bagdad, où je suis né, et passoit pour un des plus riches marchands de la ville. Mais, comme c'étoit un homme attaché à ses plaisirs, qui aimoit la débauche et négligeoit le soin de ses affaires, au lieu de recueillir de grands biens à sa mort, j'eus besoin de toute l'économie imaginable pour acquitter les dettes qu'il avoit laissées. Je vins pourtant à bout de les payer toutes, et, par mes soins, ma petite fortune commença à prendre une face assez riante.

« Un matin que j'ouvrois ma boutique, une dame montée sur une mule, accompagnée d'un eunuque et suivie de deux esclaves, passa près de ma porte et s'arrêta. Elle mit pied à terre à l'aide de l'eunuque, qui lui prêta la main, et qui lui dit : « Madame, je vous l'avois bien dit que vous veniez de trop bonne heure : vous voyez qu'il n'y a encore personne au bezestein, et, si vous aviez voulu me croire, vous vous seriez épargné la peine que vous aurez d'attendre. » Elle regarda de toutes parts, et, voyant en effet qu'il n'y avoit pas d'autres boutiques ouvertes que la mienne, elle s'en approcha en me saluant, et me pria de lui permet-

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tre qu'elle s''y reposât en attendant que les autres marchands arrivassent. Je répondis à son compli* ment comme je devois.... »

Scheherazade n'en seroit pas demeurée en cet endroit si le jour qu'elle vit paroître ne lui eût imposé silence. Le sultan des Indes, qui souhaitoit d'entendre la suite de cette histoire, attendit avec impatience la nuit suivante.

CXLIIo NUIT.

La sultane, ayant été réveillée par sa sœur Dinarzade, adressa la parole au sultan :

« Sire, dit- elle, le marchand continua de cette sorte le récit qu'il avoit commencé :

« La dame s'assit dans ma boutique, et, remarquant qu'il n'y avoit personne que Teunuque et moi dans tout lebezestein, elle se découvrit le visage pour prendre l'air. Je n'ai jamais rien vu de si beau : la voir et l'aimer passionnément, ce fut la même chose pour moi; j'eus toujours les yeux attachés sur elle. Il me parut que mon attention ne lui étoit pas désagréable, car elle me donna tout le temps de la regarder à mon aise; et elle ne se couvrit le visage que lorsque la crainte d'être aperçue l'y obligea.

« Après qu'elle se fut remise dans le même état qu'auparavant, elle me dit qu'elle cherchoit plusieurs sortes d'étoffes des plus belles et des plus riches qu'elle me nomma, et elle me demanda si j'en avois. a Hélas I Madame, lui répondis-je, je suis un jeune marchand qui ne fais que commencer à m'établir : je ne suis pas encore assez riche pour faire un si grand négoce, et c'est une mortification pour moi de n'avoir rien à vous présenter de ce qui vous a fait venir au bezestein; mais,, pour vous épargner la peine d'aller de boutique en boutique, d'abord que les marchands seront venus, j'irai, si vous le trouvez bon, prendre chez eux tout ce que vous souhaitez; ils m'en diront le prix au juste; et, sans aller plus loin, vous ferez ici vos emplettes. » Elle y consentit, et j'eus avec elle un entretien qui dura d'autant plus longtemps que je lui faisois accroire que les marchands qui avoient les étoffes qu'elle demandoit n'étoient pas encore arrivés.

« Je ne fus pas moins charmé de son esprit que je l'avois été de la beauté de son visage ; mais il fallut enfin me priver du plaisir de sa conversation ; je courus chercher les étoffes qu'elle désiroit; et, quand elle eut choisi celles qui lui plurent, nous en arrêtâmes ie prix à cinq mille dragmes d'argent monnoyé. J'en fis un paquet, que je donnai à l'eunuque, qui le mit sous son bras. Elle se leva ensuite.

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et partit après avoir pris congé de moi ; je la conduisis des yeux jusqu'à la porte du bezestein, et je ne cessai de la regarder qu'elle ne fût remontée sur sa mule.

a La dame n'eut pas plutôt disparu que je m'aperçus que r amour m'avoit fait faire une grande faute. Il m'avoit tellement troublé l'esprit que je n'avois pas pris garde qu'elle s'en alloit sans payer, et que je ne lui avois pas seulement demandé qui elle étoit, ni où elle demeuroit. Je fis réflexion pourtant que j'étois redevable d'une somme considérable à plusieurs marchands, qui n'auroient peut-être pas la patience d'attendre. J'allai m' excuser auprès d'eux le mieux qu'il me fut possible, en leur disant que je connoissois la dame. Enfin je revins chez moi aussi amoureux qu'embarrassé d'une si grosse dette.... »

Scheherazade, en cet endroit, vit paroître le jour et cessa de parler. La nuit suivante, elle continua de cette manière :

CXLIIIo NUIT.

« J' avois prié mes créanciers, poursuivit le marchand, de vouloir bien attendre huit jours pour recevoir leur payement : la huitaine échue, ils ne

manquèrent pas de me presser de les satisfaire. Je les suppliai de m'accorder le même délai : ils y consentirent; mais, dès le lendemain, je vis arriver la dame montée sur sa mule, avec la même suite et à la même heure que la première fois. Elle vint droit à ma boutique, a Je vous ai fait un peu attendre, me dit-elle; mais enfin je vous apporte l'argent des étoffes que je pris l'autre jour; portezle chez un changeur : qu'il voie s'il est de bon aloi et si le compte y est. » L'eunuque, qui avoit l'argent, vint avec moi chez le changeur, et la somme se trouva juste et toute de bon argent. Je revins, et j'eus encore le bonheur d'entretenir la dame jusqu'à ce que toutes les boutiques du bezestein furent ouvertes. Quoique nous ne parlassions que de choses très communes, elle leur donnoit néanmoins un tour qui les faisoit paroître nouvelles, et qui me fit voir que je ne m'étois pas trompé quand, dès la première conversation, j'avois jugé qu'elle avoit beaucoup d'esprit.

« Lorsque les marchands furent arrivés, et qu'ils eurent ouvert leurs boutiques, je portai ce que je devois à ceux chez qui j'avois pris des étoffes à crédit, et je n'eus pas de peine à obtenir d'eux qu'ils m'en confiassent d'autres que la dame m'avoit demandées. J'en levai pour mille pièces d'or, et la dame emporta encore la marchandise sans la payer, sans me rien dire, ni sans se faire connottre. Ce qui

m'étonnoit, c'est qu'elle ne hasardoit rien, et que je demeurois sans caution et sans certitude d'être dédommagé en cas que je ne la revisse plus. <c Elle me paye une somme assez considérable, disois-je en moi-même: mais elle me laisse redevable d'une autre qui l'est encore davantage. Seroit-ce une trompeuse, et seroit-il possible qu'elle m'eût leurré d'abord pour me mieux ruiner ? Les marchands ne la connoissent pas, et c'est à moi qu'ils s'adresseront. » Mon amour ne fut pas assez puissant pour m'empêcher de faire là-dessus des réflexions chagrinantes. Mes alarmes augmentèrent même de jour en jour pendant un mois entier, qui s'écoula sans que je reçusse aucune nouvelle de la dame. Enfin, les marchands s'impatientoient, et, pour les satisfaire, j'étois prêt à vendre tout ce que j'avois, lorsque je la vis revenir un matin dans le même équipage que les autres fois.

« Prenez votre trébuchet, me dit-elle, pour peser l'or que je vous apporte. » Ces paroles achevèrent de dissiper ma frayeur, et redoublèrent mon amour. Avant que de compter les pièces d'or, elle me fit plusieurs questions; entre autres, elle me demanda si j'étois marié. Je lui répondis que non^ et que je ne l'avois jamais été. Alors, en donnant l'or à l'eunuque, elle lui dit : « Prêtez-nous votre entremise pour terminer notre affaire. » L'eunuque se mit à rire, et, m'ayant tiré à l'écart, me

fit peser Tor. Pendant que je le pesois, Teunuque me dit à l'oreille : « A vous voir, je connois parfaitement que vous aimez ma maîtresse, et je suis surpris que vous n*ayez pas la hardiesse de lui découvrir votre amour; elle vous aime encore plus que vous ne l'aimez. Ne croyez pas qu'elle ait besoin de vos étoffes; elle ne vient ici uniquement que parce que vous lui avez inspiré une passion violente : c'est à cause de cela qu'elle vous a demandé si vous étiez marié. Vous n'avez qu'à parler, il ne tiendra qu'à vous de l'épouser, si vous voulez. — Il est vrai, lui répondis-je, que j'ai senti naître de l'amour pour elle dès le premier moment que je l'ai vue; mais je n'osois aspirer au bonheur de lui plaire. Je suis tout à elle, et je ne manquerai pas de reconnoître le bon office que vous me rendez. »

Enfin, j'achevai de peser les pièces d'or; et, pendant que je les remettois dans le sac, l'eunuque se tourna du côté de la dame, et lui dit que j'étois très content : c'étoit le mot dont ils étoient convenus entre eux. Aussitôt la dame, qui étoit assise, se leva, et partit en me disant qu'elle m'enverroit l'eunuque, et que je n'aurois qu'à faire ce qu'il me diroit de sa part.

« Je portai à chaque marchand l'argent qui lui étoit dû, et j'attendis impatiemment l'eunuque durant quelques jours. Il arriva enfin. r>

a Mais, Sire, dit Scheherazade au sultan des Indes, voilà le jour qui paroît. » A ces mots, elle garda le silence. Le lendemain, elle reprit ainsi la suite de son discours :

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