‹ Les mille et une nuits: contes arabes (volume 2)Chapitre 6 sur 43 · XCIV« NUIT · texte numérisé non relu

XCIV« NUIT

Sire, dit-elle, le grand-vizir Giafar, continuant l'histoire qu'il racontoit au calife :

« Les seigneurs, poursuivit-il, qui s'étoient assemblés chez le grand-vizir de Balsora, n'eurent pas plus tôt témoigné à ce ministre la joie qu'ils

avoient du mariage de sa fille avec Noureddin Ali qu'on se mit à table. On y demeura très longtemps. Sur la fin du repas, on servit des confitures, dont chacun, selon la coutume, ayant pris ce qu'il put emporter, les cadis entrèrent avec le contrat de mariage à la main. Les principaux seigneurs le signèrent; après quoi toute la compagnie se retira.

(( Lorsqu'il n'y eut plus personne que les gens de la maison, le grand-vizir chargea ceux qui avoient soin du bain qu*il avoit commandé de tenir prêt d*y conduire Noureddin Ali, qui y trouva du linge qui n'avoit point encore servi, d'une finesse et d'une propreté qui faisoient plaisir à voir, aussi bien que toutes les autres choses nécessaires. Quand on eut décrassé, lavé et frotté l'époux, il voulut reprendre l'habit qu'il venoit de quitter ; mais on lui en présenta un autre de la dernière magnificence. Dans cet état et parfumé d'odeurs des plus exquises, il alla retrouver le grand-vizir son beau-père, qui fut charmé de sa bonne mine, et qui, l'ayant fait asseoir auprès de lui : « Mon fils, lui dit-il, vous m'avez déclaré qui vous êtes, et le rang que vous teniez à la cour d'Égyte; vous m'avez dit même que vous avez eu un démêlé avec votre frère, et que c'est pour cela que vous vous êtes éloigné de votre pays , je vous prie de me faire la confidence entière et de m' apprendre le sujet de

3o HISTOIRE DE NOUREDDIN ALI

sora un garçon, qui fut nommé Bedreddin Hassan. Le grand-vizir de Balsora donna des marques de sa joie par de grandes largesses et par les réjouissances publiques qu'il fit faire pour la naissance de son petit-fils. Ensuite, pour marquer à son gendre combien il étoit content de lui, il alla au palais supplier très humblement le sultan d'accorder à Noureddin Ali la survivance de sa charge, afin, dit-il, qu'avant sa mort il eût la consolation de voir son gendre grand-vizir à sa place.

« Le sultan, qui avoit vu Noureddin Ali avec bien du plaisir lorsqu'il lui avoit été présenté après son mariage, et qui depuis ce temps-là en avoit toujours ou! parler fort avantageusement, accorda la grâce qu'on demandoit pour lui, avec tout l'agrément qu'on pouvoit souhaiter. Il le fit revêtir en sa présence de la robe de grand-vizir.

« La joie du beau-père fut comblée le lendemain lorsqu'il vit son gendre présider au conseil en sa place et faire toutes les fonctions de grandvizir. Noureddin Ali s'en acquitta si bien qu'il sembloit avoir toute sa vie exercé cette charge. Il continua dans la suite d'assister au conseil toutes les fois que les infirmités de la vieillesse ne permirent pas à son beau-père de s'y trouver. Ce bon vieillard mourut quatre ans après ce mariage, avec la satisfaction de voir un rejeton de sa famille qui promettoit de la soutenir longtemps avec éclat.

ET DE BEDREDDIN HASSAN Si

« Noureddin Ali lui rendit les derniers devoirs avec toute Tamitié et la reconnoissance possibles ; et, sitôt que Bedreddin Hassan, son fils, eut atteint Tâge de sept ans, il le mit entre les mains d'un excellent maître, qui commença de Télever d'une manière digne de sa naissance. Il est vrai qu'il trouva dans cet enfant un esprit vif, pénétrant, et capable de profiter de tous les bons enseignemens qu'il lui donnoit »

Scheherazade alloit continuer; mais, s'apercevant qu'il étoit jour, elle mit fin à son discours. £lle le reprit la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :

XGVe NUIT.

Sire, le grand-vizir Giafar, poursuivant l'histoire qu'il racontoit au calife :

« Deux ans après, dit-il, que Bedreddin Hassan eut été mis entre les mains de ce maître, qui lui enseigna parfaitement bien à lire, il apprit l'Alcpran par cœur. Noureddin Ali, son père, lui donna ensuite d'autres maîtres qui cultivèrent son esprit de telle sorte qu'à l'âge de douze ans il n'avoit plus besoin de leur secours. Alors, comme tous les traits de son visage étoient formés, il faisoit l'admiration de tous ceux qui le regardoient.

« Jusque-là, Noureddin Ali n'avoit songé qu'à le faire étudier, et ne Tavoit point encore montré dans le monde. Il le mena au palais pour lui pro* curer l'honneur défaire la révérence au- sultan, qui le reçut très favorablement. Les premiers qui le virent dans les rues furent si charmés de sa beauté qu'ils en firent des exclamations de surprise et qu'ils lui donnèrent mille bénédictions.

« Comme son père se proposoit de le rendre capable de remplir un jour sa place, il n'épargna rien pour cela, et il le fit entrer dans les affaires les plus difficiles afin dei'y accoutumer de bonne heure. Enfin il nenégligeoit aucune chose pour l'avancement d'un fils qui lui étoit si cher; et il commençoit à jouir déjà du fruit de ses peines, lorsqu'il fut attaqué tout à coup d'une maladie dont la violence fut telle qu'il sentit fort bien qu'il n'étoit pas éloigné du dernier de ses jours. Aussi ne se flatta-t-il pas, et il se disposa d'abord à mourir en vrai musulman. Dans ce moment précieux, il n'oublia pas son cher fils Bedreddin ; il le fit appeler et lui dit : « Mon fils, vous voyez [que le monde est périssable ; il n'y a que celui où je vais bientôt passer qui soit véritablement durable. Il faut que vous commenciez dès à présent à vous mettre dans les mêmes dispositions que moi : préparez-vous à faire ce passage sans regret, et sans que votre conscience puissse rien vous reprocher

REDDIN H

sur les devoirs d*un musulman, ni sur ceux d'un parfaitement honnête homme. Pour votre religion, vous en êtes suffisamment instruit, et par ce que vous en ont appris vos maîtres, et par vos lectures. A l'égard de l'honnête homme, je vais vous donner quelques instructions que vous tâcherez de mettre à profit. Comme il est nécessaire de se connoltre soi-même, et que vous ne pouvez bien avoir cette connoissance que vous ne sachiez qui je suis, je vais vous l'apprendre.

« J'ai pris naissance en Egypte, poursuivit-il ; mon père, votre aïeul, étoit premier ministre du sultan du royaume. J'ai moi-même eu l'honneur d'être un des vizirs de ce même sultan avec mon frère, votre oncle, qui, je crois, vit encore, et qui ' se nomme Schemseddin Mohammed. Je fus obligé de me séparer de lui, et je vins en ce pays, où je suis parvenu au rang que j'ai tenu jusqu'à présent. Mais vous apprendrez toutes ces choses plus amplement dans un cahier que j'ai à vous donner. j>

a En même temps, Noureddin Ali tira ce cahier qu'il avoit écrit de sa propre main, et qu'il portoit toujours sur soi, et, le donnant à Bedreddin Hassan : « Prenez, lui dit-il, vous le lirez à votre loisir; vous y trouverez, entre autres choses, le jour de mon mariage et celui de votre naissance. Ce sont des circonstances dont vous aurez peutêtre besoin dans la suite, et qui doivent vous obli- U% Mille et une Nuits, III. S

ger à le garder avec soin. » Bedreddin Hassan, sensiblement affligé de voir son père dans l'état où il étoit, touché de ses discours, reçut le cahier les larmes aux yeux, en lui promettant de ne s'en dessaisir jamais.

« En ce moment, il prit à Noureddin Ali une foiblesse qui fît croire qu'il alloit expirer. Mais il revint à lui, et, reprenant la parole : « Mon fils, ditil, la première maxime que j'ai à vous enseigner, c'est de ne vous pas donner au commerce de toutes sortes de personnes. Le moyen de vivre en sûreté, c'est de se donner entièrement à soi-même et de ne se pas communiquer facilement,

« La seconde, de ne faire violence à qui que ce soit : car en ce cas tout le monde se rivolteroit contre vous; et vous devez regarder le monde comme un créancier à qui vous devez de la modération, de la compassion et de la tolérance.

« La troisième, de ne dire mot quand on vous chargera d'injures. On est hors de danger ( dit le proverbe ) lorsque Von garde le silence, Cest particulièrement en cette occasion que vous devez le pratiquer. Vous savez aussi à ce sujet qu'un de nos poètes dit que le silence est l'ornement et la sauvegarde de la vie; qu'il ne faut pas, en parlant, ressembler à la pluie d'orage qui gâte tout. On ne s'est jamais repenti de s'être tu, au lieu que l'on a souvent été fâché d'avoir parlé.

ce La quatrième, de ne pas boire de vin : car c'est la source de tous les vices,

« La cinquième^ de bien ménager vos biens : si vous ne les dissipez pas, ils vous serviront à vous pré-' server de la nécessité. Il ne faut pas pourtant en avoir trop, ni être avare :pour peu que vous en ayez et que vous le dépensiez à propos, vous aurez beaucoup d'à* mis; mais, si au contraire vous avez de grandes ri^ chesses et que vous en fassiez un mauvais usage, tout le monde s'éloignera de vous et vous abandonnera, »

« Enfin, Noureddin Ali continua jusqu'au dernier moment de sa vie à donner de bons conseils à son fils ; et, quand il fut mort, on lui fit des obsèques magnifiques..... »

Scheherazade, à ces paroles, apercevant le jour, cessa de parler, et remit au lendemain la suite de cette histoire.

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