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du temps, parlez donc, où êtes-vous ? » C'étoient autant de noms de femmes esclaves qui avoient coutume de la servir. Elle les appeloit, et elle étoit fort étonnée de ce que personne ne répondoit. Elle ouvrit enfin les yeux , et , se voyant dans un cimetière, elle fut saisie de crainte. « Quoi donc ! s'écria-t-elle plus fort qu'auparavant , les morts ressuscitent-ils? Sommes-nous au jour du jugement ? Quel étrange changement du soir au matin ! » Ganem ne voulut pas laisser la dame plus longtemps dans cette inquiétude. Il se présenta devant elle aussitôt avec tout le respect possible et de la manière la plus honnête du monde. « Madame, lui dit-il, je ne puis vous exprimer que foiblement la joie que j'ai de m'être trouvé ici pour vous rendre le service que je vous ai rendu, et de pouvoir vous offrir tous les secours dont vous avez besoin dans l'état où vous êtes. »
Pour engager la dame à prendre toute confiance en lui, il lui dit premièrement qui il étoit, et par quel hasard il se trouvoit dans ce cimetière. Il lui raconta ensuite l'arrivée des trois esclaves, et de quelle manière ils avoient enterré le coffre. La dame, qui s'étoit couvert le visage de son voile dès que Ganem s'étoit présenté, fut vivement touchée de l'obligation qu'elle lui avoit. « Je rends grâces à Dieu, lui dit-elle, de m' avoir envoyé un honnête homme comme vous pour me délivrer de
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la mort. Mais , puisque vous avez commencé une œuvre si charitable , je vous conjure de ne la pas laisser imparfaite. Allez , de grâce , dans la ville chercher un muletier qui vienne avec un mulet me prendre et me transporter chez vous dans ce même coffre : car, si j'allois avec vous à pied, mon habillement étant différent de celui des dames de la ville, quelqu'un y pourroit faire attention et me suivre ; ce qu'il m'est de la dernière importance de prévenir. Quand je serai dans votre maison, vous apprendrez qui je suis par le récit que je vous ferai de mon histoire ; et cependant soyez persuadé que vous n'avez pas obligé une ingrate. »
Avant que de quitter la dame, le jeune marchand tira le coffre hors de la fosse , il la combla de terre , remit la dame dans le coffre et l'y renferma de telle sorte qu'il ne paroissoit pas que le cadenas eût été forcé. Mais, de peur qu'elle n'étouffât, il ne referma pas exactement le coffre et y laissa entrer de l'air. En sortant du cimetière, il tira la porte après lui ; et , comme celle de la ville étoit ouverte, il eut bientôt trouvé ce qu'il cherchoit. Il revint au cimetière, où il aida le muletier à charger le coffre en travers sur le mulet; et, pour lui ôter tout soupçon , il lui dit qu'il étoit arrivé la nuit avec un autre muletier, qui, pressé de s'en retourner, avoit déchargé le coffre dans ce cimetière.
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Ganem , qui depuis son arrivée à Bagdad ne s'étoit occupé que de son négoce, n'avoit pas encore éprouvé la puissance de l'amour. Il en sentit alors les premiers traits. Il n'avoit pu voir la jeune dame sans en être ébloui ; et l'inquiétude dont il se sentit agité en suivant de loin le muletier, et la crainte qu'il n'arrivât en chemin quelque accident qui lui fît perdre sa conquête, lui apprirent à démêler ses sentimens. Sa joie fut extrême lorsque, étant arrivé heureusement chez lui, il vit décharger le coffre. Il renvoya le muletier, et, ayant fait fermer par un de ses esclaves la porte de sa maison, il ouvrit le coffre, aida la dame à en sortir, lui présenta la main et la conduisit à son appartement, en la plaignant de ce qu'elle devoit avoir souffert dans une si étroite prison. « Si j'ai souffert, lui ditelle, j'en suis bien dédommagée par ce que vous avez fait pour moi et par le plaisir que je sens à me voir en sûreté. »
L'appartement de Ganem, tout richement meublé qu'il étoit, attira moins les regards de la dame que la taille et la bonne mine de son libérateur, dont la politesse et les manières engageantes lui inspirèrent une vive reconnoissance. Elle s'assit sur un sofa, et, pour commencer à faire connoître au marchand combien elle étoit sensible au service qu'elle en avoit reçu, elle ôta son voile. Ganem, de son côté , sentit toute la grâce qu'une dame si
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aimable lui faîsoit de se montrer à lui le visage découvert, ou plutôt il sentit qu'il avoit déjà pour elle une passion violente. Quelque obligation qu'elle lui eût , il se crut trop récompensé par une faveur si précieuse.
La dame pénétra les sentimens de Ganem , et n'en fut pas alarmée parce qu'il paroissoit fort respectueux. Comme il jugea qu'elle avoit besoin de manger , et ne voulant pas charger personne que lui-même du soin de régaler une hôtesse si charmante, il sortit suivi d'un esclave, et alla chez un traiteur ordonner un repas. De chez le traiteur il passa chez un fruitier, où il choisit les plus beaux et les meilleurs fruits. Il fit aussi provision d'excellent vin et du même pain qu'on mangeoit au palais du calife.
Dès qu'il fut de retour chez lui , il dressa de sa propre main une pyramide de tous les fruits qu'il avoit achetés, et, les servant lui-même à la dame dans un bassin de porcelaine très fine : « Madame, lui dit-il, en attendant un repas plus solide et plus digne de vous, choisissez, de grâce, prenez quelques-uns de ces fruits. » Il vouloit demeurer debout ; mais elle lui dit qu'elle ne toucheroit à rien qu'il ne fût assis et qu'il ne mangeât avec elle. Il obéit, et, après qu'ils eurent mangé quelques morceaux , Ganem , remarquant que le voile de la dame , qu'elle avoit mis auprès d'elle sur le sofa,
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avoit le bord brodé d'une écriture en or , lui demanda la permission de voir cette broderie. La dame mit aussitôt la main sur le . voile , et le lui présenta en lui demandant s'il savoit lire. « Madame, répondit-il d'un air modeste , un marchand feroit mal ses affaires s'il ne savoit au moins lire et écrire. — Hé bien, reprit-elle, lisez les paroles qui sont écrites sur ce voile ; aussi bien c'est une occasion pour moi de vous raconter mon histoire. »
Ganem prit le voile et lut ces mots : Jt suis à vous, et vous êtes à moi, 6 descendant de l'oncle du prophète ! Ce descendant de l'oncle du prophète étoit le calife Haroun-al-Raschid , qui régnoit alors, et qui descendoit d'Abbas, oncle de Mahomet.
Quand Ganem eut compris le sens de ces paroles : « Ah ! Madame I s'écria-t-il tristement , je viens de vous donner la vie , et voilà une écriture qui me donne la mort! Je n'en comprends pas tout le mystère; mais elle ne me fait que trop connoître que je suis le plus malheureux de tous les hommes. Pardonnez-moi , Madame , la liberté que je prends de vous le dire. Je n'ai pu vous voir sans vous donner mon cœur ; vous n'ignorez pas vous-même qu'il n'a pas été en mon pouvoir de vous le refuser , et c'est ce qui rend excusable ma témérité. Je me proposois de toucher le vôtre par mes respects , mes soins , mes complaisances , mes
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assiduités, mes soumissions, ma constance; et à peine j'ai conçu ce dessein flatteur que me voilà déchu de toutes mes espérances. Je ne réponds pas de soutenir longtemps un si grand malheur. Mais, quoi qu'il en puisse être, j'aurai la consolation de mourir tout à vous. Achevez , Madame, je vous en conjure , achevez de me donner un entier éclaircissement de ma triste destinée. »
Il ne put prononcer ces paroles sans répandre quelques larmes. La dame en fut touchée. Loin de se plaindre de la déclaration qu'elle venoit d'entendre, elle en sentit une joie secrète : car son cœur commençoit à se laisser surprendre. Elle dissimula toutefois; et, comme si elle n'eût pas fait d'attention au discours de Ganem : a Je me serois bien gardée, lui répondit-elle, de vous montrer mon voile si j'eusse cru qu'il dût vous causer tant de déplaisir, et je ne vois pas que les choses que j'ai à vous dire doivent rendre votre sort aussi déplorable que vous vous l'imaginez. Vous saurez donc , poursuivit-elle , pour vous apprendre mon histoire , que je me nomme Tourmente , nom qui me fut donné au moment de ma naissance, à cause que l'on jugea que ma vue causeroit un jour bien des maux. Il ne vous doit pas être inconnu, puis* qu'il n'y a personne dans Bagdad qui ne sache que le calife Haroun-al-Raschid, mon souverain maître et le vôtre, a une favorite qui s'appelle ainsi. On
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m'amena dans son palais dès mes plus tendres années, et j'y ai été élevée avec tout le soin que l'on a coutume d'avoir des personnes de mon sexe destinées à y demeurer. Je ne réussis pas mal dans tout ce qu'on prit la peine de m'enseigner ; et cela, joint à quelques traits de beauté, m'attira Famitié du calife , qui me donna un appartement particulier auprès du sien. Ce prince n'en demeura pas à cette distinction , il nomma vingt femmes pour me servir, avec autant d'eunuques; et depuis ce temps-là il m'a fait des présens si considérables que je me suis vue plus riche qu'aucune reine qu'il y ait au monde. Vous jugez bien par là que Zobéide, femme et parente du calife, n'a pu voir mon bonheur sans en être jalouse. Quoique Haroun ait pour elle toutes les considérations imaginables, elle a cherché toutes les occasions possibles de me perdre. Jusqu'à présent je m'étois assez bien garantie de ses pièges; mais enfin j'ai succombé au dernier effort de sa jalousie , et sans vous je serois à l'heure qu'il est dans l'attente d'une mort inévitable. Je ne doute pas qu'elle n'ait corrompu une de mes esclaves, qui me présenta hier au soir dans de la limonade une drogue qui cause un assoupissement si grand qu'il est aisé de disposer de ceux à qui l'on en fait prendre; et cet assoupissement est tel que pendant sept ou huit heures rien n'est capable de le dissiper. J'ai d'autant plus de sujet Les Mille et une Nuits. VII. S
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de faire ce jugement que j'ai le sommeil naturellement très léger et que je m'éveille au moindre bruit. Zobéide, pour exécuter son mauvais dessein ^ a pris le temps de l'absence du calife , qui depuis peu de jours est allé se mettre à la tête de ses troupes pour punir l'audace de quelques rois voisins qui se sont ligués pour lui faire la guerre. Sans, cette conjoncture, ma rivale, toute furieuse qu'elle est, n'auroit osé rien entreprendre contre ma vie. Je ne sais ce qu'elle fera pour dérober au calife la connoîssance de cette action ; mais vous voyez que j'ai un très grand intérêt que vous me gardiez te secret. Il y va de ma vie ; je ne serois pas en sûreté chez vous tant que le calife sera hors de Bagdad. Vous êtes intéressé vous-même à tenir mon aventure secrète : car, si Zobéide apprenoit l'obligation que je vous ai, elle vous puniroit vous-même de m'avoir conservée. Au retour du calife , j'aurai moins de mesures à garder. Je trouverai moyen de l'instruire de tout ce qui s'est passé, et je suis persuadée qu'il sera plus empressé que moi-même à. reconnoître un service qui me rend à son amour. » Aussitôt que la belle favorite d'Haroun-al-Raschid eut cessé de parler , Ganem prit la parole» « Madame, lui dit-il , je vous rends mille grâces de m'avoir donné l'éclaircissement que j'ai pris la liberté de vous demander, et je vous supplie de croire que vous êtes ici en sûreté. Les sentimens
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^ue TOUS m'avez inspirés vous répondent de ma discrétion. Pour celle de mes esclaves, j'avoue ^u'il faut s'en défier. Ils pourroient manquer à la fidélité qu'ils me doivent, s'iU savoient par quel liasard et dans quel lieu j'ai eu le bonheur de vous rencontrer. Mais c'est ce qu'il leur est impossible de deviner. J'oserai même vous assurer qu'ils n'auront pas la moindre curiosité de s'en informer. Il est si naturel aux jeunes gens de chercher de belles esclaves qu'ils ne seront nullement surpris de vous voir ici, dans Topinion qu'ils auront que vous en êtes une, et que je vous ai achetée. Ils croiront encore que j'ai eu mes raisons pour vous amener chez moi de la manière qu'ils l'ont vu : ayez donc Tesprit en repos là-dessus, et soyez sûre que vous serez servie avec tout le respect qui est dû à la favorite d'un monarque aussi grand que le nôtre. Mais, quelle que soit la grandeur qui l'environne, permettez- moi de vous déclarer. Madame, que rien ne sera capable de me faire révoquer le don que je vous ai fait de mon cœur. Je sais bien que je n'oublierai jamais que ce qui appartient au maître (Si défendu à l'esclave. Mais je vous aimois avant que vous m'eussiez appris que votre foi étoit engagée au calife ; il ne dépend pas de moi de vaincre une passion qui, quoique encore naissante, a toute la force d'un amour fortifié par une parfaite correspondance. Je souhaite que votre auguste et trop
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heureux amant vous venge de la malignité de Zo* béide en vous rappelant auprès de lui, et, quand vous vous verrez rendue à ses souhaits , que vous vous souveniez de l'infortuné Ganem , qui n'est pas moins voire conquête que le calife. Tout puissant qu'il est, ce prince, si vous n'êtes sensible qu'à la tendresse , je me flatte qu'il ne m'effacera point de votre souvenir. Il ne peut vous aimer avec plus d'ardeur que je vous aime ; et je ne cesserai de brûler pour vous en quelque lieu du monde que j'aille expirer après vous avoir perdue. »
Tourmente s'aperçut que Ganem étoit pénétré de la plus vive douleur ; elle en fut attendrie; mais» voyant l'embarras où elle alloit se jeter en conti* nuant la conversation sur cette matière, qui pouvoit insensiblement la conduire à faire paroître le penchant qu'elle se sentoit pour lui : « Je vois bien» lui dit-elle, que ce discours vous fait trop de peine ; laissons-le, et parlons de l'obligation infinie que je vous ai. Je ne puis assez vous exprimer ma joie, quand je songe que sans votre secours je serois privée de la lumière du jour. »
Heureusement pour l'un et pour l'autre, on frappa à la porte en ce moment. Ganem se leva pour aller voir ce que ce pouvoit être , et il se trouva que c'étoit un des esclaves qui venoit lui annoncer l'arrivée du traiteur. Ganem, qui, pour plus grande précaution , ne vouloit pas que ses
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esclaves entrassent dans la chambre où étoit Tourmente, alla prendre ce que le traiteur avoit apprêté, et le servit lui-même à sa belle hôtesse qui, dans le fond de son âme, étoit ravie des soins qu'il avoit pour elle.
Après le repas, Ganem desservit comme il avoit servi; et, quand il eut remis toutes choses à la porte de la chambre entre les mains de ses esclaves : « Madame, dit-il à Tourmente, vous serez peut-être bien aise de vous reposer présentement. Je vous laisse ; et, quand vous aurez pris quelque repos, vous me verrez prêt à recevoir vos ordres. » En achevant ces paroles il sortit et alla acheter deux femmes esclaves ; il acheta aussi deux paquets, l'un de linge fin et l'autre de tout ce qui pouvoit composer une toilette digne de la favorite du calife. Il mena chez lui les deux esclaves, et, les présentant à Tourmente : a Madame, lui dit-il, une personne comme vous a besoin de deux filles au moins pour la servir; trouvez bon que je vous donne celles-ci. »
Tourmente admira l'attention de Ganem. « Seigneur, dit-elle, je vois bien que vous n'êtes pas homme à faire les choses à demi. Vous augmentez par vos manières l'obligation que je vous ai; mais j'espère que je ne mourrai pas ingrate, et que le Ciel me mettra bientôt en état de reconnoître toutes vos actions généreuses. »
Quand les femmes esclaves se furent retirées
dans une chambre voisine où le jeune marchand les envoya, il s'assit sur le sofa où étoit Tourmente, mais à certaine distance d'elle pour lui marquer plus de respect. Il remit l'entretien sur sa passion, et dit des choses très touchantes sur les obstacles invincibles qui lui ôtoient toute espérance. « Je n'ose même espérer, disoit-il, d'exciter par ma tendresse le moindre mouvement de sensibilité dans un cœur comme le vôtre, destiné au plus puissant prince du monde. Hélas ! dans mon malheur, ce seroit une consolation pour moi , si je pouvois me flatter que vous n'avez pu voir avec indifférence l'excès de mon amour ! — Seigneur, lui répondit Tourmente — — Ah! Madame, interrompit Ganem à ce mot de seigneur , c'est pour la seconde fois que vous me faites l'honneur de me traiter de seigneur ! La présence des femmes esclaves m'a empêché la première fois de vous dire ce que j'en pensois : au nom de Dieu, Madame, ne me donnez point ce titre d'honneur, il ne me convient pas. Traitez-moi, de grâce, comme votre esclave. Je le suis, et je ne cesserai jamais de l'être, — Non, non, interrompit Tourmente à son tour, je me garderai bien de traiter ainsi un homme à qui je dois la vie. Je serois une ingrate si je disois ou si je faisois quelque chose qui ne vous convînt pas. Laissez -moi donc suivre les mouvemens de ma reconnoissance, et n'exigez pas pour prix de
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VOS bienfaits que j'en use malhonnêtement avec vous. C'est ce que je ne ferai jamais. Je suis trop touchée de votre conduite respectueuse pour en abuser, et je vous avouerai que je ne vois point d'un œil indifférent tous les soins que vous prenez. Je ne vous en puis dire davantage. Vous savez les raisons qui me condamnent au silence. »
Ganem fut enchanté de cette déclaration : il en pleura de joie, et, ne pouvant trouver de termes assez forts à son gré pour remercier Tourmente, il se contenta de lui dire que, si elle savoit bien ce qu'elle devoit au calife, il n'ignoroit pas de son côté que ce. qui appartient au maître est défendu à V esclave.
Comme il s'aperçut que la nuit approchoit, il se leva pour aller chercher de la lumière. Il en apporta'^ lui-même, et de quoi faire la collation, selon l'usage ordinaire de la ville de Bagdad, où, après avoir fait un bon repas à midi, on passe la soirée à manger quelques fruits et à boire du vin, en s'entretenant agréablement jusqu'à l'heure de se retirer.
Ils se mirent tous deux à table. D'abord ils se firent des complimens sur les fruits qu'ils se présentoient l'un à l'autre. Insensiblement l'excellence du vin les engagea tous deux à boire ; et ils n'eurent pas plus tôt bu deux ou trois coups qu'ils se firent une loi de ne plus boire sans chanter quelque air
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auparavant. Ganem chantoit des vers qu'il composoit sur-le-champ et qui exprimoient la force de sa passion ; et Tourmente , animée par son exemple, composoit et chantoit aussi des chansons qui avoient du rapport à son aventure , et dans lesquelles il y avoit toujours quelque chose que Ganem pouvoit expliquer favorablement pour lui. A cela près, la fidélité qu'elle devoit au calife y fut exactement gardée. La collation dura fort longtemps. La nuit étoit déjà fort avancée , qu'ils ne songeoîent point encore à se séparer. Ganem toutefois se retira dans un autre appartement, et laissa Tourmente dans celui où elle étoit, où les femmes esclaves qu'il avoit achetées entrèrent pour la servir.
Ils vécurent ensemble de cette manière pendant plusieurs jours. Le jeune marchand ne sortoit que pour des affaires de la dernière importance; encore prenoît-il le temps que sa dame reposoit : car il ne pouvoit se résoudre à perdre un seul des momens qu'il lui étoit permis de passer auprès d'elle. Il n' étoit occupé que de sa chère Tourmente, qui, de son côté, entraînée par son penchant, lui avoua qu'elle n' avoit pas moins d'amour pour lui qu'il n'en avoit pour elle. Cependant, quelque épris qu'ils fussent l'un de l'autre , la considération du calife eut le pouvoir de les retenir dans les bornes qu'elle exigeoit d'eux; ce qui rendoit leur passion plus vive.
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Tandis que Tourmente , arrachée pour ainsi dire des mains de la mort, passoit si agréablement le temps chez Ganem , Zobéide n'étoit pas sans embarras au palais d'Haroun-al-Raschid.
Les trois esclaves ministres de sa vengeance n'eurent pas plus tôt enlevé le coffre sans savoir ce qu'il y avoit dedans, ni même sans avoir la moindre curiosité de l'apprendre , comme gens accoutumés à exécuter aveuglément ses ordres , qu'eik devint la proie d'une cruelle inquiétude. Mille importunes réflexions vinrent troubler son repos. Elle ne put goûter un moment la douceur du sommeil; elle passa la nuit à rêver aux moyens de cacher son crime. « Mon époux, disoit-elle, aime Tourmente plus qu'il n'a jamais aimé aucune de ses favorites. Que lui répondrai-je à son retour, lorsqu'il me demandera de ses nouvelles ? » Il lui vint dans l'esprit plusieurs stratagèmes ; mais elle n'en étoit pas contente : elle y trouvoit toujours des difficultés, et elle ne savoit à quoi se déterminer. Elle avoit auprès d'elle une vieille dame qui l'avoit élevée dès sa plus tendre enfance; elle la fit venir dès la pointe du jour , et , après lui avoir fait confidence de son secret : « Ma bonne mère, lui dit-elle, vous m'avez toujours aidée de vos bons conseils; si jamais j'en ai eu besoin, c'est dans cette occasion-ci, où il s'agit de calmer mon esprit, qu'un trouble mortel agite,
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et de me donner un moyen de contenter le calife. — Ma chère maîtresse, répondit la vieille dame, il eût beaucoup mieux valu ne vous pas mettre dans rembarras où vous êtes ; mais , comme c'est une affaire faite, il n'en faut plus parler. Il ne faut songer qu'au moyen de tromper le Commandeur des croyans, et je suis d'avis que vous fassiez tailler en diligence une pièce de bois en forme de cadavre; nous l'envelopperons de vieux linges , et, après l'avoir enfermée dans une bière, nous la ferons enterrer daûs quelque endroit du palais ; ensuite, sans perdre de temps, vous ferez bâtir un mausolée de marbre en dôme sur le lieu de la sépulture , et dresser une représentation que vous ferez couvrir d'un drap noir et accompagner de grands chandeliers et de gros cierges à l'entour. Il y a encore une chose, poursuivit la vieille dame, qu'il est bon de ne pas oublier ; il faudra que vous preniez le deuil , et que vous le fassiez prendre à vos femmes, aussi bien qu'à celles de Tourmente, à vos eunuques, et enfin à tous les officiers du palais. Quand le calife sera de retour , qu'il verra tout son palais en deuil et vous-même, il ne manquera pas d'en demander le sujet. Alors vous aurez lieu de vous en faire un mérite auprès de lui , en disant que c'est à sa considération que vous avez voulu rendre les derniers devoirs à Tourmente qu'une mort subite a enlevée. Vous lui direz que vous avez
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fait bâtir un mausolée , et qu'enfin vous avez fait à sa favorite tous les honneurs qu'il lui auroit rendus lui-même s'il avoit été présent. Comme sa passion pour elle a été extrême , il ira sans doute répandre des larmes sur son tombeau. Peut-être aussi , ajouta la vieille , ne croira-t-il point qu'elle soit morte effectivement : il pourra vous soupçonner de l'avoir chassée du palais par jalousie, et regarder tout ce deuil comme un artifice pour le tromper et l'empêcher de la faire chercher. Il est à croire qu'il fera déterrer et ouvrir la bière, et il est sûr qu'il sera persuadé de sa mort sitôt qu'il verra la figure d'un mort enseveli. Il vous saura bon gré de tout ce que vous aurez fait , il vous en témoignera de la reconnoissance. Quant à la pièce de bois, je me charge de la faire tailler moi-même par un charpentier de la ville , qui ne saura pas l'usage qu'on en veut faire. Pour vous, Madame, ordonnez à cette femme de Tourmente , qui lui présenta hier la limonade , d'annoncer à ses compagnes qu'elle vient de trouver leur maîtresse morte dans son lit , et , afin qu'elles ne songent qu'à la pleurer sans vouloir entrer dans sa chambre, qu'elle ajoute qu'elle vous en a donné avis, et que vous avez déjà donné ordre à Mesrour de la faire ensevelir et enterrer. »
D'abord que la vieille dame eut achevé de parler, Zobéide tira un riche diamant de sa cassette,
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et, le lui mettant au doigt et Tembrassant : « Ah 1 ma bonne mère ! lui dit-elle toute transportée de joie, que je vous ai d'obligation ! Je ne me serois jamais avisée d'un expédient si ingénieux. Il ne peut manquer de réussir, et je sens que je commence à reprendre ma tranquillité. Je me remets donc sur vous du soin de la pièce de bois , et je vais donner ordre au reste. »
La pièce de bois fut préparée avec toute la diligence que Zobéide pouvoit souhaiter, et portée ensuite par la vieille dame même à la chambre de Tourmente, où elle l'ensevelit comme un mort et la mit dans une bière ; puis Mesrour , qui fut trompé lui-même, fit enlever la bière et le fantôme de Tourmente, que l'on enterra avec les cérémonies accoutumées dans l'endroit que Zo béide avoit marqué^ et aux pleurs que versoient les femmes de la favorite, dont celle qui avoit présenté la limonade encourageoit les autres par ses cris et ses lamentations.
Dès le même jour, Zobéide fit venir l'architecte du palais et des autres maisons du calife , et , sur les ordres qu'elle lui donna, le mausolée fut achevé en très peu de temps. Des princesses aussi puissantes que l'étoit l'épouse d'un prince qui commandoit du levant au couchant sont toujours obéies à point nommé dans l'exécution de leurs volontés. Elle eut aussi bientôt pris le deuil avec toute
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sa cour, ce qui fut cause que la nouvelle de la mort de Tourmente se répandit dans toute la ville.
Ganem fut des derniers à l'apprendre : car, comme je i*ai déjà dit, il ne sortoit presque point. 11 l'apprit pourtant un jour. « Madame, dit-il à la belle favorite du calife , on vous croit morte dans Bagdad, et je ne doute pas que Zobéide elle-même n'en soit bien persuadée. Je bénis le Ciel d'être la cause et l'heureux témoin que vous vivez. Et plût à Dieu que , profitant de ce faux bruit , vous vou* lussiez lier votre sort au mien , et venir avec moi loin d'ici régner sur mon cœur ! Mais où m'emporte un transport trop doux ? Je ne songe pas que vous êtes née pour faire le bonheur du plus puissant prince de la terre, et que le seul Harounal-Raschid est digne de vous. Quand même vous seriez capable de me le sacrifier, quand vous voudriez me suivre ,* devrois-je y consentir? Non , je dois me souvenir sans cesse que ce qui appartient au maître est défendu à l'esclave, »
L'aimable Tourmente , quoique sensible aux tendres mouvemens qu'il faisoit paroître, gagnoit sur elle de n'y pas répondre. « Seigneur, lui ditelle , nous ne pouvons empêcher Zobéide de triompher. Je suis peu surprise de l'artifice dont elle se sert pour couvrir son crime ; mais laissonsla faire, je me flatte que ce triomphe sera bientôt suivi de douleur. Le calife reviendra, et nous trou-
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verons moyen de l'informer secrètement de tout ce qui s'est passé. Cependant prenons plus de précautions que jamais pour qu'elle ne puisse apprendre que je vis : je vous en ai déjà dit les conséquences. » Au bout de trois mois, le calife revint à Bagdad, glorieux et vainqueur de tous ses ennemis. Impatient de revoir Tourmente et de lui faire hommage de ses nouveaux lauriers, il entre dans son palais. Il est étonné de voir les officiers qu'il y avoit laissés tous habillés de noir. Il en frémit sans savoir pourquoi; et son émotion redoubla lorsqu'en arrivant à Tappartement de Zobéide, il aperçut cette princesse qui venoit au-devant de lui en deuil, aussi bien que toutes les femmes de sa suite. Il lui demanda d'abord le sujet de ce deuil avec beaucoup d'agitation. « Commandeur des croyans, répondit Zobéide , je l'ai pris pour Tourmente, votre esclave, qui est morte si prbmptement qu'il n'a pas été possible d'apporter aucun remède à son mal. » Elle voulut poursuivre, mais le calife ne lui en donna pas le temps. Il fut si saisi de cette nouvelle qu'il en poussa un grand cri; ensuite il s'évanouit entre les bras de Giafar, son vizir, dont il étoit accompagné. Il revint pourtant bientôt de sa foiblesse ; et, d'une voix qui marquoit son extrême douleur, il demanda où sa chère Tourmente avoit été enterrée. « Seigneur , lui dit Zobéide, j'ai pris soin moi-même de ses funérailles,
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et je n'ai rien épargné pour les rendre superbes. J'ai fait bâtir un mausolée de marbre sur le lieu de sa sépulture. Je vais vous y conduire, si vous le souhaitez. »
Le calife ne voulut pas que Zobéide prît cette peine, et se contenta de s'j faire mener par Mesrour. Il y alla dans Fétat où il étoit, c'est-àdire en habit de campagne. Quand il vit la représentation couverte d'un drap noir, les cierges allumés tout autour et la magnificence du mausolée, il s'étonna que Zobéide eût fait les obsèques de sa rivale avec tant de pompe ; et, comme il étoit naturellement soupçonneux, il se défia de la générosité de sa femme, et pensa que sa maîtresse pouvoit n'être pas morte ; que Zobéide, profitant de sa longue absence , l'avoit peut-être chassée du palais, avec ordre à ceux qu'elle avoit chargés de sa conduite de la mener si loin que l'on n'entendît jamais parler d'elle. Il n'eut pas d'autre soupçon : car il ne crojoit pas Zobéide assez méchante pour avoir attenté à la vie de sa favorite.
Pour s'éclaircir par lui-même de la vérité, ce prince commanda qu'on ôtât la représentation, et fît ouvrir la fosse et la bière en sa présence; mais, dès qu'il eut vu le linge qui enveloppoit la pièce de bois , il n'osa passer outre. Ce religieux calife craignit d'offenser la religion en permettant que l'on touchât au corps de la défunte ; et cette
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scrupuleuse crainte l'emporta sur Tamour et sur la curiosité. Il ne douta plus de la mort de Tourmente. Il fit refermer la bière, remplir la fosse, et remettre la représentation en l'état où elle étoit auparavant.
Le calife , se croyant obligé de rendre quelques soins au tombeau de sa favorite, envoya chercher les ministres de la religion, ceux du palais, et les lecteurs de TÂlcoran ; et , tandis que Ton étoit occupé à les rassembler, il demeura dans le mausolée, où il arrosa de ses larmes la terre qui couvroit le fantôme de son amante. Quand tous les ministres qu'il avoit appelés furent arrivés, il se mit à la tête de la représentation, et eux se rangèrent à l'entour et récitèrent de longues prières, après quoi les lecteurs de FAlcoran lurent plusieurs chapitres.
La même cérémonie se fit tous les jours pendant l'espace d'un mois, le matin et l'après-dîner, et toujours en présence du calife, du grand -vizir Giafar et des principaux officiers de la cour, qui tous étoîent en deuil, aussi bien que le calife, qui, durant tout ce temps -là, ne cessa d'honorer de ses larmes la mémoire de Tourmente, et ne voulut entendre parler d'aucune affaire.
Le dernier jour du mois, les prières et la lecture de l'Alcoran durèrent depuis le matin jusqu'à la pointe du jour suivant ; et enfin ^ lorsque tout fut
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achevé y chacun se retira chez soi : Haroun-al- Raschid, fatigué d'une si longue veille, alla se re« poser dans son appartement , et s*endormit sur un sofa entre deux dames de son palais, dont l'une assise au chevet et l'autre au pied de son lit s'occupoient durant son sommeil à des ouvrages de broderie et demeuroient dans un grand silence.
Celle qui étoit au chevet et qui s'appeloit Aube du jour, voyant le calife endormi, dit tout bas à l'autre dame : « Étoile du matin, car elle se nommoit ainsi, il j a bien des nouvelles. Le Commandeur des croyans, notre cher seigneur et maître, sentira une grande joie à son réveil lorsqu'il apprendra ce que j'ai à lui dire. Tourmente n'est pas morte; elle est -en parfaite santé. — O Ciel! s'écria d'abord Étoile du matin toute transportée de joiej seroit-il bien possible que la belle, la charmante, l'incomparable Tourmente fût encore du monde ? » Étoile du matin prononça ces paroles avec tant de vivacité et d'un ton si haut que le calife s'éveilla. Il demanda pourquoi on avoit interrompu son sommeil, ce Âh ! Seigneur I reprit Étoile du matin, pardonnez-moi cette indiscrétion. Je n'ai pu apprendre tranquillement que Tourmente vit encore. J^en ai senti un transport que je n'ai pu retenir. — Hé I qu' est-elle donc devenue, dit le calife, s'il est vrai qu'elle ne soit pas morte ? — Commandeur des croyans, répondit Aube du Les Mille et une Nuits, VII. 5
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jour, j^ai reçu ce soir, d'un homme inconnu, ub billet sans signature, mais écrit de la propre main de Tourmente, qui me mande sa triste aventure et m'ordonne de vous en instruire. J*attendois, peur m'acquitter de ma commission, que vous eussiez pris quelques momens de repos , jugeant que vou»
deviez en avoir besoin après la fatigue, et -^
Donnez, donnez-moi ce billet, interrompit avec précipitation le calife; vous avez m^l à propos différé de me le remettre. »
Aube du )our lui présenta aussitôt le billet; il rouvrit avec beaucoup (^impatience. Tourmente y faisoit un détail de tout ce qui s*étoit passé ; mai« eU:e s*étendoit un peu trop sur les soins que Gane^ avoit d^elle. Le calife, naturellement jaloux, au lie^ d^'ètre touché de l'inhumanité de Zobéide , ne fut sensible qu'à l'infidélité qu'il s^imagina que Tau^rmente lui avoit faite. « Hé quoi I dit-il après avoir lu le billet , ii y a quatre mois que la perfide e&l avec un jeune marchand dont elle a l^elfronterie de me vanter l'attention pour elle ! Il j a trente jours que je suis de retour à Bagdad, et elle s'avise aujourd'hui de me donner de ses nouvelles ! L't»grate , pendant que je consuB&e les }oufs à la pleurer, elle les passe à me trahir î Allons, vengeons^nous d'une infidèle et du jeune audacieux qui m^outrage. » En achevant ces mots, ce prince se leva, et entra dans une grande salle où il avoit
coutume de se faire voir et de donner audience aux seigneurs de sa cour. La première porte en fut ouverte, et aussitôt les courtisans, qui attendoient te moment, entrèrent. Le grand-vizir Giafar panit, et se prosterna devant le trône où le calife s'^ëtoit assis. Ensuite il se releva et se tint debout devant son maître, qui lui dit d'un air à lui marquer qu*il vouloit être obéi promptement : <k Giafar, ta présence est nécessaire pour Pexécution d'un ordre important dont je vais te charger. Prends avec toi quatre cents hommes de ma garde, et t'informe premièrement où demeure un marchand de Damas, nommé Ganem, fils d'Abou Aibou. Quand tu le sauras, rends-toi à sa maison et fais-la raser jusqu'aux fondemens; mais saisis-toi auparavant de la personne de Ganem, et me l'amène ici avec Tourmente mon esclave, qui demeure chez lui depuis quatre mois. Je veux la châtier, et faire un exemple du téméraire qui a eu l'insolence de me manquer de respect. »
Le grand-vizir , après avoir reçu cet ordre précis ^ fit une profonde révérence au calife , en se mettant la main sur la tête pour marquer qu'il vouioit la perdre plutôt que de ne lui pas obéir , et puis il sortit. La première chose qu'il fit fut d'envoyer demander au sjndic des marchands d'étoffes étrangères et de toiles fines des nouvelles de Ganem, avec ordre surtout de s'informer de la rue
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et [de la maison où il demeuroit. L'olïîcier qu'il chargea de cet ordre lui rapporta bientôt qu'il y avoit quelques mois qu'il ne paroissoit presque plus^ et que Ton ignoroit ce qui pouvoit le retenir chez lui , s'il y étoit. Le même officier apprit aussi à Giafar l'endroit où demeuroit Ganem , et jusqu'au nom de la veuve qui lui avoit loué la maison.
Sur ces avis auxquels on pouvoit se fier, ce ministre , sans perdre de temps , se mit en marche avec les soldats que le calife lui avoit ordonné de prendre ; il alla chez le juge de police , dont il se fit accompagner; et , suivi d'un grand nombre de maçons et de charpentiers munis des outils nécessaires pour raser une maison, il arriva devant celle de Ganem. Comme elle étoit isolée, il disposa les soldats à l'entour pour empêcher que le jeune marchand ne lui échappât.
Tourmente et Ganem achevoient alors de dîner. La dame étoit assise près d'une fenêtre qui donnoit sur la rue. Elle entend du bruit : elle regarde par la jalousie ; et, voyant le grand-vizir qui s'approchoit avec toute sa suite, elle jugea qu'on n'^en Youloit pas moins à elle qu'à Ganem. Elle comprit que son billet avoit été reçu ; mais elle ne s'étoit pas attendue à une pareille réponse , et elle avoit espéré que le calife prendroit la chose d'une autre manière. Elle ne savoit pas depuis quel temps ce prince étoit de retour; et, quoiqu'elle lui connût
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du penchant à la jalousie , elle ne craignoit rien de ce côté-là. Cependant la vue du grand-vizir et des soldats la fit trembler , non pour elle à la vérité, mais pour Ganem. Elle ne douta point qu'elle ne se justifiât , pourvu que le calife voulût bien l'entendre. A l'égard de Ganem, qu'elle chérissoit moins par reconnoissance que par inclination, elle prévoyoit que son rival irrité voudroit le voir et pourroit le condamner sur sa jeunesse et sa bonne mine. Prévenue de cette pensée , elle se tourna vers le jeune marchand. « Ah ! Ganem ! lui ditelle, nous sommes perdus. C'est vous et moi que l'on cherche. » Il regarda aussitôt par la jalousie, et fut saisi de frayeur lorsqu'il aperçut les gardes du calife , le sabre nu , et le grand-vizir avec le juge de police à leur tête. A cette vue, il demeura immobile et n'eut pas la force de prononcer une seule parole. « Ganem, reprit la favorite, il n'y a point de temps à perdre. Si vous m'aimez, prenez vite l'habit d'un de vos esclaves , et frottez-vous le visage et les bras de noir de cheminée. Mettez ensuite quelques-uns de ces plats sur votre tête ; on pourra vous prendre pour le garçon du traiteur, et on vous laissera passer. Si l'on vous demande oii est le maître de la maison, répondez sans hésiter qu'il est au logis. — Ah ! Madame ! dit à son tour Ganem, moins efifrayé pour lui que pour Tourmente, vous ne songez qu'à moi. Hélas!
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^u'allez-YOïis devenir? — Ne vous en mettez p^s €n peine, reprit-elle > c'est à moi d*y songer. A regard de ce que vous laissez dans cette maison, j'en aurai soin , et j'espère qu'un jour tout vous sera fidèlement rendu quand la colère du calife sera lassée ; mais évitez &a violence. Les ordres qu'il donne dans ses premiers mouvemens sont toujours funestes k y* L'affliction du jeune marchand étoit telle qu'il ne savoit à quoi se détermine): ; et il se seroit sans doute laissé surprendre par les soldats du calife » si Tourmente he l'eût pressé de se déguiser. Il se rendit à ses ià&tances : il prit un habit d'esclave , se barbouilla de suie; et il étoit temps, car on frappa à la porte , et tout ce qu'ils purent faire, ce fut de s'embrasser tendrement. Ils étoient tous deux si pénétrés de douleur qu'il leur fut impossible de se dire un seul mot. Tels furent leurs adieux. Ganem sortit enfin avec quelques plats sur la tête. On le prit effectivement pour un garçon traiteur, et on ne l'arrêta point. Au contraire, le grand^vizir, qui le rencontra le premier^ se rangea pour le laisser passer , étant fort éloigné de s'imaginer que ce fût celui qu'il cherchoit. Ceux qui étoient derrière le grand-vizir lui firent place de même et favorisèrent ainsi sa fuite. Il gagna une des portes de la ville en diligence et se sauva. Pendant qu'il se déroboit aux poursuites du grand-vizir Giafar, ce ministre entra dans la cham-
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bre OÙ étoit Tounnente , assise sur ur sofa, et où it j avoît une assez grande quantité de coffres rempKs des bardes de Ganera , et de l'argent qu'il avoit fait de ses marchandises.
Dès que Tourmente YÎt entrer \e grand-vizir, ctte se prosterna fa face contre terre ; et, demeurant en cet état comme disposée à recevoir la mort: « Seigneur, dit-elle, je suis prête à subir l^arrêt que le Commandeur des croyans. a prononcé contre moi ; vous n*avez qu'à me l'annoncer. — Madame , lui répondit Giafar en se prosternant aussi jusqu'à ce qu'elle se fût relevée, ^ Dieu ne plaise que personne ose mettre sur vous une main profane ! Je n'ai pas dessein de vous faire le moindre déplaisir. Je n'ai point d*autre ordre que de vous supplier de vouloir bien venir au palais avec moi , et de vous y conduire avec le marchand qui demeure en cette maison. — Seigneur, reprit la favorite en se levant , partons , je iuh prête à vous suivre. Pour ce qui est du jeune mar-p chand à qui je dois la vie, il n*est point ici. H y a près dSin mois qu^il est allé à Dama», oii st% affaires Pont appelé , et, jusqu'à son retour, il m'a laissé en garde ces coffres que vous voyez. Je vous conjure de vouloir bien les faire porter au palai», et de donner ordre qu'on les mette en sûreté, aftn que je tienne la promesse que je lui ai faite d*en %toîr tout le soin imaginable.
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— Vous serez obéie, Madame », répliqua -Giafar. Et aussitôt il fit venir des porteurs. Il leur ordonna d'enlever les coffres et de les porter à Mesrour.
D'abord que les porteurs furent partis , il parla à l'oreille du juge de police; il le chargea du soin de faire raser la maison , et d'y faire auparavant chercher partout Ganem , qu'ail soupçonnoit d'être caché, quoi que lui eût dit Tourmente. Ensuite il sortit et emmena avec lui cette jeune dame, suivie des deux femmes esclaves qui la servoient. A l'égard des esclaves de Ganem , on n'y fit pas d'attention. Ils se mêlèrent parmi la foule , et on ne sait ce qu'ils devinrent.
Giafar fut à peine hors de la maison que les maçons et les charpentiers commencèrent à la raser ; et ils firent si bien leur devoir qu'en moins d'une heure il n'en resta aucun vestige. Mais le juge de police, n'ayant pu trouver Ganem, quelque perquisition qu'il en eût faite , en fit donner avis au grand-vizir avant que ce ministre arrivât au palais, a Hé bien, lui dit Haroun-al-Raschid en le voyant entrer dans son cabinet , as-tu exécuté mes ordres? — Oui, Seigneur, répondit Giafar; la maison où demeuroit Ganem est rasée de fond en comble, et je vous amène Tourmente, votre favorite ; elle est à la porte de votre cabinet; je vais la faire entrer, si vous me l'ordonnez. Pour le jeune
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marchand , on ne Ta pu trouver , quoiqu'on Tait cherché partout. Tourmente assure qu'il est parti pour Damas depuis un mois. »
Jamais emportement n'égala celui que le calife fit paroitre lorsqu'il apprit que Ganem lui étoit échappé. Pour sa favorite, prévenu qu'elle lui avoit manqué de fidélité , il ne voulut ni la voir ni lui parler, a Mesrour, dit-il au chef des eunuques qui étoit présent, prends l'ingrate , la perfide Tourmente, et va l'enfermer dans la tour obscure. » Cette tour étoit dans l'enceinte du palais , et servoit ordinairement de prison aux favorites qui donnoient quelque sujet de plainte au calife.
Mesrour, accoutumé à exécuter sans réplique les ordres de son maître, quelque violens qu'ils fussent, obéit à regret à celui-ci. Il en témoigna sa douleur à Tourmente , qui en fut d'autant plus affligée qu'elle avoit compté que le calife ne refuseroit pas de lui parler. Il lui fallut céder à sa triste destinée et suivre Mesrour, qui la conduisit à la tour obscure, où il la laissa.
Cependant le calife , irrité , renvoya son grandvizir, et, n^écoutant que sa passion , écrivit de sa propre main la lettre qui suit , au roi de Syrie son cousin et son tributaire, qui demeuroit à Damas:
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