‹ Les mille et une nuits du théâtreChapitre 70 sur 70 · LA BELLE MADAME DONIS · texte numérisé non relu

LA BELLE MADAME DONIS

Drame en quatre actes, par MM. Edmond Gondinet et Hector Malot.

La Belle Madame Donis est le sujet d’une étude de mœurs provinciales, qui, si je m’en fie au talent apprécié de M. Hector Malot, doit être fort piquante. Qui de nous, pourvu qu’il ait séjourné en province, ne fût-ce que huit jours, n’a entendu parler de la belle Mmc Une Telle, la gloire et l’ornement de la ville, à moins qu’elle n’en devienne le scandale ou aussi la victime? Il est resté dans mes souvenirs le nom de la belle Mmc de D..., jeune, charmante, spirituelle, lettrée, imprudente, on l’a dit, irréprochable, on n’en saurait douter, et qui mourut avant trente ans, lentement assassinée à coups d’épingle par les jalousies qu’irritait et coalisait contre elle la triple supériorité de la naissance, de l’esprit et de la beauté.

La belle Mrae Donis dépeinte par M. Hector Malot est à peu près l’opposé du type charmant dont

je viens d’évoquer la douloureuse mémoire, et son moindre tort est de n’exciter ni de mériter aucune sympathie. Ceci n’est rien pour le roman, qui vit de développements et de descriptions; c’est pour le théâtre un défaut capital. On va sentir la portée de cette objection préalable en lisant l’analyse de la pièce.

La scène se passe à Bordeaux. Un certain comte de Sainte-Austreberte, presque sexagénaire, essaye de réparer avec l’industrie les brèches que la galanterie a pratiquées dans sa fortune patrimoniale. Il est venu à Bordeaux diriger une entreprise de canalisation des passes de la Gironde, qui a pour ingénieur un jeune homme de talent et d’avenir nommé Philippe Heyrem. Le comte de Sainte-Austreberte, fort goûté dans la haute société bordelaise, est en train de se débattre contre les importunités d’un reporter qui scrute dans ses moindres détails la vie privée du grand industriel, lorsque survient une visite à laquelle le comte ne s’attendait pas.

Le visiteur n’est autre que le vicomte de Sainte- Austreberte, le propre fils du comte. Le vicomte Agénor, se voyant à trente ans suffisamment ruiné de corps et d’argent, a pensé que le moment était venu pour lui de se marier, et que son père l’aiderait puissamment à conquérir une héritière bordelaise. Le vicomte a déjà pris ses informations : il a jeté son dévolu sur Mlle Marthe Donis, née d’un premier mariage de M. Donis, l’un des plus riches armateurs de la ville. Le comte ne demande pas mieux que d’aider son digne héritier à s’établir sérieusement; il ne lui dissimule pas cependant les obstacles; d’abord, il y a la belle Mme Donis, seconde femme de l’armateur, et par conséquent belle-mère de Marthe, sans laquelle M. Donis ne prend aucune décision; ensuite, la jeune hile a une inclination décidée pour Philippe Heyrem,

l’ingénieur de la compagnie que dirige le comte. Le père et le fils se mettent en campagne pour faire le siège de Mmc Donis et pour miner le terrain sous les pas de Philippe Heyrem.

Celui-ci donne facilement barre sur lui; caractère absolu, cassant, poussant les scrupules de probité jusqu’à l’intolérance soupçonneuse et tracassière, Philippe ne tarde pas à se créer, du moins en apparence, des torts envers le comte, et à s’attirer la désapprobation de M. Donis, qui est l’un des commanditaires de l’entreprise. M. Donis oblige cependant Philippe à retirer sa démission qu’il avait jetée à la face du comte dans un moment de colère.

Présenté dans la famille Donis, le vicomte Agénor y est accueilli assez fraîchement par la fille et par la belle-mère. Mais il n’est pas homme à se décourager, et comme il ne recule devant aucun moyen, si peu délicat qu’il puisse être, pour s’assurer des chances, il ne tarde pas à découvrir que la belle Mmc Donis, que la vertueuse Mme Donis a un amant, le jeune et beau Mériolle, la coqueluche du Jockey-Club de Bordeaux. Courir sur cette piste, constater le délit, intercepter une lettre, tout cela n’est pour Agénor que l’affaire d’une heure; puis, muni de la pièce de conviction, il explique à Mme Donis que, maître de son secret, il exige qu’elle détermine M. Donis à lui accorder la main de sa fille. La belle Mme Donis, prodigieusement troublée, promet à Agénor de le seconder. En même temps, M. Donis, amené par des suggestions habiles à se méprendre sur le compte de Philippe Heyrem, le chasse de sa maison comme un coureur de dots qui s’y est introduit pour séduire Marthe, la plus riche héritière de Bordeaux.

Cependant, Marthe, désespérée de cette rupture, essaye de lutter; elle invoque l’appui de sa belle-mère qui, touchée du chagrin de la jeune fille, voudrait

bien lui venir en aide malgré l’engagement forcé qu’elle a pris envers Agénor. Mais celui-ci, qui ne laisse pas traîner les choses, oblige Mme Donis à confesser devant sa belle-fille qu’elle a encouragé les espérances du vicomte. Marthe, indignée contre sa belle-mère et étonnée d’une dupiiçirté dont elle ne soupçonne pas la cause, n’en persiste pas moins à déclarer en face au vicomte qu’elle ne sera jamais sa femme.

Le vicomte Agénor se détermine alors à porter le grand coup : il parvient, au moyen d’une ruse honteuse, à faire surprendre Mme Donis et M. de Mériolle par Marthe, dans des conditions qui trahissent d’une manière irrécusable leur coupable intimité.

La jeune et innocente Marthe est accablée en apprenant que son père, qu’elle adore, est odieusement trompé par la créature à laquelle il a donné son nom ; elle comprend que si elle résiste plus longtemps, le sinistre Agénor ne reculera pas devant un scandale dont son père sera la victime, et, la mort dans le cœur, elle se résigne à devenir la femme du coquin qui s’est emparé d’un tel secret.

Le sublime dévouement de Marthe, les cruelles souffrances qui la torturent jettent à la fois l’épouvante et le remords dans le cœur de Mmc Donis. En cédant à un entraînement passager, elle n’en avait pas prévu les terribles conséquences; elle ne peut supporter le spectacle cruel du désespoir auquel Marthe est en proie, et elle s’empoisonne. Mme Donis morte, le comte Agénor est désarmé, et M. Donis, sur l’instante prière de sa femme mourante, consent au mariage de Marthe avec Philippe. Quant aux Sainte- Austreberte père et fils, démasqués, méprisés, haïs, ils s’en iront chercher fortune ailleurs que dans la bonne ville de Bordeaux.

L’action que je viens de raconter, si elle eût été développée au point de vue d’un théâtre tel que l’Am-

bigu ou la Porte-Saint-Martin, aurait peut-être fourni des effets dramatiques. Renfermée et pour ainsi dire contrainte dans le cadre du Gymnase, elle n’est que triste et déplaisante. Les deux Sainte- Austreberte tiennent une place énorme dans la pièce, et ces affreux drôles, au langage cynique, sont loin de l’égayer. Mme Donis, riche, belle, heureuse dans son ménage, est devenue la maîtresse du bellâtre Mériolle uniquement parce qu’il passe pour joli garçon, et Mériolle est l’amant de la belle Mme Donis parce que cette liaison flatte son amour-propre. Voilà deux personnages bien intéressants! M. Donis est un brave homme qui se laisse prendre aux flatteries grossières du comte de Sainte-Austreberte et qui ne comprend rien à ce qui se passe autour de lui. Philippe Heyrem, l’amoureux, gâte sa probité par le plus détestable des caractères; on n’est pas plus grincheux envers tous et à propos de tout. Ajoutez à ces divers personnages peu sympathiques une préfète d’occasion qui traverse l’action sans s’y mêler un seul instant, et vous reconnaîtrez qu’il n’y a dans la Belle Madame Bonis qu’un personnage intéressant, celui de Marthe.

Or, il se trouve que la seule portion attachante du drame en soit précisément la moins neuve. Pour ma part, j’ai déjà vu, au Gymnase même, la même Mlle Legault se dévouer deux ou trois fois pour sauver la même Mme Fromentin, convaincue d’avoir indignement trompé le même M. Pujol.

Un autre défaut de la pièce, c’est de manquer d’unité et de proportion. Le premier acte, de dimension énorme, est presque entièrement rempli par l’exposition des projets de MM. de Sainte-Austreberte sur la famille Donis que le spectateur ne connaît pas encore. C’est mettre la charrue devant les bœufs; comment prendre intérêt à des gens qu’on n’a jamais vus? Viennent ensuite la longue discussion des plans et

devis pour la rectification des passes de la Gironde, le refus de l’ingénieur de les approuver, sa démission, etc., toutes choses qui reproduisent presque littéralement la donnée première de la Contagion d’Émile Augier; après quoi la pièce tourne vers un autre objectif, et il n’est plus question des passes de la Gironde que par manière de conversation ; de sorte qu’on les supprimerait au premier acte sans que; les trois autres en souffrissent le moins du monde.

Voilà sans doute des critiques bien minutieuses; mais lorsqu’on a le malheur de ne pas se plaire à une pièce signée par M. Edmond Gondinet, on se sent tenu de motiver sérieusement son désaccord avec ce rare et charmant esprit, à qui l’on doit quelques-unes des meilleures comédies de ce temps.

La Belle Madame Bonis est très bien j ouée ou du moins sera très bien jouée lorsque les acteurs sauront leurs rôles; l’intervention du souffleur, surtout au premier acte, était aussi indiscrète que nécessaire; je signale le fait à l’expresse attention de l’habile M. Montigny, parce qu’il s’était déjà produit à la première représentation des Mariages d'autrefois de M. d’Ennery.

Gomme on peut le pressentir d’après les observations que m’ont suggérées déjà les personnages de la pièce, tous les rôles sont mauvais excepté celui de Marthe. C'est une circonstance dont il faut tenir grand compte en jugeant les interprètes de la Belle Madame Bonis.

Mme Fromentin peut se vanter d’avoir sauvé le rôle principal à force de courage et d’autorité ; elle a mis autant de sincérité et de jeunesse dans sa scène d’amour avec Mériolle que d’énergie au dénoûment lorsqu’elle lutte contre les ravages intérieurs du poison.

Je ne voudrais pas que l’on compromît souvent la grâce un peu frêle de Mllc Marie Legault dans les tons violents du drame; ce qui ne m’empêche pas de re-

connaître qu’elle a été charmante et intéressante au possible dans le rôle de Marthe.

Ah ! je n’oublierai pas M. Saint-Germain cette foisci. Cet abominable Agénor remplit à lui seul les quatre actes du drame; c’est un rôle de traître, ne vous y trompez pas, et M. Saint-Germain l’a fait supporter au prix d’une dépense d’intelligence et d’adresse à laquelle peu de comédiens seraient en état de subvenir. MM. Landrol et Pujol sont convenables, comme toujours, dans des rôles toujours pareils et dont ils cherchent de leur mieux à varier la physionomie.

M. Abel a dû rendre le caractère de l’ingénieur Philippe tel que les auteurs le lui avaient tracé ; il s’y est montré intelligent et chaleureux. Peut-être lui viendrat-il quelque jour un bon rôle.

Mlle Massin prête au personnage spirituellement inutile de Mme de Gheylus beaucoup d’entrain et de superbes toilettes. Il paraît que le type créé par Mlle Massin rappelle de si près une préfète en exercice sous la République actuelle qu’il a fallu reculer d’une dizaine d’années la date de l’action pour dépister les curieux.

Pages.

L’Abbé de l’Épée 67

L’Adultère 94

Aida 379

Alfred 112

L’Amour et l’Argent 230

Les Amours du Boulevard 120

Amphitryon 105

Andromaque 206

L’Ascenseur. , 145

Les Auberges de France 291

Le Barbier de Séville 189

Bébé 79

La Belle Madame Bonis. 392

Blackson père et fille 306

Le Bonhomme Misère 358

Les Boniments de l’Année 390

Le Bossu . . . 301

La Boulangère a des écus 272

Boum! Voilà 1

Cadet Roussel 183

Une Cause célèbre ; . 338

La Centième d’Hamlet 367

Le Chandelier 256

Chanteuse par amour 233

Les Charbonniers 108 et 233

Chatterton 45

Chez elle 237

Pages .

La Cigale 274

Les Cloches cassées 331

Le Club 324

Les Compagnons ou la Mansarde de la Cité 143

Concours du Conservatoire 194

La Cornette 84

Le Coucou 253

Les Crochets du Père Martin 33

Le Dernier Klephte 204

Les Deux Carnets 182

Dora 19

La Duchesse de La Vaubalière 163

En Maraude 145

Les Environs de Paris 179

Envois de Rome 373

Les Exilés 96

L’Expiation 168

La Farce de la Femme muette 84

Fernande 10

Le Fiacre jaune 314

Il Figlio delle Selve 350

La Fille bien gardée. 182

Le Fils de la Nuit 180

François le Champi 331

Gilles de Bretagne 382

La Goguette 118

Hamlet 345

Hernani 315

L’Hetman 36

Un Homme fort 253

Horace 176

L’Infortunée Caroline 73

Iphigénie en Aulide 159

Jean d’ Acier 133

Le Jeu de l’Amour et du Hasard 185

Le Joueur 89

Le Juif Errant 223

Le Juif Polonais 30

Justice 73

Lazare le Pâtre 311

La Lectrice

Macbetto

Madame l’Archiduc

Madeleine. .

Mademoiselle Guérin

Le Magister .

Les Mariages d’autrefois

Le Marquis de Villemer

Marthe

Matinées caractéristiques

Mauprat

Les Mémoires de Frétillon

Le Menteur

Les Menus Plaisirs de l’année. . .

Les Mohicans de Paris

La Morte civile

On fera du bruit ce soir

L’Opoponax

Les Orphelins du Pont Notre-Dame

Otello

Parthénice

Les Patriotes

Les Pauvres de Paris

Le Pendu ou les Trois Bigames . .

Le Père

Les Petites Dames du Temple. . . .

Les Petites Marmites

Pierre.

Pierre Gendron

Le Pont Marie

La Poudre d’Escampette

Les Poupées parisiennes

Le Premier Avril

Le Procès de Racine

Professeur pour dames

La Provinciale

Les Pupazzi

Le Régiment de Champagne ....

La Reine de Chypre

Un Retour de Jeunesse

Pages.

122 et 287

Pages.

Les Roses remontantes 288

Rothomago 296

Le Sabbat pour rire 145

Le Secrétaire particulier 2

Les Sept Châteaux du Diable 219

Si j’étais reine 299

Les Six parties du Monde. 281

La Tour de Nesle 264

Les Tragédies de Paris 87

Trente Ans ou la Vie d’un Joueur 224

Les Trois Bougeoirs 192

Les Trois Margots 6

La Vieillesse de Corneille 176

Les Vivacités du capitaine Tic 260

Volte-face 278

Paiis. — Typ. G. Chamerot, 19, rue des Saints-Pères. — 21380.

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