LIVRE XII
1>E iMi^'DE'OtOISELLE aiWSÉPl^E
^^ N n'a peut-être pas oulilié que vers minuit, J^^ quand le duc d'Obanos était en téte-à-tète avec M"* d'Armaillac, sa femme de chambre lui vint apporter sur un plat d'argent la carte du comte Martial de Briauron et de M™" Charles Fleuriot.
On s'est sans doute demandé pourquoi ces deux cartes ou cas deux personnages se présentaient ensemble.
Voici l'explication :
Martial adorait toujours M"'' d'Armaillac; il avait beau vouloir n'y plus penser, il ne pouvait s'empêcher de la suivre partout.des yeux, inènie
quand il ne la voj'ait pas. C'était pour lui un supplice de la savoir devant ce miroir à alouettes qui s'appelait le duc d'Obanos; il lui pardonnait bien d'avoir fait une première chute dans ses bras, mais il ne voulait pas lui permettre d'en faire une seconde, quel que fût son rival.
Ce soir-là, comme les autres soirs, il s'était fait invisible pour suivre Jeanne jusque chez le duc, agitant dans son esprit les idées les plus folles, pour pénétrer dans cet hôtel inaccessible, car hormis les jours où il donnait à dîner à ses ami^, le grand d'Espagne ne recevait jamais un homme, disant qu'il n'aimait que la société des femmes, comme beaucoup de femmes disent qu'elles n'aiment que la société des hommes.
C'est peut-être la vraie sagesse dans le monde galant.
. Comme il roulait des cigarettes à la porte du duc d'Obanos, sans avoir pris encore un parti, M"*® Charles Fleuriot survint. Ce ne fut pas la répétition d'une scène qui s'était passée Tavantveille? n connaissait un Ange sur la Terr comme tout le monde dans tout Paris :
— Je sais bien qui vous amène, dit-il, en lui donnant la main pour descendre de voiture.
— Et moi, lui dit-elle, je sais bien pourquoi vous êtes là.
— Vous croyez que c'est par jalousie, pas du tout, c'est par curiosité.
— Ne mettez donc pas de masque, mon cher ami ; vous êtes jaloux , puisque vous aimez M"® d'Armaillac, comme je suis jalouse, parce que j'aime le duc d'Obanos. Si vous avez du cœur, nous nous vengerons tous les deux.
— Comment se venge-t-on , quand on a du cœur?
Disant ces mots, le comte de Briançon prit M™® Charles Fleuriot par la ceinture et Tétreignit douceme^t.
— Non, dit-elle, ce n'est pas cela; je sais bien que c'est la vengeance ordinaire, mais ma vengeance à moi c'est de séparer à jamais votre amoureuse de mon amoureux. Je ne sais pas si elle était à vous. Pour ce qui est du duc , il était bien à moi.
— Depuis quand ? demanda Martial d'un air étonné.
— Depuis deux jours.
— Quarante-huit heures?
— Oh non ! vingt-quatre heures.
RIVALES ET lUVjfuX.
— Alors, VOUS n'étiez pas une maîtresse nocturne !
— Le duc était bien à moi et je veux le reprendre à cette fille du monde.
— Alors vous êtes décidée à entrer chez le duc.
— Je le crois bien.
Disant ces mots, un Ange sur la Terre sonna à la grille.
— Venez avec moi, reprit-elle.
Tout bien considéré, Martial, qui était un galant homme et qui ne cherchait pas de querelles d'Allemand, ne voulut pas entrer à minuit, quel que fût le prétexte, chez un homme qu'il ne connaissait pas.
— Attendez, dit-il à M"»® Charles Fleuriot, sans doute vous allez lui faire passer votre nom ; donnez ma carte en même temps que la vôtre ceci produira un effet dramatique.
— Mais puisque vous ne serez pas là.
— Qu'importe? d'ailleurs je ne serai pas loin, car je vous attends ici. Si le duc n'est pas content il viendra me trouver.
Et voilà comment la carte du comte de Briançon avait été présentée au grand d'Espagne en
même temps que la carte de M™° Charles Fleuriot.
On se rappelle encore Témotion de Jeanne ; mais ce que je n'ai pas dit, c'est la colère du duc d'Obanos.
Il alla d'un pas rapide et bruyant à l'antichambre, pour avoir raison de ces visiteurs nocturnes. Il fut quelque peu surpris de ne pas voir M. de Briançon; il interpella vivement la jalouse.
— Qu'est-ce que cela veut dire, madame? il vous faut donc un cavalier pour venir ici?
« Un Ange sur la Terre, » qui avait peur de perdre un ami si endiamanté, lui montra sa figure séraphique et lui dit de sa voix la plus douce, pour jeter de l'eau sur le feu :
— Pas du tout, je suis venue toute seule ici; je suis venue parce que je vous aime, je suis venue parce que je ne peux plus vivre sans vous.
— Il faudra pourtant bien vous y habituer, murmura le duc, dont la colère n'était pas tombée encore.
— C'est cruel ce que vous me dites là.
En prononçant ces mots, un Ange sur la Terre montra deux belles larmes dans ses beaux yeux.
Cette fois le grand d'Espagne fut vaincu.
Comme le comte de Briançon, il aimait à consoler les femmes.
— Revenez demain, ma belle amie; si vous pleurez encore je sécherai vos larmes.
— Demain, c'est la fin du monde ; vous savez, mon cher duc, il y a un mot à la mode aujourd'hui : « J'y suis, j'y reste. »
Le grand d'Espagne fronça Je sourcil.
— Voyons, soyez sage, sinon je ne vous reverrai jamais.
Et il prit une bague à son petit doigt, pour la passer à un des doigts de M™® Charles Fleuriot. Elle voulait répliquer pour défendre son droit d'asile, mais elle fut éblouie par le gros diamant qui étincelait à la bague du duc. Ce n'était pas une victoire, mais ce n'était pas une défaite. Elle connaissait trop bien son monde pour faire une sottise ; aussi elle serra la main du duc et lui donna son front à baiser, tout en lui disant :
— J'obéis : à demain !
QuaniJ le duc rentra dans le grand salon où s'était réfugiée M"® d'Armaillac, il avait repris son caractère enjoué.
— C'est un quiproquo, lui dit-il, cette dame
était seule; elle avait mis par mégarde une seconde carte avec la sienne.
Jeanne respira.
— Pourquoi cette inquiétude sur votre froiit? reprit le duc. N'êtes-vouspas ici sacrée et inviolable, ma chère Jeanne.
— Oui, dit-elle, en essayant un sourire, inviolable et sacrée.
Le duc s'aventuraà lui prouver qu'il ne croyait pas trop à ces deux adjectifs, mais comme la veille Jeanne fut inattaquable; non pas qu'elle se posât en statue de Diane ou de Jùnon, mais elle eut l'art de tempérer les désirs du duc par un mot glacial ou par un éclat de rire. Aussi sentait-ii que plus il s'avançait vers elle et plus il désespérait de l'atteindre, ce qui l'irritait beaucoup, d'autant plus qu'il devinait son aventure avec M. de Briançon. Naturellement, il était de trop haut goût pour lui en parler même de loin ; d'ailleurs, il connaissait trop les femmes pour ne pas savoir qu'une femme qui s'est donnée une fois ne se donne pas plus facilement pour cela.
S'il eût commis la sottise de rappeler à Jeanne son premier péché, sa cause était perdue à tout jamais. Or il aimait M"« d'Armaillac.
Il ne Taimait pas avec toute la passion attristée de Martial, qui désormais aimait Jeanne à cause de Jeanne,mais aussi à cause de Marguerite Aumont. La vivante s'était parée pour lui de toutes les poésies de la morte. Il avait aimé deux femmes, ces deux amours s'étaient réunis en un seul. Dieu sait si le cœur lui battait à ce doux nom de Jeanne. Tout le passé pour lui était là et il ne voyait pas d'autre avenir.
Le duc d'Obanos s'était imaginé qu'il triompherait ce soir-là de M"® d'Armaillac, mais il eut beau assiéger ce cœur fantasque par toutes les attaques connues et inconnues, tour à tour dédaigneux et suppliant, railleur et désespéré changeant de tactique à chaque instant, toujours imprévu et toujours irrésistible : elle lui résistait.
Ce qu'il y a d'étrange, ce que comprendront pourtant quelques amoureux qui ont la seconde vue, c'est que Martial, qui était resté dans l'avenue de l'Impératrice, allumant des cigares qu'il ne fumait pas, dévorant des yeux la façade de l'hôtel, s'agitant au moindre bruit et faisant siffler sa canne, n'eut pas un instant l'idée que Jeanne pût tomber cette nuit-là dans les bras du
grand d'Espagne. Elle s'était donnée à lui du premier coup, mais c'était une raison pour qu'elle résistât plus impérieusement.
M. de Briançon espérait voir M"® d'Armaillac sortir seule de l'hôtel, mais vers une heure du matin, le duc, qui avait perdu son temps, lui proposa de la reconduire en allant au cercle. On paya le fiacre, au grand désappointement du comte qui vit bientôt passer Jeanne avec le duc; un peu plus il se jetait au-devant des chevaux dans l'aveuglement de son amour, mais la raison triompha encore cette fois.
Jeanne s'en alla donc comme elle était venue.
Dans le voyage, elle reparla de M"« Aubépine.
— Vous n'imaginez pas, mon cher duc, comme je suis heureuse d'avoir sauvé cette jolie fille.
— Oui, dit en raillant le grand d'Espagne, vous venez faire le bonheur d'une autre : Je vous remercie.
— Oh ! je vous réponds maintenant de cette vertu.
On se dit à revoir. M"® d'Armaillac avait déposé le collier de perles dans un des vases de porphyre de la cheminée avec la loyauté d'une femme qui ne veut pas se vendre, parce qu'elle
ne veut pas se donner; mais le lendemain matin, le grand d'Espagne lui renvoya les perles dans une petite boite japonaise renfermant ce billet :
« Mademoiselle, ces perles s'ennuient chez « moi à en mourir, n'ayez pas la cruauté de les € rejeter de votre cou où elles étaient si bien. Je « baise vos ongles roses. »
Jeanne aurait eu le courage de faire reporter la boîte si elle ne l'eût pas ouverte, mais dès qu'elle revit ses chères perles, elle les baisa et les remit à son cou. Sa mère qui survint lui dit encore ce jour-là qu'elle avait bien tort de se vouloir parer de « perles fausses, » mais elle avoua elle-même que sa fille était plus belle avec ce collier. C'était une femme pleine d'illusions. Elle avait redonné toute sa confiance à Jeanne et n'avait aucune inquiétude, quoique Jeanne sortit tous les soirs.
— Ma pauvre mère! pensait Jeanne, j'aurais bien la folie de me laisser prendre une seconde fois, mais je ne me sens pas le courage de la tromper encore.
INSETARABLES.
i^r§ ADEMOisELLE d'Armaillac fut conduite un SEsS soir par la duchesse '", chez la célèbre duchesse au grain de beauté, que nous avons vue apparaître dans les premières pages de cette histoire. J'ai oublié de dire qu'elle était plus connue sous le nom de la princesse que sous le nom de la duchesse ; son mari qui n'était que prince était devenu duc, mais déjà la renommée de sa femme avait couru les deux mondes, si bien que la duchesse était toujours « la princesse au grain de beauté » ou « la princesse Charlotte. »
Vous avez vu la duchesse à l'œuvre : comment elle avait oublié son premier amantpar le second ;
comment, par un raffinement de voluptueuse cruauté, elle avait embrassé celui-ci à Theure où se tuait celui-là. Un philosophe qui n'aimait pas les femmes a dit que toutes avaient dans le sang une goutte de sang de vipère, voilà pourquoi il faut tout craindre d'une femme lorsqu'elle se venge.
.La princesse plut beaucoup à M}^^ d'Armaillac. C'était un peu son contraste. Elle qui avait le caractère hautain et l'esprit impérieux, ellequi avait la beauté sculpturale, sévère, presque terrible, elle admirait en la princesse toutes les félineries et tous les serpentements d'une femme qui cache son jeu.
«UnAnge sur la Terre » n'avait qu'un masque, la princesse en avait mille, tandis que M"® d'Armaillac n'en avait point du tout. La princesse s'abandonnait à toutes les molles attitudes des femmes vaporeuses et romanesques ; c'était tour à tour un roseau brisé et un roseau qui relevait la tête.
Dans ses yeux profonds on lisait les livres les plus opposés; elle avait la science du sourire comme la science de l'éventail. C'est devant elle que François P' eût chanté sa chanson :
« Souvent femme varie, bien fol est qui s'y fie. » Son âme ne gardait jamais les mêmes images, pareille à un miroir qui passe dans la rue. Elle était affamée d'amour, mais elle méprisait les amoureux. Elle les trouvait sots et fats, aussi s'amusait-elle, comme à la comédie, de toutes les sérénades qu'ils lui débitaient. Elle avait dit un soir à son second amant : Monsieur ^ je ne vous connais pas. Et depuis qu'elle avait brisé, elle s'était juré de ne plus recommencer ce qu'elle appelait un métier de dupe. Elle avait comme cette autre grande dame bien connue, la fierté de l'épiderme ; elle ne pouvait plus se résigner à être à quelqu'un, pas même à son mari qui se résignait à faire le bonheur de M"® Fleur de Pêche.
On parlait dans le monde de la princesse à peu près comme on parlait de M**« d'Armaillac : on les crbyait un peu beaucoup fantasques ; on les traitait d'esprits forts; on les jugeait grandes coquettes ; mais on n'allait pas jusqu'à les accuser d'avoir passé le Rubicon de lamour. Dès qu'elles se virent, ce fut une vraie passion de l'une pour l'autre; au bout de huit jours elles ne pouvaient plus se quitter. On sait que M"« d'Armaillac avait aussi un grain de beauté, on finit par les
surnommer dans leur monde «les deux grains de beauté. » On ne manqua pas de dire qu'elles étaient trop passionnées Tune pour l'autre , comme on avait dit de la chanoinesse rousse et de la Messaline blonde.
Ce qui donna surtout du crédit à cette calomnie, ce fut une aventure trop bruyante que beaucoup de gens se rappellent encore au bout de six mois, quoique au bout de six jours tout soit oublié à Paris : Le premier jour on se parle de la chose à l'oreille, le second jour on en parle tout haut, le troisième jour c'est une affaire d'État, le quatrième jour on met l'histoire en chanson, le cinquième jour on dit que c'est un roman , le sixième jour on en cancane à l'office et le septième jour on ne veut plus en entendre parler.
Comme l'aventure en question vaut bien la peine d'être contée, on la trouvera au Livre XIV de ce roman mémorable.