III
178 COMMENT ON s'AIME QUAND ON NE s'AIME PAS.
Mais M"® Fleur du Mal ne parvint pas à ressaisir le vicomte.
Elle avait été battue : c'est tout ce qu'il pouvait faire pour elle cette nuit-là. i
EPENDANT le vicoiiite, qui avait deux domiciles, un rue de Varennes et un rue Lord Byron, ne rentra pas rue de Varennes, espérant encore que la princesse rêvait sur son balcon à la belle étoile. Il se fit conduire rue Lord-Byron.
Il ouvrit sa fenêtre.
La princesse entendit-elle le bruit d'une fenêtre qui s'ouvre? Ce qui est certain, c'est qu'elle n'ouvrit la sienne que cinq minutes après.
Charlotte, qui aimait plus encore les comédies de l'amour que l'amour lui-même, avait retenu cette nuit-là M"® d'Armaillac en lui promettant un spectacle nouveau; peut-être, d'ail-
leurs, l'avait-elle retenue dans le pressentiment d'une catastrophe : il y avait de Torage dans son cœur comme dans le ciel. Elle ne doutait pas que M. de Vielchâtel ne fît des siennes à minuit comme les autres nuits ; elle n'aimait pas assez le vicomte pour savourer cette passion dans le mystère ; on sait d'ailleurs qu'elle en était arrivée à tout dire à M"® d'Armaillac, moins les dernières réserves. Les femmes dans leurs confessions ouvrent toutes leurs portes; mais elles cachent toujours la porte dérobée.
Les deux amies avaient beaucoup babillé dans la soirée. On s'était promis de s'amuser des sérénades de M. de Vieilchâtel. S'il fût venu à l'heure habituelle, Jeanne aurait pu s'en aller « après la comédie, » selon le mot de la duchesse. Mais quand Jeanne voulut dire adieu à son amie, celle-ci la retint : « Il viendra! » ditelle. Et elle écrivit un mot à M™« d'Armaillac pour qu'elle fût sans inquiétude si sa fille ne rentrait pas.
Plus d'une fois déjà il était arrivé à M"^ d'Armaillac de se coucher dans la chambre de la princesse, soit sur le lit qui était aussi large que celui de Louis XIV, soit sur la chaise longue
OÙ la princesse, se couchait elle-même dans ses nuits d'insomnie.
II était écrit là-haut que Jeanne sauverait la princesse cette nuit-là, — grâce à M"« Fleur du Mal qui avait retenu le vicomte pour être battue.
Le vicomte avait commencé un bout de testament en se rappelant son duel avec Amilton. Il jeta la plume en s'écriant :
— Allons donc ! Tépée qui doit m'atteindre n'est pas encore trempée.
Il se remit à la fenêtre et vit la princesse.
Il descendit dans le premier jardin.
Une fois au mur mitoyen, il grimpa sur le treillage, il marcha sur le mur comme un somnambule et il se campa contre un grand vase de terre cuite.
Il n'était pas à vingt coudées de la princesse, qui était passée sur son balcon, dans le coquet appareil d'une femme qui ne dormait que d'un œil.
Le vicomte de Vielchâtel n'avait pas l'habitude d'escalader les balcons pour triompher des femmes. Jusque-là il était arrivé de plainpied, mais enfin la princesse valait bien la peine qu'on se risquât un peu. Quoiqu'il ne fût pas
romanesque, l'amour le grisait assez pour lui donner toutes les hardiesses.
Il avait espéré que la princesse descendrait dans le jardin. Puisqu'elle ne descendait pas dans le jardin , il se croyait obligé de monter sur le balcon. D'ailleurs, pourquoi serait-elle ïk, à cette heure avancée, si ce n'était pour l'attendre ? Il savait que le prince passait presque toutes ses nuits au cercle ou ailleurs. Il ne se doutait pas qu'il fût devenu jaloux et que son billet doux lui était tombé dans les mains. Aussi se mit-il à* l'œuvre, croyant qu'il serait aussi le Roméo de cette Juliette.
La princesse n'imaginait pas que son amoureux tenterait l'aventure jusque-là. Comment escalader un balcon? Elle ne savait pas que dans la dernière guerre tous les officiers improvisés , comme M. de Vielchâtel , s'étaient distingués par des prodiges. Aujourd'hui, d'ailleurs, qui n'a passé par les écoles de gymnastique? Il n'y a plus que les voleurs dont c'est le métier qui ignorent les exercices des ascensions, des chutes et des contre-chutes.
Le vicomte était décidé à tout tenter depuis qu'il avait lu la lettre trouvée dans la robe.
SUR LE BALCON. 18ti
La princesse mit d'ailleurs le vicomte à son aise en lui demandant s'il n'avait pas rencontré son mari au cercle.
— Il n'a plus de passion que pour le jeu, poursuivit-elle. Un jour il fera comme ces Russes qui jouent leurs châteaux, leurs hôtels et leurs maîtresses.
— Eh bien, dit le vicomte, si jamais je joue avec lui, je vous jouerai en cinq points.
— Partie et revanche ; mais, mon cher, vous perdrez parce que mon mari retourne le roi tandis que vous ne retournez que la dame.
Sur cette parole quelque peu risquée, M. de Vielchâtel jugea que c'était le moment ou jamais d'escalader le balcon.
— Chut, lui dit la princesse, si vous faites un pas, je ferme la fenêtre.
M. de Vielchâtel fit le pas des dieux : il était déjà sous le balcon.
Ce qui le jetait en avant, c'était la lettre trouvée autant que l'ardeur de la bataille : s'il n'eftt été qu'amoureux, peut-être n'aurait-il pas tenté si vaillamment une pareille entreprise, non pas que le balcon fût bien haut.
— Elle ne me fera pas croire, dit-il, que sa
vertu est encore plus haute que cela. Je ne veux pas qu'elle se moque de moi avec un autre.
Cependant la belle n'avait pas fermé la fenêtre.
Elle ressentit une violente émotion devant ce danger inattendu.
Il était écrit là -haut que Robert Amilton rencontrerait une chiffonnière qu'il métamorphoserait chez une marchande à la toilette; — que la chiffonnière trouverait une lettre dans une robe de la princesse, vendue à la fripaille, — que cette lettre qui révélait une aventure galante donnerait à M. de Vielchâtel le courage de tout braver pour triompher de la princesse. On sait que jusque-là le vicomte avait bien jeté quelques pierres dans son jardin, mais il ne menaçait pas encore d'escalader le balcon.
Le cœur de la dame battait bien fort.
Si son mari rentrait ?
Il est vrai qu'il rentrait chez lui et pas chez elle, hormis dans les grands jours.
Sa chambre, à lui, ne donnait pas sur le jardin. Elle se sentait donc encore loin de lui, même s'il revenait du club.
Et puis le danger attire les âmes vaillantes.
Elle pouvait se réfugier derrière sa fenêtre fermée; elle demeura héroïque sur le balcon, se disant â elle-même comme pour s'aguerrir :
— Je n'ai pas peur.
Elle avait peur, non pas des attaques du vicomte, mais de toutes les fenêtres indiscrètes qui la regardaient.
A ces vingt fenêtres des hôtels voisins , il n'y avait toutefois qu'une seule lumière,, celle de M. de Vielchâtel ; mais qui sait si quelque étranger désœuvré ne s'amusait pas à regarder s'il faisait beau temps en soulevant le rideau ?
Heureusement, la lune était couchée. A peine si les nuages laissaient transpercer çà et là les étoiles.
— Qu'importe! murmura la princesse. Ces étrangers sont des oiseaux de passage ; je ne les verrai jamais ; du moment que je n'ai paà peur de ma conscience, je n'ai pas peur des gens qui ne sont ni de mon pays ni de mon monde-.
Déjà le vicomte était sur le balcon : il allait saisir son rêve.
Mais il était écrit là-haut qu'il trouverait l'ennemi dans la place, un ennemi terrible, armé jusqu'aux dents.
jjuexoutyva, qui avait perdu dans la soirée un des diamants donnés en des jours meilleurs par Robert Amilton, ne voulait pas être longtemps privée de ce talisman, — lequel faisait de l'œil à son public ordinaire et extraordinaire ; — elle avait écrit à minuit au prince, — son amant anonyme, — que son oreille droite ne pouvait pas rester veuve ; qu'elle le condamnait à lui apporter le lendemain matin une autre boucle d'oreilles, à moins qu'il n'aimât mieux lui apporter la paire, sinon elle lui refuserait ses grandes entrées.
Cette petite lettre avait exaspéré le prince, qui s'était promis d'être plus terrible encore dans sa vengeance.
Voilà pourquoi il ne dormait pas encore à trois heures du matin.
COMMENT MADEMOISELLE D'aRUAILLAO SE SACRIFIA A LA PRINCESSE.
0^4 E vicomte était donc monté sur le l>alcan C^J tout comme s'il fût monté chez lui.
Quand la princesse vit que c'était si sérieux, elle se jeta dans son petit salon et ferma la fenêtre. Il était temps, une seconde de plus il entrait avec elle.
— Bonne nuit! dit-il.
— Bonne nuit! réponditr-elle.
Fallait-il briser la glace?
Le vicomte ne voulait pas aller jusqu'aux voies de fait.
I! frappa trois coups. Quoiqu'on eût éteint les
188 COMMENT MADEMOISELLE D*ARMAILLÂC
bougies, il vit que la princesse était restée de-
vant la fenêtre.
— De grâce, lui dit-il, ne me forcez pas à me rompre le cou. J'ai pu risquer ma vie pour venir jusqu'à vous, mais ne me condamnez pas à la risquer pour m'en aller.
La princesse ouvrit la croisée.
— J'ouvre, dit-elle, mais c'est à une condition : c'est que vous resterez sur le balcon. Vous dites que vous ne voulez pas vous en aller par le même chemin : on croirait vraiment que je vous ai jeté une échelle de soie. Prenez-vous mon hôtel pour une grande route?
— Non, mais voulez-vous qu'on me trouve demain matin expirant dans votre parterre de roses ? Encore si j'étais sur d'être enterré là !
— Vous voudriez bien me faire croire que vous avez peur de faire une chute.
— Je voudrais vous faire croire que je vous aime.
— Il ne manquerait plus que cela. Si vous ne m'aimiez pas, vous seriez un voleur et j'appellerais mes gens.
— Si je pouvais vous voler quelque chose?
Le vicomte avait saisi la main de la princesse.
— Chut ! nous ne sommes que des ombres, nous ne devons pas nous toucher.
— Eh bien, puisque je ne suis qu'une ombre, donnez-moi l'hospitalité.
— C'est mille et une fois impossible : 1® je suis mariée ; 2° je couche avec ma conscience ; 3® je ne vous aime pas, ceci me dispense d'en dire davantage.
— Ma chère princesse, si vous ne m'aimiez pas vous ne me le diriez pas.
— Alors, vous vous figurez que si je suis là à trois heures du matin, c'est que je vous attendais.
— Oui, j'ai la fatuité de croire cela.
— Eh bien, adieu, je vais refermer la fenêtre. Et vous aurez la fatuité de descendre de mon balcon comme si vous reveniez d'une bonne fortune.
Il la retint en lui disant :
— Ah! si c'était Roméo vous seriez Juliette !
— Je ne comprends pas.
Le vicomte lui montra la lettre du ministre étranger.
— Je comprends moins encore.
— C'est vrai que vous n'avez pas lu cette
190 COMMENT MADEMOISELLE d'aRMAILLAC
lettre, mais je Tailue, moi... et je comprends... je comprends trop... Entrons, pour que je vous conte cette aventure.
— Contez ici.
— Eh bien! vous m'avez trahi sur le lac d'Enghien.
La princesse paya d'audace :
— Alors c'est votre rival que je trahis en vous recevant sur mon balcon.
— Alors Juliette aime Roméo?
— Juliette aime toujours Roméo.
Et conime la princesse ne voulait pas fâcher M. de Vielchâtel, elle lui passa les mains sur les lèvres en lui disant : « A demain ! »
— A jamais! dit-il avec une pointe de colère. Je ne joue pas les seconds rôles.
— Eh bien! à jamais! dit la princesse en dégageant sa main.
M. de Vielchâtel ne voulait pas qu'on le mît sitôt à la porte — ou à la fenêtre. — Il passa du mode majeur au mode mineur. Il devint doux, sentimental, suppliant. La princesse se laissa toucher — tout en reprenant la lettre trouvée dans sa robe. La causerie devint plus intime, on accorda une main, puis une autre main, on prit
un baiser sur la chevelure, puis un baiser sur le cou.
Mais la princesse n'avait pas permis au vicomte de quitter le balcon, quoiqu'elle fût toujours dans son petit salon. Le balcon, ce n'était pas tout à fait chez elle. Sur le balcon, c'était un monsieur qui passait et qui demandait l'aumône. C'était encore l'amour extra-muros.
Cependant, comme les amoureux écoutaient chanter tous les rossignols de leur cœur, voilà que tout à coup un grand bruit se fit à une des portes de la chambre. Charlotte dégagea sa main et s'élança vers son cabinet de toilette pendant que M"® d'Armaillac, qui sommeillait tout habillée dans la chambre à coucher, se jetait vers la fenêtre du petit salon sans bien savoir où elle était ni où elle allait.
Or, le prince venait d'entrer contre toutes les lois de la bienséance.
Entrer à minuit chez sa femme sans se faire annoncer, c'est dans la civilité consacrée par M"*® de Genlis, mais à trois heures du matin, c'est commettre une violation du domicile conjugal. Il parait que le prince ne se soumettait pas ce soir-là aux beaux usages du monde.
192 COMMENT MADEMOISELLE d'aRMAILLAC
Il s'était même servi d'une clef qu'on ne lui connaissait pas.
Le vicomte de Vielchâtel n'avait pas fui lâchement comme font en pareille occurrence les amoureux qui attaquent les femmes et qui ont peur des hommes. D'ailleurs, risquait-il beaucoup plus d'attendre de pied ferme que de se précipiter dans le jardin?
Toutes les bougies étaient éteintes.
M"®d'Armaillacvint dans le petit salon, croyant y trouver la princesse.
Ce fut alors qu'un coup de revolver fut tiré sur elle.
Elle poussa un cri.
M. de Vielchâtel se hâta d'accourir au bruit et se heurta au prince. Il ne douta, pas qu'il
ne fût l'homme au revolver; il le saisit violemment et le jeta à ses pieds. Le prince se releva aussitôt, mais le vicomte le repoussa par une vive secousse jusqu'à la porte où il venait de passer.
— Quoi, lui cria-t-il, vous avez la lâcheté de tuer les femmes...
— C'est vous que je tuerai.
La femme de cliambre de la princesse, qui ne
se couchait jamais avant que sa maîtresse ne fût dans son lit, arriva alors avec son bougeoir. Elle-même poussa un cri en voyant M"® d'Armaillac tout ensanglantée.
Ce fut une grande surprise pour M. deVielchâtel, qui n'en pouvait croire ses yeux.
Comment la princesse s'était-elle métamorphosée ainsi?
Ce fut une plus grande surprise encore pour le prince.
Le billet du vicomte était-il adressé à M"«d'Armaillac ? Ne venait-elle depuis quelque temps voir si souvent la princesse que pour être plus près de M. Vielchâtel ? Ces idées lui traversèrent rapidement l'esprit. Il alla à M"® d'Armaillac ; il n'avoua pas qu'il avait tiré un coup de revolver pour atteindre sa femme ou le vicomte, ne sachant plus à qui s'en prendre dans sa jalousie ; mais il crut s'excuser en disant à Jeanne :
— Je ne voulais atteindre que cet homme, ne sachant pas si j'avais affaire à un voleur ou à un amoureux.
Comment la princesse ne reparaissait-elle pas?
Elle ne s'était pas évanouie, mais l'effroi de ce
drame intime et nocturne l'avait glacée et pétrini. 13
194 COMMENT MADEMOISELLE b'ARMAILLÂC
fiée. Elle se tenait à la portière, sans pouvoir faire un pas. Enfin, elle arriva silencieuse et se Jeta dans les bras de Jeanne pendant que le prince et le vicomte échangeaient leurs cartes.
— Chut, dit Jeanne à la princesse, n'allez pas faire croire que M. de Vielchâtel soit venu pour Vous. S'il est venu pour moi, tout est sauvé.
Disant ces mots. M"® d'Armaillac regardait le dang qui coulait de son bras.
— Je n'ai rien senti, dit-elle.
Et, souriant pour consoler la princesse :
— Vous me donnerez un bracelet pour cacher ma blessure.
— Pour cacher ma blessure, dit la princesse.
M. de Vielchâtel avait compris.
— Monsieur, dit-il au prince, je suis dans mon tort d'être venu ici, je ne savais pas que ee petit salon fût si près de la chambre de la princesse. Il fallait à tout prix que je parlasse cette nuit à M"® d'Armaillac. Vous savez bien que je n'en voulais pas à son honneur, puisque je suis tout prêt à lui ofirir ma main. Il n'y a donc pas de duel possible.
Le prince regarda tour à tour les deux femmes, comme pour se demander s'il n'était pas dupe
! d'une comédie bien jouée. Mais n'avait-il pas atteint M"« d'Armaillac devant le balcon où était M. de Vielchâtel ?
Il se laissa prendre.
— Non, dit-il, il n'y a pas de duel possible; je neveux pas compromettre votre fiancée. C'est à moi à vous faire des excuses.
— Non pas à moi, monsieur, mais à M^® d'Armaillac et à la princesse.
Le prince alla supplier les deux femmes de lui pardonner.