‹ Les Mille & une nuits (volume 3)Chapitre 10 sur 18 · HISTOIRE DE C AM ARALZAMAN · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE C AM ARALZAMAN

éclat de vos beaux yeux malgré ses efforts pour vous obliger de les ouvrir. Il osa même vous donner sa bague pour marque de son amour, et prendre la vôtre en échange, qu'il vous envoie dans ce billet. Si vous daignez la lui renvoyer pour gage réciproque du vôtre, il s'estimera le plus heureux de tous les amans; sinon, votre refus ne l'empêchera pas de recevoir le coup de la mort avec une résignation d'autant plus grande qu'il le recevra pour l'amour de vous. Il attend votre réponse dans votre antichambre.

Lorsque le prince Caraaralzaman eut achevé ce billet, il en fit un paquet avec la bague de la princesse, qu'il enveloppa dedans, sans faire voir à l'eunuque ce que c'étoit; et, en le lui donnant : « Ami, dit-il, prends et porte ce paquet à ta maîtresse. Si elle ne guérit du moment qu'elle aura lu le billet et vu ce qui l'accompagne, je te permets de publier que je suis le plus indigne et le plus impudent de tous les astrologues qui ont été, qui sont et qui seront à jamais »

Le jour, que la sultane Scheherazade vit paroître en achevant ces paroles, l'obligea d'en demeurer là. Elle poursuivit la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :

CCXXIie NUIT.

Sire, l'eunuque entra dans la chambre de la princesse de la Chine, et, en lui présentant le paquet que le prince Camaralzaman lui envoyoit : « Princesse, dit-il, un astrologue plus téméraire que les autres, si je ne me trompe, vient d'arriver, et prétend que vous serez guérie dès que vous aurez lu ce billet et vu ce qui est dedans. Je souhaiterois qu'il ne fût ni menteur ni imposteur. »

La princesse Badoure prit le billet et l'ouvrit avec assez d'indifférence; mais, dès qu'elle eut vu sa bague, elle ne se donna presque pas le loisir d'achever de lire. Elle se leva avec précipitation, rompit la chaîne qui la tenoit attachée, de l'effort qu'elle fit , courut à la portière et l'ouvrit. La princesse reconnut le prince, le prince la reconnut. Aussitôt ils coururent l'un à l'autre, s'embrassèrent tendrement, et, sans pouvoir parler dans l'excès de leur joie, ils se regardèrent longtemps , en admirant comment ils se revoyoient après leur première entrevue, à laquelle ils ne pouvoient rien comprendre. La nourrice, qui étoit accourue avec la princesse, les fit entrer dans la chambre, où la princesse rendit sa bague au prince. « Reprenez-la, lui dit-elle, je ne pourrois pas la

retenir sans vous rendre la vôtre, que je veux garder toute ma vie; elles ne peuvent être l'une et l'autre en de meilleures mains. »

L'eunuque cependant étoit allé en diligence avertir le roi de la Chine de ce qui venoit de se passer. « Sire, lui dit-il, tous les astrologues, médecins et autres qui ont osé entreprendre de guérir la princesse jusqu'à présent, n'étoient que des ignorans. Ce dernier venu ne s'est servi ni de grimoire, ni de conjurations d'esprits malins, ni de parfums, ni d'autres choses; il l'a guérie sans la voir. » Il lui en raconta la manière, et le roi, agréablement surpris, vint aussitôt à l'appartement de la princesse, qu'il embrassa; il embrassa le prince de même, prit sa main, et, en la mettant dans celle de la princesse : « Heureux étranger, lui dit-il, qui que vous soyez, je tiens ma promesse, et je vous donne ma fille pour épouse. A vous voir, néanmoins, il n'est pas possible que je me persuade que vous soyez ce que vous paroissez et ce que vous avez voulu me faire croire. »

Le prince Camaralzaman remercia le roi dans les termes les plus soumis pour lui mieux témoigner sa reconnoissance. « Pour ce qui est de ma personne. Sire, poursuivit-il, il est vrai que je ne suis pas astrologue, comme Votre I Majesté l'a bien jugé; je n'en ai pris que l'habillement pour

mieux réussir à mériter la haute alliance du monarque le plus puissant de l'univers. Je suis né prince, fils de roi et de reine : mon nom est Camaralzaman, et mon père s'appelle Schahzaman, qui règne dans les îles assez connues des Enfans de Khaledan. » Ensuite il lui raconta son histoire, et lui fit connoître combien l'origine de son amour étoit merveilleuse; que celle de l'amour de la princesse étoit la même, et que cela se justifioit par l'échange des deux bagues.

Quand le prince Camaralzaman eut achevé : « Une histoire si extraordinaire, s'écria le roi, mérite de n'être pas inconnue à la postérité. Je la ferai faire; et, après que j'en aurai fait mettre l'original en dépôt dans les archives de mon royaume, je la rendrai publique, afin que de mes Etats elle passe encore dans les autres. »

La cérémonie du mariage se fit le même jour, et l'on en fit des réjouissances solennelles dans toute l'étendue de la Chine. Marzavan ne fut pas oublié : le roi de la Chine lui donna entrée dans sa cour en l'honorant d'une charge, avec promesse de l'élever dans la suite à d'autres plus considérables.

Le prince Camaralzaman et la princesse Badoure, l'un et l'autre au comble de leurs souhaits, jouirent des [douceurs de l'hymen, et, pendant plusieurs mois, le roi de la Chine ne cessa de témoigner sa joie par des fêtes continuelles.

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Au milieu de ces plaisirs, le prince Camaralzaman eut un songe, une nuit, dans lequel il lui sembla voir le roi Schahzaman son père, au lit, prêt à rendre l'âme, qui disoit : « Ce fils que j'ai mis au monde, que j'ai chéri si tendrement, ce fils m'a abandonné, et lui-même est cause de ma mort. » Il s'éveilla en poussant un grand soupir, qui éveilla aussi la princesse, et la princesse Badoure lui demanda de quoi il soupiroit.

« Hélas ! s'écria le prince, peut-être qu'à l'heure que je parle le roi mon père n'est plus au monde ! » Et il lui raconta le sujet qu'il avoit d'être troublé d'une si triste pensée. Sans lui parler du dessein qu'elle conçut sur ce récit, la princesse, qui ne cherchoit qu'à lui complaire, et qui connut que le désir de revoir le roi son père pourroit diminuer le plaisir qu'il avoit de demeurer avec elle dans un pays si éloigné, profita le même jour de l'occasion qu'elle eut de parler au roi de la Chine en particulier. « Sire, lui dit-elle en lui baisant la main, j'ai une grâce à demander à Votre Majesté, et je la supplie de ne me la pas refuser. Mais, afin qu'elle ne croie pas que je la lui demande à la sollicitation du prince mon mari, je l'assure auparavant qu'il n'y a aucune part. C'est de vouloir bien agréer que j'aille voir avec lui le roi Schahzaman, mon beau-père.

— Ma fille, reprit le roi, quelque déplaisir que

votre éloignement doive me coûter, je ne puis désapprouver cette résolution : elle est digne de vous, nonobstant la fatigue d'un si long voyage. Allez, je le veux bien; mais à condition que vous ne demeurerez pas plus d'un an à la cour du roi Schahzaman. Le roi Schahzaman voudra bien, comme je l'espère, que nous en usions ainsi, et que nous revoyions tour à tour, lui, son fils et sa belle-fille, €t moi, ma fille et mon gendre. »

La princesse annonça ce consentement du roi de la Chine au prince Camaralzaman, qui en eut bien de la joie, et il la remercia de cette nouvelle marque d'amour qu'elle venoit de lui donner.

Le roi de la Chine donna ordre aux préparatifs du voyage, et, lorsque tout fut en état, il partit avec eux, et les accompagna quelques journées. La séparation se fit enfin avec beaucoup de larmes de part et d'autre. Le roi les embrassa tendrement, et, après avoir prié le prince d'aimer toujours la princesse sa fille comme il l'aimoit, il les laissa continuer leur voyage, et retourna à sa capitale en chassant.

Le prince Camaralzaman et la princesse Badoure n'eurent pas plus tôt essuyé leurs larmes qu'ils ne songèrent plus qu'à la joie que le roi Schahzaman auroit de les voir et de les embrasser, et qu'à celle qu'il auroient eux-mêmes.

Environ au bout d'un mois qu'ils étoient en les Mille et une Nuits. IV. 1 1

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marche, ils arrivèrent à une prairie d'une vaste étendue, et plantée, d'espace en espace, de grands arbres qui faisoient un ombrage très agréable. Comme la chaleur étoit excessive ce jour-là, le prince Camaralzaman jugea à propos d'y camper, et il en parla à la princesse Badoure, qui y consentit d'autant plus facilement qu'elle vouloit lui en parler elle-même. On mit pied à terre dans un bel endroit, et, dès que la tente fut dressée, la princesse Badoure, qui s'étoit assise à l'ombre, y entra pendant que le prince Camaralzaman donnoit ses ordres pour le reste du campement. Pour être plus à son aise, elle se fit ôter sa ceinture, que ses femmes posèrent près d'elle ; après quoi, comme elle étoit fatiguée, elle s'endormit, et ses femmes la laissèrent seule.

Quand tout fut réglé dans le camp, le prince Camaralzaman vint à la tente; et, comme il vit que la princesse dormoit, il entra et s'assit sans faire de bruit. En attendant qu'il s'endormît peutêtre aussi, il prit la ceinture de la princesse; il regarda l'un après l'autre les diamans et les rubis dont elle étoit enrichie, et il aperçut une petite bourse cousue sur l'étofîe fort proprement, et fermée avec un cordon. Il la toucha, et sentit qu'il y avoit quelque chose dedans qui résistoit. Curieux de savoir ce que c'étoit, il ouvrit la bourse, et il en tira une cornaline gravée de figures et de carac-

tères qui lui étoient inconnus. « Il faut, dit-il en lui-même, que cette cornaline soit quelque chose de bien précieux : ma princesse ne la porteroit pas sur elle avec tant de soin, de crainte de la perdre, si cela n'étoit. »

En effet, c'étoit un talisman dont la reine de la Chine avoit fait présent à la princesse sa fille pour la rendre heureuse, à ce qu'elle disoit, tant qu'elle le porteroit sur elle.

Pour mieux voir le talisman, le prince Camaralzaman sortit hors de la tente qui étoit obscure, et voulut la considérer au grand jour. Comme il la tenoit au milieu de la main, un oiseau fondit de l'air tout à coup et la lui enleva

Le jour se faisoit déjà voir dans le temps que la sultane Scheherazade en étoit à ces dernières paroles. Elle s'en aperçut et cessa de parler. Elle reprit le même conte la nuit suivante, et dit au sultan Schahriar :

CCXXIII» NUIT.

Sire, Votre Majesté peut mieux juger de l'étonnement et de la douleur de Camaralzaman, quand l'oiseau lui eut enlevé le talisman de la main, que je ne pourrois l'exprimer. A cet acci-

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dent, le plus affligeant qu'on puisse imaginer, arrivé^ par une curiosité hors de saison, et qui privoit la princesse d'une chose si précieuse, il demeura immobile quelques momens.

L'oiseau, après avoir fait son coup, s'étoit posé à terre à peu de distance, avec le talisman au bec. Le prince Camaralzaman s'avança dans l'espérance qu'il le lâcheroit; mais, dès qu'il approcha, l'oiseau fit un petit vol et se posa à terre une autre fois. Il continua de le poursuivre ; l'oiseau, après avoir avalé le talisman, fit un vol plus loin. Le prince, qui étoit fort adroit, espéra alors de le tuer d'un coup de pierre, et le poursuivit encore. Plus il s'éloigna de lui, plus il s'opiniâtra à le suivre et à ne le pas perdre de vue.

De vallon en colline, et de colline en vallon, l'oiseau attira toute la journée le prince Camaralzaman, en s'écartant toujours de la prairie et de la princesse Badoure; et le soir, au lieu de se jeter dans un buisson où Camaralzaman auroit pu le surprendre dans l'obscurité, il se percha au haut d'un grand arbre où il étoit en siîreté.

Le prince, au désespoir de s'être donné tant de peine inutilement, délibéra s'il retourneroit à son camp. « Mais, dit-il en lui-même, par où retournerai-je? Remonterai-je, redescendrai-je par les collines et par les vallons par où je suis venu? Ne m'égarerai-je pas dans les ténèbres? et mes forces

me le permettent-elles? Et, quand je le pourrois, oserois-je me présenter devant la princesse, et ne pas lui reporter son talisman? » Abîmé dans ces pensées désolantes et accablé de fatigue, de faim, de soif, de sommeil, il se coucha et passa la nuit au pied de l'arbre.

Le lendemain, Camaralzaman fut éveillé avant que l'oiseau eût quitté l'arbre ; et il ne l'eut pas plus tôt vu reprendre son vol qu'il l'observa et le suivit encore toute la journée, avec aussi peu de succès que la précédente, en se nourrissant d'herbes ou de fruits qu'il trouvoit en son chemin. Il fit la même chose jusqu'au dixième jour, en suivant l'oiseau à l'œil, depuis le matin jusqu'au soir, et en passant la nuit au pied de l'arbre, où il la passoit toujours au plus haut.

Le onzième jour, l'oiseau toujours en volant, et Camaralzaman ne cessant de l'observer, arrivèrent à une grande ville. Quand l'oiseau fut près des murs, il s'éleva au-dessus, et, prenant son vol au delà, il se déroba entièrement à la vue de Camaralzaman, qui perdit l'espérance de le revoir et de recouvrer jamais le talisman de la princesse Badoure.

Camaralzaman, affligé en tant de manières et au delà de toute expression, entra dans la ville, qui étoit bâtie sur le bord de la mer, avec un très beau port. Il marcha longtemps par les rues, sans

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savoir où il alloit, ni où s'arrêter, et arriva au port. Encore plus incertain de ce qu'il devoit faire, il marcha le long du rivage jusqu'à la porte d'un jardin qui étoit ouverte, où il se présenta. Le jardinier, qui étoit un bon vieillard occupé à travailler, leva la tête en ce moment; et il ne l'eut pas plus tôt aperçu, et connu qu'il étoit étranger et musulman, qu'il l'invita d'entrer promptement et de fermer la porte.

Camaralzaman entra, ferma la porte, et, en abordant le jardinier, il lui demanda pourquoi il lui avoit fait prendre cette précaution. « C'est, répondit le jardinier, que je vois bien que vous êtes un étranger nouvellement arrivé, et musulman, et que cette ville est habitée, pour la plus grande partie, par des idolâtres qui ont une aversion mortelle contre les musulmans, et qui traitent même fort mal le peu que nous sommes ici de la religion de notre prophète. Il faut que vous l'ignoriez, et je regarde comme un miracle que vous soyez venu jusqu'ici sans avoir fait quelque mauvaise rencontre. En effet, ces idolâtres sont attentifs, sur toute chose, à observer les musulmans étrangers à leur arrivée, et à les faire tomber dans quelque piège, s'ils ne sont bien instruits de leur méchanceté. Je loue Dieu de ce qu'il vous a amené dans un lieu de sûreté. »

Camaralzaman remercia ce bonhomme avec

beaucoup de reconnoissance de la retraite qu'il lui donnoit si généreusement pour le mettre à l'abri de toute insulte. Il vouloit en dire davantage, mais le jardinier l'interrompit : « Laissons là les complimens, dit-il ; vous êtes fatigué, et vous devez avoir besoin de manger : venez vous reposer. » Il le mena dans sa petite maison; et, après que le prince eut mangé suffisamment de ce qu'il lui présenta avec une cordialité dont il le charma, il le pria de vouloir bien lui faire part du sujet de son arrivée.

Camaralzaman satisfît le jardinier; et, quand il eut fini son histoire, sans lui rien déguiser, il lui demanda à son tour par quelle route ilpourroit retourner aux Etats du roi son père. « Car, ajoutat-il, de m'engager à aller rejoindre la princesse, où la retrouverois-je après onze jours que je me suis séparé d'avec elle par une aventure si extraordinaire? Que sais-je même si elle est encore au monde ?» A ce triste souvenir, il ne put achever sans verser des larmes.

Pour réponse à ce que Camaralzaman venoit de demander, le jardinier lui dit que de la ville où il se trouvoit, il y avoit une année entière de chemin jusqu'aux pays où il n'y avoit que des musulmans, commandés par des princes de leur religion; mais que par mer on arriveroit à l'île d'Ebène en beaucoup moins de temps, et que de là il étoit plus aisé

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