QUE RACONTA LE MARCHAND CHRÉTIEN
« Sire, avant que je m'engage dans le récit que Votre Majesté consent que je lui fasse, je lui ferai remarquer, s'il lui plaît, que je n'ai pas l'honneur d'être né dans un endroit qui relève de son empire. Je suis étranger, natif du Caire en Egypte, Cophte de nation et chrétien de religion. Mon père étoit courtier, et il avoit amassé des biens assez considérables qu'il me laissa en mourant. Je suivis son exemple, et embrassai sa profession. Comme les Mille et une Nuits. III. 17
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j'étois un jour au Caire dans le logement public des marchands de toutes sortes de grains, un jeune marchand très bien fait et proprement vêtu, monté sur un âne, vint m'aborder. Il me salua, et, ouvrant un mouchoir où il y avoit une montre de sésame : « Combien vaut, me dit-il, la grande mesure de sésame de la qualité de celui que vous voyez? »
Scheherazade, apercevant le jour, se tut en cet endroit; mais elle reprit son discours la nuit suivante, et dit au sultan des Indes :
CXXIXe NUIT.
Sire, le marchand chrétien, continuant de raconter au sultan de Casgar l'histoire qu'il venoit de commencer :
« J'examinai, dit-il, le sésame que le jeune marchand me montroit, et je lui répondis qu'il valoit, au prix courant, cent dragmes d'argent la grande mesure. « Voyez, me dit-il, les marchands qui en voudront pour ce prix-là, et venez jusqu'à la porte de la Victoire, où vous verrez un khan séparé de toute autre habitation : je vous attendrai là. » En disant ces paroles, il partit et me laissa la montre de sésame, que je fis voir à plusieurs marchands de la place, qui me dirent tous
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qu'ils en prendioient tant que je leur en voudrois donner, à cent dix dragmes d'argent la mesure, et, à ce compte, je trouvois à gagner avec eux dix dragmes par mesure. Flatté de ce profit, je me rendis à la porte de la Victoire, où le jeune marchand m'attendoit. Il me mena dans son magasin, qui étoit plein de sésame. Il y en avoit cent cinquante grandes mesures, que je fis mesurer et charger sur des ânes, et je les vendis cinq mille dragmes d'argent. « De cette somme, me dit le jeune homme, il y a cinq cents dragmes pour votre droit, à dix par mesure, je vous les accorde; et, pour ce qui est du reste qui m'appartient, comme je n'en ai pas besoin présentement, retirezle de vos marchands, et me le gardez jusqu'à ce que j'aille vous le demander. » Je lui répondis qu'il seroit prêt toutes les fois qu'il voudroit le venir prendre ou me l'envoyer demander. Je lui baisai la main en le quittant, et me retirai fort satisfait de sa générosité.
« Je fus un mois sans le revoir; au bout de ce temps-là, je le vis paroître. « Où sont, me dit-il, les quatre mille cinq cents dragmes que vous me devez? — Elles sont toutes prêtes, lui répondis-je, et je vais vous les compter tout à l'heure. » Comme il étoit monté sur son âne, je le priai de mettre pied à terre et de me faire l'honneur de manget un morceau avec moi avant que de les recevoir.
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« Non, me dit-il, je ne puis descendre à présent ; j''ai une affaire pressante qui m'appelle ici près; mais je vais revenir, et, en repassant, je prendrai mon argent, que je vous prie de tenir prêt. » Il disparut en achevant ces paroles. Je l'attendis, mais ce fut inutilement, et il ne revint qu'un mois encore après. « Voilà, dis-je en moi-même, un jeune marchand qui a bien de la confiance en moi, de me laisser entre les mains, sans me connoître, une somme de quatre mille cinq cents dragmes d'argent! Un autre que lui n'en useroit pas ainsi, et craindroit que je ne la lui emportasse. » Il revint à la fin du troisième mois : il étoit encore monté sur son âne, mais plus magnifiquement habillé que les autres fois — »
Scheherazade, voyant que le jour commençoit à paroître, n'en dit pas davantage cette nuit. Sur la fin de la suivante, elle poursuivit de cette manière, en faisant toujours parler le marchand chrétien au sultan de Casear :
CXXXe NUIT.
« D'abord que j'aperçus le jeune marchand, j'allai au-devant de lui, je le conjurai de descendre, et lui demandai s'il ne vouloit donc pas que je lui
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comptasse l'argent que j'avois à lui. « Cela ne presse pas, me répondit-il d'un air gai et content. Je sais qu'il est en bonnes mains; je viendrai le prendre quand j'aurai dépensé tout ce que j'ai, et qu'il ne me restera plus autre chose. Adieu, ajoutat-il; attendez-moi à la fin de la semaine. » A ces mots, il donna un coup de fouet à son âne, et je l'eus bientôt perdu de vue. « Bon, dis-je en moimême, il me dit de l'attendre à la fin de la semaine, et, selon son discours, je ne le reverrai peut-être de longtemps. Je vais cependant faire valoir son argent; ce sera un revenant bon pour moi. »
« Je ne me trompai pas dans ma conjecture : l'année se passa avant que j'entendisse parler du jeune homme. Au bout de l'an, il parut aussi richement vêtu que la dernière fois, mais il me sembloit avoir quelque chose dans l'esprit. Je le suppliai de me faire l'honneur d'entrer chez moi. « Je le veux bien pour cette fois, me répondit-il; mais à condition que vous ne ferez pas de dépense extraordinaire pour moi. — Je ne ferai que ce qu'il vous plaira, repris-je; descendez donc, de grâce. » II mit pied à terre et entra chez moi. Je donnai des ordres pour le régal que je voulois lui faire; et, en attendant qu'on servît, nous commençâmes à nous entretenir. Quand le repas fut prêt, nous nous assîmes à table. Dès le premier morceau, je remarquai qu'il le prit de la main gauche, et je
fus fort étonné de voir qu'il ne se servoit nullement de la droite. Je ne savois ce que j'en devois penser. « Depuis que je connois ce marchand, disois-je en moi-même, il m'a toujours paru très poli ; seroit-il possible qu'il en usât ainsi par mépris pour moi ? Par quelle raison ne se sertil pas de sa main droite? »
Le jour qui éclairoit l'appartement du sultan des Indes ne permit pas à Scheherazade de continuer cette histoire; mais elle en reprit la suite le lendemain, et dit à Schahriar :
CXXXie NUIT.
Sire, le marchand chrétien étoit fort en peine de savoir pourquoi son hôte ne mangeoit que de la main gauche.
« Après le repas, dit-il, lorsque mes gens eurent desservi et se furent retirés, nous nous assîmes tous deux sur un sofa. Je présentai au jeune homme d'une tablette excellente pour la bonne bouche, et il la prit encore de la main gauche. « Seigneur, lui dis-je alors, je vous supplie de me pardonner la liberté que je prends de vous demander d'où vient que vous ne vous servez pas de votre main droite; vous y avez mal apparemment. » Il fit un grand
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soupir au lieu de me répondre; et, tirant son bras droit qu'il avoit tenu caché jusqu'alors sous sa robe, il me montra qu'il avoit la main coupée, de quoi je fus extrêmement étonné. « Vous avez été choqué, sans doute, me dit-il, de me voir manger de la main gauche; mais jugez si j'ai pu faire autrement. — Peut-on vous demander, repris-je, par quel malheur vous avez perdu votre main droite?» Il versa des larmes à cette demande, et, après les avoir essuyées, il me conta son histoire comme je vais vous la raconter :
« Vous saurez, me dit-il, que je suis natif de Bagdad, fils d'un père riche et des plus distingués de la ville par sa qualité et par son rang. A peine étois-je entré dans le monde que, fréquentant des personnes qui avoient voyagé et qui disoient des merveilles de l'Egypte, et particulièrement du grand Caire, je fus frappé de leurs discours, et j'eus envie d'y faire un voyage; mais mon père vivoit encore, et il ne m'en auroit pas donné la permission. Il mourut enfin, et, sa mort me laissant maître de mes actions, je résolus d'aller au Caire. J'employai une très grosse somme d'argent en plusieurs sortes d'étoffes fines de Bagdad et de Mossoul, et me mis en chemin.
« En arrivant au Caire, j'allai descendre au khan qu'on appelle le Khan de Mesrour; j'y pris un logement avec un magasin, dans lequel je fis mettre
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les ballots que j''avois apportés avec moi sur des chameaux. Cela fait, j'entrai dans ma chambre pour me reposer et me remettre de la fatigue du chemin, pendant que mes gens, à qui j'avois donné de l'argent , allèrent acheter des vivres et firent la cuisine. Après le repas, j'allai voir le château, quelques mosquées, les places publiques et d'autre.s endroits qui méritoient d'être vus.
« Le lendemain, je m'habillai proprement, et, après avoir fait tirer de quelques-uns de mes ballots de très belles et très riches étoffes, dans l'intention de les porter à un bezestein, pour voir ce qu'on en offriroit, j'en chargeai quelques-uns de mes esclaves, et me rendis au bezestein des Circassiens. J'y fus bientôt environné d'une foule de courtiers et de crieurs qui avoient été avertis de mon arrivée. Je partageai des essais d'étoffes entre plusieurs crieurs qui les allèrent crier et faire voir dans tout le bezestein; mais nul des marchands n'en offrit que beaucoup moins que ce qu'elles me coûtoient d'achat et de frais de voiture. Cela me fâcha; et, comme j'en marquois mon ressentiment aux crieurs : « Si vous voulez nous en croire, me dirent-ils, nous vous enseignerons un moyen de ne rien perdre sur vos étoffes »
En cet endroit, Scheherazade s'arrêta, parce
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qu'elle vit paroître le jour. La nuit suivante, elle reprit son discours de cette manière :