HISTOIRE Q^L'E RACONTA I.E MEDECIN I
les a élevés, subsistent encore aujourd'hui, et dureront autant que les siècles. Je passe sous silence les villes maritimes du royaume d'Egypte, comme Damiette, Rosette, Alexandrie, où je ne sais combien de nations vont chercher mille sortes de grains et de toiles, et mille autres choses pour la commodité et les délices des hommes. Je vous en parle avec connoissance : j'y ai passé quelques années de ma jeunesse, que je compterai tant que je vivrai pour les plus agréables de ma vie. »
Scheherazade parloit ainsi lorsque la lumière du jour qui commençoit à naître vint frapper ses yeux : elle demeura aussitôt dans le silence ; mais, sur la fin de la nuit suivante, elle reprit le fil de son discours de cette sorte :
CLIie NUIT.
« Mes oncles n'eurent rien à répliquer à mon père, poursuivit le jeune homme de Mossoul, et demeurèrent d'accord de tout ce qu'il venoit de dire du Nil, du Caire et de tout le royaume d'Egypte. Pour moi, j'en eus l'imagination si remplie que je n'en dormis pas la nuit. Peu de temps après, mes oncles firent bien connoître eux-mêmes combien ils avoient été frappés du discours de
mon père. Ils lui proposèrent de faire tous ensemble le voyage d'Egypte : il accepta la proposition ; et, comme ils étoient de riches marchands, ils résolurent de porter avec eux des marchandises qu'ils y pussent débiter. J'appris qu'ils faisoient les préparatifs de leur départ : j'allai trouver mon père ; je le suppliai, les larmes aux yeux, de me permettre de l'accompagner et de m'accorder un fonds de marchandises pour en faire le débit moi-même. « Vous êtes encore trop jeune, me dit-il, pour entreprendre le voyage d'Egypte : la fatigue en est trop grande; et, de plus, je suis persuadé que vous vous y perdriez. » Ces paroles ne m'ôtèrent pas Penvie de voyager; j'employai le crédit de mes oncles auprès de mon père, dont ils obtinrent enfin que j'irois seulement jusqu'à Damas, où ils me laisseroient pendant qu'ils continuerolent leur voyage jusqu'en Egypte. « La ville de Damas, dit mon père, a aussi ses beautés, et il faut qu'il se contente de la permission que je lui donne d'aller jusque-là. » Quelque désir que j'eusse de voir l'Egypte, après ce que je lui en avois ouï dire, il étoit mon père, je me soumis à sa volonté.
« Je partis donc de Mossoul avec mes oncles et lui. Nous traversâmes la Mésopotamie; nous passâmes l'Euphrate ; nous arrivâmes à Alep, où nous séjournâmes peu de jours; et, de là, nous nous rendîmes à Damas, dont l'abord me surprit
très agréablement. Nous logeâmes tous dans un même khan. Je vis une ville grande, peuplée, remplie de beau monde et très bien fortifiée. Nous employâmes quelques jours à nous promener dans tous ces jardins délicieux qui sont aux envuons, comme nous le pouvons voir d'ici; et nous convînmes que l'on avoit raison de dire que Damas étoit au milieu d'un paradis. Mes oncles enfin songèrent à continuer leur route ; ils prirent soin auparavant de vendre mes marchandises; ce qu'ils firent si avantageusement pour moi que j'y gagnai cinq cents pour cent. Cette vente produisit une somme considérable, dont je fus ravi de me voir possesseur.
« Mon père et mes oncles me laissèrent donc à Damas, et poursuivirent leur voyage. Après leur départ, j'eus une grande attention à ne pas dépenser mon argent inutilement. Je louai néanmoins une maison magnifique : elle étoit toute de marbre, ornée de peintures à feuillages d'or et d'azur; elle avoit un jardin où l'on voyoit de très beaux jets d'eau. Je la meublai, non pas à la vérité aussi richement que la magnificence du lieu le demandoit, mais du moins assez proprement pour un jeune homme de ma condition. Elle avoit autrefois appartenu à un des principaux seigneurs de la ville, nommé Modoun Abdalraham, et elle appartenoit alors à un riche marchand joaillier, à qui je
n'en payois que deux scherifs par mois. J'avois un assez grand nombre de domestiques; je vivois honorablement, je donnois quelquefois à manger aux gens avec qui j'avois fait connoissance, et quelquefois j'allois manger chez eux : c'est ainsi que je passois le temps à Damas en attendant le retour de mon père. Aucune passion ne troubloit mon repos, et le commerce des honnêtes gens faisoit mon unique occupation.
« Un jour que j'étois assis à la porte de ma maison et que je prenois le frais, une dame fort proprement habillée, et qui paroissoit fort bien faite, vint à moi et me demanda si je ne vendois pas des étoffes. En disant cela, elle entra dans le logis »
En cet endroit, Scheherazade, voyant qu'il étoit jour, se tut, et la nuit suivante elle reprit la parole dans ces termes :
CLIIie NUIT.
« Quand je vis, dit le jeune homme de Mossoul, que la dame étoit entrée dans ma maison, je me levai, je fermai la porte, et je la fis entrer dans une salle où je la priai de s'asseoir. « Madame, lui dis-je, j'ai eu des étoffes qui étoient dignes de