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Dinarzade, lorsqu'il en fut temps, appela la sultane. « Si vous ne dormez pas, ma sœur, lui dit-elle , je vous prie de reprendre l'histoire du troisième calender. » Scheherazade ne se le fit pas répéter, et la poursuivit de cette sorte :
« Le jeune homme, continua le troisième calender, se rassura à ces paroles, et me pria d'un air riant de m'asseoir près de lui. Dès que je fus assis : « Prince, me dit-il, je vais vous apprendre une chose qui vous surprendra par sa singularité. Mon père est un marchand joaillier qui a acquis de grands biens par son travail et par son habileté dans sa profession. Il a un grand nombre d'esclaves et de commissionnaires, qui font des voyages par mer sur des vaisseaux qui lui appartiennent, afin d'entretenir les correspondances qu'il a en plusieurs cours où il fournit les pierreries dont on a besoin. Il y avoit longtemps qu'il étoit marié sans avoir eu d'enfans, lorsqu'il apprit qu'il auroit un fils, dont la vie néanmoins ne seroit pas de longue durée ; ce qui lui donna beaucoup de chagrin à son réveil. Quelques jours après, ma mère lui annonça qu'elle étoit grosse; et le temps qu'elle croyoit avoir conçu s'accordoit fort avec le jour du songe de
mon père. Elle accoucha de moi dans le terme des neuf mois, et ce fut une grande joie dans la famille. Mon père, qui avoit exactement observé le moment de ma naissance, consulta les astrologues, qui lui dirent : « Votre fils vivra sans nul accident jusqu'à l'âge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la vie, et il sera difficile qu'il en échappe. Si néanmoins son bonheur veut qu'il ne périsse pas, sa vie sera de longue durée. C'est qu'en ce temps-là, ajoutèrent-ils, la statue équestre de bronze qui est au haut de la montagne d''aimant aura été renversée dans la mer par le prince Agib, fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours après, votre fils doit être tué par ce prince. » Comme cette prédiction s'accordoit avec le songe de mon 'père, il en fut vivement frappé et affligé. Il ne laissa pas pourtant de prendre beaucoup de soin de mon éducation, jusqu'à cette présente année, qui est la quinzième de mon âge. Il apprit hier que depuis dix jours le cavalier de bronze a été jeté dans la mer par le prince que je viens de vous nommer. Cette nouvelle lui a coiité tant de pleurs, et causé tant d'alarmes, qu'il n'est pas reconnoissable dans l'état où il est. Sur la prédiction des astrologues, il a cherché les moyens de tromper mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris la précaution de faire bâtir cette demeure, pour m'y tenir caché
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durant cinquante jours, dès qu'il apprendroit que la statue seroit renversée. C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'étoit depuis dix jours, il est venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il viendroit me reprendre. Pour moi, ajouta- t-il, j'ai bonne espérance, et je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre, au milieu d'une île déserte. Voilà, Seigneur, ce que j'avois à vous dire. »
« Pendant que le fils du joaillier me racontoit son histoire, je me moquois en moi-même des astrologues qui avoient prédit que je lui ôterois la vie ; et je me sentois si éloigné de vérifier la prédiction qu'à peine eut-il achevé de parler que je lui dis avec transport : « Mon cher seigneur, ayez de la confiance en la bonté de Dieu, et ne craignez rien. Comptez que c'étoit une dette que vous aviez à payer, et que vous en êtes quitte dès à présent. Je suis ravi, après avoir fait naufrage, de me trouver heureusement ici pour vous défendre contre ceux qui voudroient attenter à votre vie. Je -ne vous abandonnerai pas durant ces quarante jours que les vaines conjectures des astrologues vous font appréhender. Je vous rendrai, pendant ce temps-là, tous les services qui dépendront de moi. Après cela, je profiterai de l'occasion de gagner la terre ferme, en m'embarquant avec vous sur votre bâtiment, avec la permission de votre
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père et la vôtre; et, quand je serai de retour en mon royaume, je n'oublierai point l'obligation que je vous aurai, et je tLxherai de vous en témoigner ma reconnoissance de la manière que je le devrai. »
« Je rassurai par ce discours le fils du joaillier, et m'attirai sa confiance. Je me gardai bien, de peur de l'épouvanter, de lui dire que j'étois cet Agib qu'il craignoit, et je pris grand soin de ne lui en donner aucun soupçon. Nous nous entretînmes de plusieurs choses jusqu'à la nuit, et je connus que le jeune homme avoit beaucoup d'esprit. Nous mangeâmes ensemble de ses provisions. Il en avoit une si grande quantité qu'il en auroit eu de reste au bout de quarante jours, quand il auroit eu d'autres hôtes que moi. Aprèslesouper, nous continuâmes de nous entretenir quelque temps, et ensuite nous nous couchâmes.
« Le lendemain, à son lever, je lui présentai le bassin et l'eau. Il se lava, je préparai le diner, et le servis quand il en fut temps. Après le repas, j'inventai un jeu pour nous désennuyer, non seulement ce jour-là, mais encore les suivans. Je préparai le souper de la même manière que j'avois apprêté le dîner. Nous soupâmes et nous nous couchâmes comme le jour précédent. Nous eûm.es le temps de contracter amitié ensemble. Je m'aperçus qu'il avoit de l'inclination pour moi; et de
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mon côté j'en avois conçu une si forte pour lui que je me disois souvent à moi-même que les astrologues qui avoient prédit au père que son fils seroit tué par mes mains étoient des imposteurs, et qu'il n'étoit pas possible que je pusse commettre une si méchante action. Enfin, Madame, nous passâmes trente-neuf jours le plus agréablement du monde dans ce lieu souterrain.
« Le quarantième arriva. Le matin, le jeune homme, en s'éveillant, me dit avec un transport de joie dont il ne fut pas le maître : « Prince, me voilà aujourd'hui au quarantième jour, et je ne suis pas mort, grâces à Dieu et à votre bonne compagnie. Mon père ne manquera pas tantôt de vous en marquer sa reconnoissance, et de vous fournir tous les moyens et toutes les commodités nécessaires pour vous en retourner dans votre royaume. Mais, en attendant, ajouta-t-il, je vous supplie de vouloir bien faire chauffer de l'eau pour me laver tout le corps dans le bain portatif; je veux me décrasser et changer d'habit, pour mieux recevoir mon père. » Je mis de l'eau sur le feu; et, lorsqu'elle fut tiède, j'en remplis le bain portatif. Le jeune homme se mit dedans; je le lavai et le frottai moi-même. Il en sortit ensuite, se coucha dans son lit que j'avois préparé, et je le couvris de sa couverture. Après qu'il se fut reposé, et qu'il eut dormi quelque temps : « Mon prince, me dit-il, obligez-moi
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de m'apporter un melon et du sucre, que j'en mange pour me rafraîchir. »
« De plusieurs melons qui nous restoient, je choisis le meilleur, et le mis dans un plat; et, comme je ne trouvois pas de couteau pour le couper, je demandai au jeune homme s'il ne savoit pas où il y en avoit. « Il y en a un, me répondit-il, sur cette corniche au-dessus de ma tête. » Effectivement, j'y en aperçus un; mais je me pressai si fort pour le prendre, et, dans le temps que je l'avois à la main, mon pied s''embarrassa de sorte dans la couverture, que je glissai, et tombai si malheureusement sur le jeune homme que je lui enfonçai le couteau dans le cœur. Il expira dans le moment.
« A ce spectacle, je poussai des cris épouvantables. Je me frappai la tête, le visage et la poitrine. Je déchirai mon habit, et me jetai par terre avec une douleur et des regrets inexprimables. « Hélas! m'écriai-je, il ne lui restoit que quelques heures pour être hors du danger contre lequel il avoit cherché un asile, et, dans le temps que je compte moi-même que le péril est passé, c'est alors que je deviens son assassin et cjue je rends la prédiction véritable. Mais, Seigneur, ajoutai-je en levant la tête et les mains au ciel, je vous en demande pardon ; et, si je suis coupable de sa mort, ne me laissez pas vivre plus longtemps... »
Scheherazade , voyant paroître le jour en cet endroit, fut obligée d'interrompre ce récit funeste. Le sultan des Indes en fut ému ; et, se sentant quelque inquiétude sur ce que deviendroit après cela le calender, il se garda bien de faire mourir ce jour-là Scheherazade, qui seule pouvoit le tirer de peine.
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Dinarzade, suivant sa coutume, éveilla la sultane le lendemain. « Si vous ne dormez pas, ma sœur, lui dit-elle, je vous prie de nous raconter ce qui se passa après la mort du jeune homme. » Scheherazade prit aussitôt la parole et parla de cette sorte :
a Madame, poursuivit le troisième calender en s'adressant à Zobéide, après le malheur qui venoit de m'arriver, j'aurois reçu la mort sans frayeur, si elle s'étoit présentée à moi. Mais le mal, ainsi que le bien, ne nous arrive pas toujours lorsque nous le souhaitons. Néanmoins, faisant réflexion que mes larmes et ma douleur ne feroient pas revivre le jeune homme, et que, les quarante jours finissant, je pouvois être surpris par son père, je sortis de cette demeure souterraine, et montai au haut de
l'escalier. J'abaissai la grosse pierre sur l'entrée, et la couvris de terre.
« J'eus à peine achevé que, portant la vue sur la mer du côté de la terre ferme, j'aperçus le bâtiment qui venoit reprendre le jeune homme. Alors, me consultant sur ce que j'avois à faire, je dis en moi-même : « Si je me fais voir, le vieillard ne manquera pas de me faire arrêter et massacrer peutêtre par ses esclaves, cjuand il aura vu son fîls dans l'état où je l'ai mis. Tout ce que je pourrai alléguer pour me justifier ne le persuadera point de mon innocence. Il vaut mieux, puisque j'en ai le moyen, me soustraire à son ressentiment que de m'y exposer. » Il y avoit près du lieu souterrain un gros arbre dont l'épais feuillage me parut propre à me cacher. J'y montai, et je ne me fus pas plus tôt placé de manière que je ne pouvois être aperçu que je vis aborder le bâtiment au même endroit que la première fois.
« Le vieillard et les esclaves débarquèrent bientôt, et s'avancèrent vers la demeure souterraine, d'un air qui marquoit qu'ils avoient quelque espérance ; mais, lorsqu'ils virent la terre nouvellement remuée, ils changèrent de visage, et particulièrement le vieillard. Ils levèrent la pierre et descendirent. Ils appellent le jeune homme par son nom, il ne répond point : leur crainte redouble; ils le cherchent et le trouvent enfin étendu sur son lit.
avec le couteau au milieu du cœur : car je n'avois pas eu le courage de l'ôter. A cette vue, ils poussèrent des cris de douleur qui renouvelèrent la mienne; le vieillard tomba évanoui; ses esclaves, pour lui donner de l'air, l'apportèrent en haut entre leurs bras, et le posèrent au pied de l'arbre où j'étois. Mais, malgré tous leurs soins, ce malheureux père demeura longtemps en cet état, et leur fit plus d'une fois désespérer de sa vie.
« Il revint toutefois de ce long évanouissement. Alors les esclaves apportèrent le corps de son fils, revêtu de ses plus beaux habillemens, et, dès que la fosse qu'on lui faisoit fut achevée , on l'y descendit. Le vieillard, soutenu par deux esclaves et le visage baigné de larmes, lui jeta le premier un peu de terre, après quoi les esclaves en comblèrent la fosse.
« Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlevé et embarqué avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accablé de douleur, ne pouvant se soutenir, fut mis sur une espèce de brancard et transporté dans le vaisseau, qui remit à la voile. Il s'éloigna de l'île en peu de temps, et je le perdis de vue »
Le jour, qui éclairoit déjà l'appartement du sultan des Indes, obligea Scheherazade à s'arrêter en cet endroit. Schahriar se leva à son ordinaire, et,
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par la même raison que le jour précédent, prolongea encore la vie de la sultane, qu'il laissa avec Dinarzade.
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Le lendemain, avant le jour, Dinarzade adressa ces paroles à la sultane : « Ma chère sœur, si vous ne dormez pas, je vous prie de poursuivre les aventures du troisième calender. — Eh bien, ma sœur, répondit Scheherazade, vous saurez que ce prince continua de les raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie :
« Après le départ, dit-il, du vieillard, de ses esclaves et du navire, je restai seul dans l'île : je passois la nuit dans la demeure souterraine qui n'avoit pas été rebouchée, et, le jour, je me promenois autour de l'île, et m'arrêtois dans les endroits les plus propres à prendre du repos, quand j'en avois besoin.
« Je menai cette vie ennuyeuse pendant un mois. Au bout de ce temps-là, je m'aperçus que la mer diminuoit considérablement, et que l'île devenoit plus grande; il sembloit que la terre ferme s'approchoit. Effectivement, les eaux devinrent si basses qu'il n'y avoit plus qu'un petit trajet de mer
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entre moi et la terre ferme. Je le traversai, et n'eus de l'eau presque qu'à mi-jambe. Je marchai si longtemps sur la plage et sur le sable que j'en fus très fatigué. A la fin, je gagnai un terrain plus ferme; et j'étois déjà assez éloigné de la mer lorsque je vis fort loin au-devant de moi comme un grand feu, ce qui me donna quelque joie. « Je trouverai quelqu'un, disois-je, et il n'est pas possible cjue ce feu se soit allumé de lui-même. » Mais à mesure que je m'en approchois mon erreur se dissipoit, etje reconnus bientôt que ce que j'avois pris pour du feu étoit un château de cuivre rouge, que les rayons du soleil faisoient paroître de loin comme enflammé.
« Je m'arrêtai près de ce château, et m'assis, autant pour en considérer la structure admirable que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je n'avois pas encore donné à cette maison magnifique toute l'attention qu'elle méritoit, quand j'aperçus dix jeunes hommes fort bien faits, qui paroissoient venir de la promenade. Mais, ce qui me parut assez surprenant, ils étoient tous borgnes de l'œil droit. Ils accompagnoient un vieillard d'une taille haute et d'un air vénérable.
« J'étois étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la fois, et tous privés du même œil. Dans le temps que je cherchois dans mon esprit par quelle aventure ils pouvoient être assemblés,
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ils m'abordèrent et me témoignèrent de la joie de me voir. Après les premiers complimens, ils me demandèrent ce qui m'avoit amené là. Je leur répondis que mon histoire étoit un peu longue, et que, s'ils vouloient prendre la peine de s'asseoir, je leur donnerois la satisfaction qu'ils souhaitoient. Ils s'assirent, et je leur racontai ce qui m'étoit arrive depuis que j'étois sorti de mon royaume jusqu'alors , ce qui leur causa une grande surprise.
« Après que j'eus achevé mon discours, ces jeunes seigneurs me prièrent d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre ; nous traversâmes une enfilade de salles, d'antichambres, de chambres et de cabinets fort proprement meublés, et nous arrivâmes dans un grand salon où il y avoit en rond dix petits sofas bleus et séparés, tant pour s'asseoir et se reposer le jour que pour dormir la nuit. Au milieu de ce rond étoit un onzième sofa moins élevé, et de ia même couleur, sur lequel se plaça le vieillard dont on a parlé , et les jeunes seigneurs s'assirent sur les dix autres.
« Comme chaque sofa ne pouvoit tenir qu'une personne, un de ces jeunes gens me dit : « Camarade, asseyez-vous sur le tapis au milieu de la place, et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde, non plus que du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'œil droit ; contentez-
■VOUS de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosité. »
« Le vieillard ne demeura pas longtemps assis ; il se leva et sortit; mais il revint quelques momens après, apportant le souper des dix seigneurs, auxquels il distribua à chacun sa portion en particulier. Il me servit aussi la mienne, que je mangeai seul à l'exemple des autres ; et, sur la fin du repas, le même vieillard nous présenta une tasse de vin à chacun.
« Mon histoire leur avoit paru si extraordinaire qu'ils me la firent répéter à l'issue du souper, et elle donna lieu à un entretien qui dura une grande partie de la nuit. Un des seigneurs, faisant réflexion qu'il étoit tard, dit au vieillard : « Vous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir. » A ces mots, le vieillard se leva et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tête dix bassins l'un après l'autre, tous couverts d'une étoffe bleue. Il en posa un avec un flambeau devant chaque seigneur.
« Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avoit de la cendre, du charbon en poudre et du noir à noircir. Ils mêlèrent toutes ces choses ensemble, et commencèrent à s'en frotter et barbouiller le visage, de manière qu'ils étoient affreux à voir. Après s'être noircis de la sorte, ils se mirent à pleurer, à se lamenter et à se frapper la tête et
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la poitrine, en criant sans cesse : Voilà le fruit de noire oisiveté et de nos débauches.
« Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange occupation. Ils la cessèrent enfin ; après quoi le vieillard leur apporta de l'eau dont ils se lavèrent le visage et les mains ; ils quittèrent aussi leurs habits, qui étoient gâtés, et en prirent d'autres ; de sorte qu'il ne paroissoit pas qu'ils eussent rien fait des choses étonnantes dont je venois d'être spectateur.
« Jugez, Madame, de la contrainte où j'avois été durant tout ce temps-là. J'avois été mille fois tenté de rompre le silence que ces seigneurs m'avoient imposé, pour leur faire des questions, et il me fut impossible de dormir le reste de la nuit.
« Le jour suivant, d'abord que nous fûmes levés, nous sortîmes pour prendre l'afr, et alors je leur dis : « Seigneurs, je vous déclare que je renonce à la loi que vous me prescrivîtes hier au soir; je ne puis l'observer. Vous êtes des gens sages, et vous avez tous de l'esprit infiniment, vous me l'avez fait assez connoître; néanmoins je vous ai vu faire des actions dont tout autres personnes que des insensés ne peuvent être capables. Quelque malheur qui puisse m'arriver, je ne saurois m'empêcher de vous demander pourquoi vous vous êtes barbouillé le visage de cendre, de charbon et de noir à noircir, et enfin pourquoi vous n'avez tous qu'un œil ; il faut
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que quelque chose de singulier en soit la cause : c'est pourquoi je vous conjure de satisfaire ma curiosité. » A des instances si pressantes, ils ne répondirent rien, sinon que les demandes que je leur faisois ne me regardoient pas; que je n'y avois pas le moindre intérêt, et que je demeurasse en repos.
« Nous passâmes la journée à nous entretenir de choses indifférentes; et, quand la nuit fut venue, après avoir tous soupe séparément, le vieillard apporta encore les bassins bleus ; les jeunes seigneurs se barbouillèrent, ils pleurèrent, se frappèrent, et crièrent : Voilà le fruit de notre oisiveté et de nos débauches. Ils firent, le lendemain et les nuits suivantes, la même action.
« A la fin, je ne pus résister à ma curiosité, et je les priai très sérieusement de la contenter, ou de m'enseigner par cjuel chemin je pourrois retourner dans mon royaume : car je leur dis qu'il ne m'étoit pas possible de demeurer plus longtemps avec eux et d'avoir toutes les nuits un spectacle si extraordinaire sans qu'il me fût permis d'en savoir les motifs.
« Un des seigneurs me répondit pour tous les autres : « Ne vous étonnez pas de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent nous n'avons pas cédé à vos prières, ce n'a été que par pure amitié pour vous, et que pour vous épargner le chagrin
LE TROISIEME CALENDER Si
d'être réduit au même état où vous nous voyez. Si vous voulez biea éprouver notre malheureuse destinée, vous n'avez qu'à parler, nous allons vous donner la satisfaction que vous nous demandez. » Je leur dis que j'étois résolu à tout événement. « Encore une fois, reprit le même seigneur, nous vous conseillons de modérer votre curiosité; il y va de la perte de votre œil droit. — Il n'importe, repartis-je, je vous déclare que, si ce malheur m'arrive, je ne vous en tiendrai pas coupables, et que je ne l'imputerai qu'à moi-même. » Il me représenta encore que, quand j'aurois perdu un œil, je ne devois point espérer de demeurer avec eux, supposé que j'eusse cette pensée, parce que leur nombre étoit complet et qu'il ne pouvoit pas être augmenté. Je leur dis que je me ferois un plaisir de ne me séparer jamais d'aussi honnêtes gens qu'eux; mais que, si c'étoit une nécessité, j'étois prêt encore à m'y soumettre, puisque, à quelque prix que ce fût, je souhaitois qu'ils m'accordassent ce que je leur demandois.
« Les dix seigneurs, voyant que j'étois inébranlable dans ma résolution, prirent un mouton qu'ils égorgèrent, et, après lui avoir ôté la peau, ils me présentèrent le couteau dont ils s'étoient servis et me dirent : « Prenez ce couteau, il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons bientôt. Nous allons vous coudre dans cette peau, dont il faut Les Mille et une Nuits. II, 1 1
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que VOUS VOUS enveloppiez, ensuite nous vous laisserons sur la place, et nous nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on appelle roc, paroîtra dans l'air, et, vous prenant pour un mouton , fondra sur vous et vous enlèvera jusqu'aux nues; mais que cela ne vous épouvante pas. Il reprendra son vol vers la terre et vous posera sur la cime d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez à terre, fendez la peau avec le couteau et vous développez. Le roc ne vous aura pas plus tôt vu qu'il s'envolera de peur, et vous laissera libre. Ne vous arrêtez point, marchez jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur prodigieuse, tout couvert de plaques d'or, de grosses émeraudes et d'autres pierreries fines. Présentez-vous à la porte, qui est toujours ouverte, et entrez. Nous avons été dans ce château tous tant que nous sommes ici. Nous ne vous disons rien de ce que nous y avons vu, ni de ce qui nous est arrivé; vous l'apprendrez par vous-même. Ce que nous pouvons vous dire, c'est qu'il nous en coûte à chacun notre œil droit; et la pénitence dont vous avez été témoin est une chose que nous sommes obligés de faire pour y avoir été. L'histoire de chacun de nous en particulier est remplie d'aventures extraordinaires, et on en feroit un gros livre; mais nous ne pouvons vous en dire davantage. »
En achevant ces mots, Scheherazade interrompit son conte, et dit au sultan des Indes : « Sire, comme ma sœur m'a réveillée aujourd'hui un peu plus tôt que de coutume, je commençois à craindre d'ennuyer Votre Majesté ; mais voilà le jour qui paroît à propos, et m'impose silence. » La curiosité de Schahriar Temporta encore sur le serment cruel qu'il avoit fait.
LVIIIo NUIT.
Dinarzade ne fut pas si matineuse cette nuit que la précédente; elle ne laissa pas néanmoins d'appeler la sultane avant le jour. « Si vous ne dormez pas, ma sœur, lui dit-elle, je vous prie de continuer l'histoire du troisième calender. » Scheherazade la poursuivit ainsi, en faisant toujours parler le calender à Zobéide :
« Madame, un des dix seigneurs borgnes m'ayant tenu le discours que je viens de vous rapporter, je m'enveloppai dans la peau de mouton, saisi du couteau qui m'avoit été donné ; et, après que les jeunes seigneurs eurent pris la peine de me coudre dedans, ils me laissèrent sur la place et se retirèrent dans leur salon. Le roc dont ils m'avoient parlé ne fut pas longtemps à se faire voir; il fondit sur
moi, me prit entre ses griffes comme un mouton, et me transporta au haut d'une montagne.
« Lorsque je me sentis à terre, je ne manquai pas de me servir du couteau ; je fendis la peau, me développpai, et parus devant le roc, qui s'envola dès qu'il m'aperçut. Ce roc est un oiseau blanc, d'une grandeur et d'une grosseur monstrueuses. Pour sa force, elle est telle qu'il enlève les éléphans dans les plaines, et les porte sur le sommet des montagnes où il en fait sa pâture.
ce Dans l'impatience que j'avois d'arriver au château, je ne perdis point de temps, et je pressai si bien le pas qu'en moins d'une demi-journée je m'y rendis; et je puis dire que je le trouvai encore plus beau qu'on ne me l'avoit dépeint. La porte étoit ouverte. J'entrai dans une cour carrée et si vaste qu'il y avoit autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de sandal et d'aloès et une d'or, sans compter celle de plusieurs escaliers magnifiques qui conduisoient aux appartemens d'en haut, et d'autres encore que je ne voyois pas. Les cent que je dis donnoient entrée dans des jardins ou des magasins remplis de richesses, ou enfin dans des lieux qui renfermoient des choses surprenantes à voir.
« Je vis en face une porte ouverte, par où j'entrai dans un grand salon où étoient assises quarante jeunes dames d'une beauté si parfaite que
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l'imagination même ne sauroit aller au delà. Elles étoient habillées très magnifiquement. Elles se levèrent toutes ensemble sitôt qu'elles m'aperçurent, et, sans attendre mon compliment, elles me dirent avec de grandes démonstrations de joie : « Brave seigneur, soyez le bienvenu, soyez le bienvenu ; » et une d'entre elles, prenant la parole pour les autres : « Il y a longtemps, dit-elle, que nous attendions un cavalier comme vous. Votre air nous marque assez que vous avez toutes les bonnes qualités que nous pouvons souhaiter, et nous espérons que vous ne trouverez pas notre compagnie désagréable et indigne de vous. »
oc Après beaucoup de résistance de ma part, elles me forcèrent de m' asseoir dans une place un peu élevée au-dessus des leurs; et, comme je témoignois que cela me faisoit de la peine : « C'est votre place, me dirent-elles; vous êtes de ce moment notre seigneur, notre maître et notre juge, et nous sommes vos esclaves, prêtes à recevoir vos commandemens. »
« Rien au monde. Madame, ne m'étonna tant que l'ardeur et l'empressement de ces belles filles à me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de l'eau chaude et me lava les pieds; une autre me versa de l'eau de senteur sur les mains; celles-ci apportèrent tout ce qui étoit nécessaire pour me faire changer d'habillement; celles-là
servirent une collation magnifique; et d'autres enfin se présentèrent le verre à la main, prêtes à me verser d'un vin délicieux; et tout cela s'exécutoit sans confusion, avec un ordre, une union admirable et des manières dont j'étois charmé. Je bus et mangeai. Après quoi toutes les dames, s''étant placées autour de moi, me demandèrent une relation de mon voyage. Je leur fis un détail de mes aventures, qui dura jusqu'à l'entrée de la nuit...»
Scheherazade s'étant arrêtée en cet endroit, sa sœur lui en demanda la raison. « Ne voyez-vous pas bien qu'il est jour? répondit la sultane. Pourquoi ne m'avez-vous pas plus tôt éveillée? » Le sultan, à qui l'arrivée du calender au palais des quarante belles dames promettoit d'agréables choses, ne voulant pas se priver du plaisir de les entendre, différa encore la mort de la sultane.