LXXVI» NUIT
« Nous sortîmes du palais après le géant, poursuivit Sindbad, et nous nous rendîmes au bord de la mer dans l'endroit où étoient nos radeaux. Nous les mîmes d'abord à l'eau, et nous attendîmes qu'il fît jour pour nous jeter dessus, supposé que nous vissions le géant venir à nous avec quelque guide de son espèce ; mais nous nous flattions que, s'il ne paroissoit pas lorsque le soleil seroit levé, et que nous n'entendissions plus ses hurlemens, que nous ne cessions pas d'ouïr, ce seroit une marque qu'il auroit perdu la vie, et, en ce cas, nous nous proposions de rester dans l'île et de ne pas nous risquer sur nos radeaux. Mais à peine fut-il jour que nous aperçûmes notre cruel ennemi, accompagné de deux géans à peu près de sa grandeur qui le conduisoient, et d'un assez grand nombre d'autres encore qui marchoient devant lui à pas précipités.
« A cet objet, nous ne balançâmes point à nous jeter sur nos radeaux, et nous commençâmes à nous éloigner du rivage à force de rames. Les géans, qui s'en aperçurent, se munirent de grosses pierres, accoururent sur la rive, entrèrent même dans l'eau jusqu'à la moitié du corps, et nous les jetèrent si adroitement qu'à la réserve du ra-
TROISIÈME VOYAGE l83
deau sur lequel j'étois tous les autres en furent brisés, et les hommes qui étoient dessus se noyèrent. Pour moi et mes deux compagnons, comme nous ramions de toutes nos forces, nous nous trouvâmes les plus avancés dans la mer et hors de la portée des pierres.
« Quand nous fûmes en pleine mer, nous devînmes le jouet du vent et des fîots qui nous jetoient tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, et nous passâmes ce jour-là et la nuit suivante dans une cruelle incertitude de notre destinée ; mais le lendemain nous eûmes le bonheur d'être poussés contre une île où nous nous sauvâmes avec bien de la joie. Nous y trouvâmes d'excellens fruits, qui nous furent d'un grand secours pour réparer les forces que nous avions perdues.
« Sur le soir, nous nous endormîmes sur le bord de la mer; mais nous fûmes réveillés par le bruit qu'un serpent long comme un palmier faisoit de ses écailles en rampant sur la terre. Il se trouva si près de nous qu'il engloutit un de mes deux camarades, malgré les cris et les efforts qu'il put faire pour se débarrasser du serpent, qui, le secouant à plusieurs reprises, l'écrasa contre terre et acheva de l'avaler. Nous prîmes aussitôt la fuite, l'autre camarade et moi; et, quoique nous fussions assez éloignés, nous entendîmes, quelque temps après, un bruit qui nous fit juger que le serpent rendoit
les OS du malheureux qu'il avoit surpris. En effet, nous les vîmes le lendemain avec horreur. « O Dieu ! m'écriai-je alors, à quoi nous sommes-nous exposés ! Nous nous réjouissions hier d'avoir dérobé nos vies à la cruauté d'un géant et à la fureur des eaux, et nous voilà tombés dans un péril qui n'est pas moins terrible. »
« Nous remarquâmes, en nous promenant, un gros arbre fort haut, sur lequel nous projetâmes de passer la nuit suivante pour nous mettre en sûreté. Nous mangeâmes encore des fruits comme le jour précédent; et, à la fin du jour, nous montâmes sur l'arbre. Nous entendîmes bientôt le serpent, qui vint en sifflant jusqu'au pied de l'arbre où nous étions. Il s'éleva contre le tronc, et, rencontrant mon camarade qui étoit plus bas que moi, il l'engloutit tout d'un coup, et se retira.
« Je demeurai sur l'arbre jusqu'au jour, et alors j'en descendis plus mort que vif. Effectivement, je ne pouvois attendre un autre sort que celui de mes deux compagnons, et, cette pensée me faisant frémir d'horreur, je fis quelques pas pour m'aller jeter dans la mer; mais, comme il est doux de vivre le plus longtemps qu'on peut, je résistai à ce mouvement de désespoir, et me soumis à la volonté de Dieu qui dispose à son gré de nos vies.
« Je ne laissai pas toutefois d'amasser une grande quantité de menu bois, de ronces et d'épines se-
ches. J'en fis plusieurs fagots que je liai ensemble, après en avoir fait un grand cercle autour de l'arbre, et j'en liai quelques-uns en travers pardessus pour me couvrir la tête. Cela étant fait, je m'enfermai dans ce cercle à l'entrée de la nuit, avec la triste consolation de n'avoir rien négligé pour me garantir du cruel sort qui me menaçoit. Le serpent ne manqua pas de revenir et de touraer^ autour de l'arbre, cherchant à me dévorer; mais il n'y put réussir à cause du rempart que je m'étois fabriqué, et il fit en vain, jusqu'au jour, le manège d'un chat qui assiège une souris dans un asile qu'il ne peut forcer. Enfin, le jour étant venu, il se retira ; mais je n'osai sortir de mon fort que le soleil ne parût.
« Je me trouvai si fatigué du travail qu'il m'avoit donné, j'avois tant souffert de son haleine empestée, que, la mort me paroissant préférable à cette horreur, je m'éloignai de l'arbre; et, sans me souvenir de la résignation où j'étois le jour précédent, je courus vers la mer dans le dessein de m'y précipiter la tête la première »
A ces mots, Scheherazade, voyant qu'il étoit jour, cessa de parler. Le lendemain, elle continua cette histoire, et dit au sultan :