‹ Les Mille & une nuitsChapitre 6 sur 32 · L ENVIEUX ET L ENVIE · texte numérisé non relu

L ENVIEUX ET L ENVIE

« Les derviches, qui le cherchoient, furent ravis de le revoir. Il leur raconta en peu de mots la méchanceté de l'hôte qu'il avoit si bien reçu le jour précédent, et se retira dans sa cellule. Le chat noir, dont il avoit ouï parler la nuit dans l'entretien des fées et des génies, ne fut pas longtemps à venir lui faire des caresses à son ordinaire. Il le prit, lui arracha sept brins de poil de la tache blanche qu'il avoit à la queue, et les mit à part pour s'en servir quand il en auroit besoin.

« Il n'y avoit pas longtemps que le soleil étoit levé lorsque le sultan, qui ne vouloit rien négliger de ce qu'il croyoit pouvoir apporter une prompte guérison à la princesse, arriva à la porte du couvent. Il ordonna à sa garde de s'y arrêter, et entra avec les principaux officiers qui l'accompagnoient. Les derviches le reçurent avec un profond respect.

Le sultan tira leur chef à l'écart : « Bon scheik, lui dit-il, vous savez peut-être déjà le sujet qui m'amène. — Oui, Sire, répondit modestement le derviche : c'est, si je ne me trompe, la maladie de la princesse qui m'attire cet honneur que je ne mérite pas. — C'est cela même, répliqua le sultan. Vous me rendriez la vie, si, comme je l'espère, vos prières obtenoient la guérison de ma fille. — Sire, repartit le bonhomme, si Votre Majesté veut bien la faire venir ici, je me fiatte, par l'aide et la

3o 1.ES TROIS CALENDERS

faveur de Dieu, qu'elle retournera en parfaite santé. »

« Le prince, transporté de joie, envoya sur-lechamp chercher sa fille, qui parut bientôt accompagnée d'une nombreuse suite de femmes et d'eunuques, et voilée de manière qu'on ne lui vojoit pas le visage. Le chef des derviches fit tenir un poêle au-dessus de la tête de la princesse, et il n'eût pas sitôt posé les sept brins de poil sur les charbons allumés qu'il avoit fait apporter, que le génie Maimoun fils de Dimdim fit de grands cris sans que l'on vît rien, et laissa la princesse libre. Elle porta d'abord la main au voile qui lui couvroit le visage, et le leva pour voir où elle étoit. « Où suis-je? s'écria-t-elle. Qui m'a amenée ici? » A ces paroles, le sultan ne put cacher l'excès de sa joie; il embrassa sa fille, et la baisa aux yeux ; il baisa aussi la main du chef des derviches, et dit aux officiers qui l'accompagnoient : « Dites-moi votre sentiment : quelle récompense mérite celui qui a ainsi guéri ma fille? » Ils répondirent tous qu'il méritoit de l'épouser. « C'est ce que j'avois dans la pensée, reprit le sultan, et je le fais mon gendre dès ce moment. »

« Peu de temps après, le premier vizir mourut. Le sultan mit le derviche à sa place, et, le sultan étant mort lui-même sans enfans mâles, les ordres de religion et de milice assemblés, le bonhomme

l'envieux et l'envié 3i

fut déclaré et reconnu sultan d'un commun consentement »

Le jour qui paroissoit obligea Scheherazade à s'arrêter en cet endroit. Le derviche parut à Schahriar digne de la couronne qu'il venoit d'obtenir; mais ce prince étoit en peine de savoir si l'envieux n'en seroit pas mort de chagrin, et il se leva dans la résolution de l'apprendre la nuit suivante.

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