‹ Les Mille & une nuitsChapitre 8 sur 32 · L" NUIT · texte numérisé non relu

L" NUIT

Dinarzade, appelant la sultane à l'heure ordinaire, lui dit : « Ma sœur, si vous ne dormez pas, racontez-nous, de grâce, comment la Dame de beauté remit le second calender dans son premier état. — Vous l'allez savoir, » répondit Scheherazade.

Le calender reprit ainsi son discours : « La princesse Dame de beauté alla dans son appartement, d'où elle apporta un couteau qui avoit des mots hébreux gravés sur la lame. Elle nous fit descendre ensuite, le sultan, le chef des eunuques, le petit esclave et moi, dans une cour secrète du palais; et là, nous laissant sous une galerie qui régnoit autour, elle s'avança au milieu de la cour, où elle décrivit un grand cercle, et y traça plusieurs mots en caractères arabes, anciens et autres, qu'on appelle caractères de Cléopâtre.

« Lorsqu'elle eut achevé et préparé le cercle de la manière qu'elle le souhaitoit, elle se plaça et s'arrêta au milieu, où elle fit des adjurations, et récita des versets de l'Alcoran. Insensiblement l'air s'obscurcit, de sorte qu'il sembloit qu'il fût nuit, et que la machine du monde alloit se dissoudre.

Nous nous sentîmes saisir d'une frayeur extrême; et cette frayeur augmenta encore quand nous vîmes tout à coup paroître le génie fils de la fille d'Eblis sous la forme d'un lion d'une grandeur épouvantable.

« Dès que la princesse aperçut ce monstre, elle lui dit : c( Chien, au lieu de ramper devant moi, tu oses te présenter sous cette horrible forme , et tu crois m'épouvanter? — Et toi, reprit le lion, tu ne crains pas de contrevenir au traité que nous avons fait et confirmé par un serment solennel, de ne nous nuire ni faire aucun tort l'un à l'autre ? — Ah ! maudit! répliqua la princesse, c'est à toi que j'ai ce reproche à faire. — Tu vas, interrompit brusquement le lion, être payée de la peine que tu m'as donnée de revenir. » En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable et s'avança sur elle pour la dévorer. Mais elle, qui étoit sur ses gardes, fit un saut en arrière, eut le temps de s'arracher un cheveu , et, en prononçant deux ou trois paroles, elle le changea en un glaive tranchant dont elle coupa le lion en deux par le milieu du corps. Les deux parties du lion disparurent, et il ne resta que la tête, qui se changea en un gros scorpion. Aussitôt la princesse se changea en serpent, et livra un rude combat au scorpion, qui, n'ayant pas l'avantage, prit la forme d'un aigle, et s'envola. Mais le serpent prit alors celle d'un aigle noir plus puissant,

et le poursuivit. Nous les perdîmes de vue l'un et l'autre.

« Quelque temps après qu'ils eurent disparu, la j terre s'entr'ouvrit devant nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil étoit tout hérissé, et qui miauloit d'une manière effrayante. Un loup j noir le suivit de près, et ne lui donna aucun relâche. ;

« Le chat, trop pressé, se changea en un ver, et ! se trouva près d'une grenade tombée par hasard d'un grenadier qui étoit planté sur le bord d'un canal d'eau assez profond, mais peu large. Ce ver perça la grenade en un instant et s'y cacha. La grenade alors s'enfla et devint grosse comme une citrouille, et s'éleva sur le toit de la galerie, d'où, après avoir fait quelques tours en roulant, elle tomba dans la cour et se rompit en plusieurs morceaux.

« Le loup, qui pendant ce temps-là s'étoit transformé en coq, se jeta sur les grains de la grenade et se mit à les avaler l'un après l'autre. Lorsqu'il n'en vit plus, il vint à nous les ailes étendues, en faisant un grand bruit, comme pour nous demander s'il n'y avoit plus de grains. Il en restoit un sur le bord du canal, dont il s'aperçut en se retournant. Il y courut vite; mais, dans le moment qu'il alloit porter le bec dessus, legrain roula dans le canal et se changea en petit poisson... »

« Mais voilà le jour. Sire, dit Scheherazade;

s'il n'eût pas sitôt paru, je suis persuadée que Votre Majesté auroit pris beaucoup de plaisir à entendre ce que je lui aurois raconté. » A ces mots elle se tut, et le sultan se leva, rempli de tous ces événemens inouïs, qui lui inspirèrent une forte envie et une extrême impatience d'apprendre le reste de cette histoire.

Lie NUIT.

Dinarzade, le lendemain, ne craignit pas d'interrompre le sommeil de la sultane. « Si vous ne dormez pas, ma sœur, lui dit-elle, je vous prie de reprendre le fil de cette merveilleuse histoire que vous ne pûtes achever hier. Je suis curieuse d'entendre la suite de toutes ces métamorphoses. »

Scheherazade rappela dans sa mémoire l'endroit où elle en étoit demeurée; et puis, s'adressant au sultan : « Sire, dit-elle, le second calender continua de cette sorte son histoire :

« Le coq se jeta dans le canal, et se changea en un brochet qui poursuivit le petit poisson. Ils furent l'un et l'autre deux heures entières sous l'eau, et nous ne savions ce qu'ils étoient devenus, h)rsque nous entendîmes des cris horribles qui nous firent frémir. Peu de temps après nous vîmes le

génie et la princesse tout en feu. Ils se lancèrent l'un contre l'autre des flammes par la bouche jusqu'à ce qu'ils vinrent à se prendre corps à corps. Alors les deux feux s'augmentèrent, et jetèrent une fumée épaisse et enflammée qui s'éleva fort haut. Nous craignîmes avec raison qu'elle n'embrasât tout le palais ; mais nous eûmes bientôt un sujet de crainte beaucoup plus pressant: car le génie, s'étant débarrassé de la princesse, vint jusqu'à la galerie où nous étions, et nous souffla des tourbillons de feux. C'étoit fait de nous, si la princesse, accourant à notre secours, ne l'eût obligé, par ses cris, à s'éloigner et à se garder d'elle. Néanmoins, quelque diligence qu'elle fît, elle ne put empêcher que le sultan n'eût la barbe brûlée et le visage gâté; '* que le chef des eunuques ne fût étouffé et consumé ^ sur-le-champ, et qu'une étincelle n'entrât dans fl mon œil droit et ne me rendit borgne. Le sultan \ et moi nous nous attendions à périr, mais bientôt I nous ouïmes crier : « Victoire, victoire ! » et nous ' vîmes tout à coup paroître la princesse sous sa forme naturelle, et le génie réduit en un monceau de cendres.

« La princesse s'approcha de nous, et, pour ne pas perdre de temps, elle demanda une tasse pleine d'eau, qui lui fut apportée par le jeune esclave, à qui le feu n'avoit fait aucun mal. Elle la prit, et, après quelques paroles prononcées dessus, elle jeta

l'eau sur moi en disant : « Si tu es singe par enchantement, change de figure, et prends celle d'homme, que tu avois auparavant. » A peine eut-elle achevé ces mots que je redevins homme, tel que j'étois avant ma métamorphose, à un œil près. « Je me préparois à remercier la princesse; mais elle ne m'en donna pas le temps. Elle s'adressa au sultan son père et lui dit: « Sire, j'ai remporté la victoire sur le génie, comme Votre Majesté le peut voir; mais c'est une victoire qui me coûte cher. Il me reste peu de momens à vivre, et vous n'aurez pas la satisfaction de faire le mariage que vous méditiez. Le feu m'a pénétrée dans ce combat terrible, et je sens qu'il me consume peu à peu. Cela ne seroit point arrivé si je m'étois aperçue du dernier grain de la grenade, et que je l'eusse avalé comme les autres lorsque j'étois changé en coq. Le génie s'y étoit réfugié comme en son dernier retranchement ; et de là dépendoit le succès du combat, qui auroit été heureux et sans danger pour moi. Cette faute m'a obligée de recourir au feu, et de combattre avec ces puissantes armes, comme je l'ai fait entre le ciel et la terre, et en votre présence. Malgré le pouvoir de son art redoutable et son expérience, j'ai fait connoître au génie que j'en savois plus que lui : je l'ai vaincu et réduit en cendres; mais je ne puis échapper à la mort qui

s'approche »

Les Mille et une Nuits. II. 7

5o LES TROIS CALENDERS

Scheherazade interrompit en cet endroit l'histoire du second calender, et dit au sultan : « Sire, le jour qui paroît m'avertit de n'en pas dire davantage; mais, si Votre Majesté veut bien encore me laisser vivre jusqu'à demain, elle entendra la fin de cette histoire. » Schahriar y consentit, et se leva, suivant sa coutume, pour aller vaquer aux affaires de son empire.

Llie NUIT.

Quelque temps avant le jour, Dinarzade, éveillée, appela la sultane. « Ma chère sœur, lui ditelle, si vous ne dormez pas, je vous supplie d'achever l'histoire du second calender. » Scheherazade prit aussitôt la parole et poursuivit ainsi son conte :

Le calender, parlant toujours à Zobéide, lui dit:

« Madame, le sultan laissa la princesse Dame de beauté achever le récit de son combat , et, quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquoit la vive douleur dont il étoitpénétré : « Ma fille, vous voyez en quel état est votre père. Hélas! je m'étonne que je sois encore en vie. L'eunuque votre gouverneur est mort, et le prince que vous venez de délivrer de son enchantement a perdu un œil. »

LESECONDCALENDER 5l

11 n'en put dire davantage : car les larmes, les ■ upirs et les sanglots lui coupèrent la parole. Nous unes extrêmement touchés de son affliction, sa tille et moi, et nous pleurâmes avec lui. Pendant que nous nous affligions comme à l'envi l'un de l'autre, la princesse se mit à crier : « Je brûle, je brûle ! » Elle sentit que le feu qui la consumoit s'étoit enfin emparé de tout son corps, et elle ne cessa de crier : « Je brûle ! » que la mort n'eût mis fin h ses douleurs insupportables. L'effet de ce feu fut si extraordinaVe qu'en peu de momens elle fut réduite tout en cendres comme le génie.

« Je ne vous dirai pas. Madame, jusqu'à quel point je fus touché d'un spectacle si funeste. J'aurois mieux aimé être toute ma vie singe ou chien que de voir ma bienfaitrice périr si misérablement. De son côté, le sultan, affligé au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer, poussa des cris pitoyables en se donnant de grands coups à la tête et sur la poitrine, jusqu'à ce que, succombant à son désespoir, il s'évanouit et me fit craindre pour sa vie. Cependant les eunuques et les officiers accoururent aux cris du sultan, qu'ils n'eurent pas peu de peine à faire revenir de sa foiblesse. Ce prince et moi n'eûmes pas besoin de leur faire un long récit de cette aventure pour les persuader de la douleur que nous en avions: les deux monceaux de cendres en quoi la princesse et le génie avoient été réduits la leur firent assez

52 LESTROISCALENDERS

concevoir. Comme le sultan pouvoit à peine se soutenir, il fut obligé de s'appuyer sur ses eunuques pour gagner son appartement,

« Dès que le bruit d'un événement si tragique se fut répandu dans le palais et dans la ville, tout le monde plaignit le malheur de la princesse Dame de beauté, et prit part à l'affliction du sultan. On mena grand deuil durant sept jours; on fit beaucoup de cérémonies : on jeta au vent les cendres du génie; on recueillit celles de la princesse dans un vase précieux, pour y être conservées, et ce vase fut déposé dans un superbe mausolée que l'on bâtit au même endroit où les cendres avoient été recueillies.

Le chagrin que conçut le sultan de la perte de sa fille lui causa une maladie qui l'obligea de garder le lit un mois entier. Il n'avoit pas encore entièrement recouvré sa santé qu'il me fit appeler. « Prince, me dit-il, écoutez l'ordre que j'ai à vous donner : il y va de votre vie si vous ne l'exécutez. » Je l'assurai que j'obéirois exactement. Après quoi, reprenant la parole : « J'avois toujours vécu, poursuivit-il, dans une parfaite félicité, et jamais aucun accident ne l'avoit traversée; votre arrivée a fait évanouir le bonheur dont je jouissois. Ma fille est morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je suis en vie. Vous êtes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est pas pos-

sible que je puisse me consoler. C'est pourquoi retirez-vous en paix, mais retirez-vous incessamment ; je périrois moi-même si vous demeuriez ici davantage , car je suis persuadé que votre présence porte malheur. C'est tout ce que j'avois à vous dire. Partez, et prenez garde de paroître jamais dans mes Etats , aucune considération ne m'empècheroit de vous en faire repentir. » Je voulus parler; mais il me ferma la bouche par des paroles remplies de colère, et je fus obligé de m'éloigner de son palais.

« Rebuté, chassé, abandonné de tout le monde et ne sachant ce que je deviendrois, avant que de sortir de la ville, j'entrai dans un bain, je me fis raser la barbe et les sourcils et pris l'habit de calender. Je me mis en chemin, en pleurant moins ma misère que la mort des belles princesses que j'avois causée. Je traversai plusieurs pays sans me faire connoître ; enfin je résolus de venir à Bagdad, dans l'espérance de me faire présenter au Commandeur des crojans et d'exciter sa compassion par le récit d'une histoire si étrange. J'y suis arrivé ce soir, et la première personne que j'ai rencontrée en arrivant, c'est le calender notre frère qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, Madame, et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre hôtel. »

Quand le second calender eut achevé son his-

toire, Zobéide, à qui il avoit adressé la parole, lui dit : (( Voilà qui est bien ; allez, retirez-vous où il VOUS plaira, je vous en donne la permission, » Mais, au lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la même grâce qu'au premier calender, auprès de qui il alla prendre place.

« Mais, Sire, dit Scheherazade en achevant ces derniers mots, il est jour, il ne m'est pas permis de continuer. J'ose assurer néanmoins que, quelque agréable que soit l'histoire du second calender, celle du troisième n'est pas moins belle. Que Votre Majesté se consulte; qu'elle voie si elle veut avoir la patience de l'entendre. » Le sultan, curieux de savoir si elle étoit aussi merveilleuse que la dernière, se leva, résolu de prolonger encore la vie de Scheherazade, quoique le délai qu'il avoit accordé fût fini depuis plusieurs jours.

LIIP NUIT.

Sur la fin de la nuit suivante, Dinarzade adressa ces paroles à la sultane : « Ma chère sœur, si vous ne dormez pas, je vous prie, en attendant le jour qui paroîtra bientôt, de me raconter quelqu'un de ces beaux contes que vous savez. — Je voudrois bien, dit alors Schahriar, entendre l'histoire du

troisième calender. — Sire, répondit Scheherazade, vous allez être obéi. »

Le troisième calender, ajouta-t-elie, voyant que c'étoit à lui à parler, s'adressant, comme les autres, à Zobéide, commença son histoire de cette manière :

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