Les milles et une nuits, contes arabes;
Ce voleur, après avoir reçu de grandes louanges du capitaine et de ses camarades , se déguisa de manière que personne ne pouvait le prendre pour ce qu'il était. En se séparant de la troupe , il partit la nuit , et il prit si bien ses mesures , cju'il entia dans la ville dans le temps que le jour ne faisait que commencer à paraître. Il avança jusqu'à la place , où il ne vit qu'une seule boutique ouverte , et c'était celle de Bajja Moustafa.
Baba Moustafa était assis sur son siège, VIII. •!•
l'alêne à la main , prêt à travailler de son métier. Le voleur alla l'aborder, en lui souhaitant le bonjour ; et comme il se fut aperçu de son grand âge : « Bon homme , dit-il, TOUS commencez à travailler de grand matin ; il n'est pas possible que vous y voyiez encore clair, âgé comme vous l'êtes ; et, quand il ferait plus clair, je doute que vous ayez d'assez bons yeux pour coudre? »
«c Qui que vous soyez , reprit Baba Moustafa , il faut que vous ne me connaissiez pas. Si vieux que vous me voyez , je ne laisse pas d'avoir les yeux excellens ; et vous n'en douterez pas quand vous saurez qu'il n'y a pas long- temps que j'ai cousu un mort dans un lieu où il ne faisait guère plus clair qu'il fait présentement. »
Le voleur eut une grande joie de s'être adressé en arrivant à un homme qui d'abord , comme il n'en douta pas , lui donnait de lui-même nouvelle de ce qui l'avait amené , sans le lui demander.
« Un morti reprit-il avec étonnement. » Et pour le faire parler : »< Pourquoi coudre un mort? ajouta- t- il. \ous voulez dire
corrrEs arabes. 3
apparemment que vous avez cousu le linceul dans lequel il a été enseveli ? >»
« Non , non , reprit Baba Moustafa : je sais ce que je veux dire. Vous voudriez me faire parler, mais vous n'en saurez pas davantage. »
Le voleur n'avait pas besoin d'un éclaircissement plus ample pour être persuadé qu'il avait découvert ce qu'il était venu chercher. Il tira une pièce d'or ; et , en la mettant dans la main de Baba Moustafa , il lui dit :
« Je n'ai garde de vouloir entrer dans votre secret , quoique je puisse vous assurer que je ne le divulguerais pas , si vous me Taviez confié. La seule chose dont je vous prie , c'est de me faire la grâce de m'enseigner ou de venir me montrer la maison où vous avez cousu ce mort? »
« Quand j'aurais la volonté de vous accorder ce que vous me demandez, reprit Baba Moustafa, en tenant la pièce d'or prêt à la rendre , je vous assure que je ne pourrais pas le faire : vous devez m'en croire sur ma parole. En voici la raison : c'est qu'on m'a mené jusqu'à lui certain
endroit où l'on m'a bandé les yeux, et de là je me suis laissé conduire jusque dans la maison , d'où , après avoir fait ce que je devais faire , on me ramena de la même manièrejusqu'au même endroit. Vous voyez l'impossibilité qu'il y a que je puisse vous rendre service. »
« Au moins , repartit le voleur , vous devez vous souvenir à peu près du chemin c[u'on vous a fait faire les yeux bandés. Venez , je vous prie , avec moi , je vous Jjanderai les yeux en cet endroit-là, et nous marcherons ensemble par le même chemin et par les mêmes détours, que vous pourrez vous remettre dans la mémoire d'avoir marché ; et , comme toute peine mérite récompense, voici une autre pièce d'or. Venez ; faites - moi le plaisir que je vous demande. » Et, en disant ces paroles , il lui mit une autre pièce dans la main.
Les deux pièces d'or tentèrent Baba Moustafa; il les regarda quelque temps dans sa main sans dire mot, et en se consultant pour savoir ce qu'il devait faire. Il lira enfin sa bourse de sou sein , et eu les
mettant dedans : « Je ne puis vous assurer, dit-il au voleur, que je me souvienne précisément du chemin qu'on me fit faire; mais, puisque vous le voulez ainsi , allons , je ferai ce que je pourrai pour m'en souvenir. »
Baba Moustafa se leva à la grande satisfaction du voleur ; et sans fermer sa boutique , où il n'y avait rien de conséquence à perdie, il mena le voleur avec lui jusqu'à l'endroit où Morgiane lui avait bandé les yeux. Quand ils furent arrivés : « C'est ici, dit Baba Moustafa , qu'on m'a bandé , et j'étais tourné comme vous me voyez. » Le voleur, qui avait son mouchoir prêt , les lui banda , et il marcha à côté de lui , en partie en le conduisant, en partie en se laissant conduire par lui , jusqu'à ce qu'il s'arrêtât.
«« Il me semble, dit Baba Moustafa, que je n'ai point passé plus loin. » Et il se trouva véritablement devant la maison de Cassim , où Ali Baba demeurait alors. Avant de lui ôter le mouchoir de devant les yeux , le voleur fit promptement une marque à la porte avec de la craie qu'il tenait prête ; et , quand il le lui eut ôté , il lui demanda
s'il savait à qui appartenait la maison. Baba Moustafa lui répondit qu'il n'était pas du quartier , et ainsi qu'il ne pouvait lui en rien dire.
Comme le voleur vit qu'il ne pouvait apprendre rien davantage de Baba Moustafa, il le remercia de la peine qu'il lui avait fait prendre ; et , après qu'il l'eut quitté et laissé retourner à sa boutique, il reprit le chemin de la forêt , persuadé qu'il serait bien reçu.
Peu de temps après que le voleur et Baba Moustafa se furent séparés , Morgiane sortit de la maison d'Ali Baba pour cjuelque affaire , et , en revenant , elle remarqua la marque c[ue le voleur y avait faite ; elle s'arrêta pour y faire attention.
« Que signifie cette marque ? dit-elle en elle-même; quelqu'un voudrait-il du mal à mon maître , ou l'a-t-on faite pour se divertir? A quelque intention qu'on l'ait pu faire , ajouta-t-elle , il est bon de se précautionner contre tout événement. »
Elle prend aussitôt de la craie ; et comme les deux ou trois portes au - dessus et au-dessous étaient semblables, elle les
marqua au même endroit, et elle rentra dans la maison sans parler de ce qu'elle venait de faire , ni à son maître , ni à sa maîtresse.
Le voleur cependant, qui continuait son chemin , arriva à la forêt , et rejoignit sa troupe de bonne heure. En arrivant, il fît rapport du succès de son voyage , en exagérant le bonheur qu'il avait eu d'avoir trouvé d'abord un liomme par lequel il avait appris le fait dont il était venu s'informer , ce que personne que lui n'eût pu lui apprendre. Il fut écouté avec une grande satisfaction ; et le capitaine , en prenant la parole , après l'avoir loué de sa diligence : « Camarades , dit-il en s'adressant à tous , nous n'avons pas de temps à perdre : partons bien armés , sans qu'il paraisse que nous le soyons; et quand nous serons entrés dans la ville séparément les uns après les autres , pour ne pas donner de soupçon , que le rendez-vous soit dans la grande place , les uns d'un côté, les autres de l'autre, pendant que j'irai reconnaître la maison avec notre camarade , qui vient de nous apporter une si bonne nouvelle , afin que là-dessus
je juge du parti qui nous conviendra le mieux. >»
Le discours du capitaine des voleurs fut applaudi , et ils fuient bientôt en état de partir. Ils défilèrent deux à deux, trois à trois ; et en marchant à une distance raisonnable les uns des autres , ils entrèrent dcins la \-ille sans donner aucun soupçon. Le capitaine et celui qui était venu le matin y entrèrent les derniers. Celui-ci mena le capitaine dans la rue où il avait marqué la maison d'Ali Baha. ; et , quand il fut devant une des portes qui avait été marquée par Morgiane , il la lui lit remarquer , en lui disant que c'était celle-là. Mais en continuant leur chemin sans s'arrêter, afin de ne pas se rendre suspects , comme le capitaine eut observé que la porte qui suivait était marquée de la même marque et au même endroit , il le fit remarquer à son conducteur , et lui demanda si c'était celle-ci ou la première. Le conducteur demeura confus , et il ne sut que répondre , encore moins quand il eut vu avec le capitaine que les quatre ou cinq portes qui suivaient avaient aussi la même marque. Il assura au
capitaine , avec serment , qu'il n'en avait marqué qu'une.
« Je ne sais, ajouta-t-il, qui peut avoir marqué les autres avec tant de ressemblance ; mais dans cette confusion , j'avoue que je ne peux distinguer laquelle est celle que j'ai marquée. »
Le capitaine , qui vit son dessein avorté , se rendit à la grande place , où il fit dire à ses gens, par le premier qu'il rencontra, qu'ds avaient perdu leur peine et fait un voyage inutile, et qu'ils n'avaient d'autre parti à prendre qae de reprendre le chemin de leur retraite commune. Il en donna l'exemple , et ils le suivirent tous dans le même ordre qu'ils étaient venus.
Quand la troupe se fut rassemblée dans la forêt, le capitaine leur expliqua la raison pourquoi il les avait fait revenir. Aussitôt le conducteur fut déclaré digne de mort tout d'une voix , et il s'y condamna lui-même , en reconnaissant qu'il aurait dû prendre mieux ses précautions , et il présenta le col avec fermeté à celui qui se présenta pour lui couper la tête.
Comme il s'agissait , pour la conserva-
tion de la bande , de ne pas laisser sans vengeance le tort qui lui avait été fait , un autre voleur , qui se promit de mieux réussir que celui qui venait d'être châtié , se présenta , et demanda en grâce d'être préféré. Il est écouté. Il marche; il coiTompt Baba Moustafa , comme le premier l'avait corrompu , et Baba Moustafa lui fait connaître la maison d'Ali Baba les yeux bandés. Il la marque de rouge dans un endroit moins apparent , en comptant que c'était un moyen sûr pour la distinguer d'avec celles qui étaient marquées de blanc.
Mais , peu de temps après , Morgiane sortit de la maison comme le jour précédent ; et , quand elle revint , la marque rouge n'échappa pas à ses yeux clairvoyans. Elle fit le même raisonnement qu'elle avait fait , et elle ne manqua pas de faire la même marque de crayon rouge aux autres portes voisines et aux mêmes endroits.
Le voleur , à son retour vers sa troupe dans la forêt , ne manqua pas de faire valoir la précaution qu'il avait prise comme
CONTES ABABES. 1 I
infaillible , disait-il , pour ne pas confondre la maison d'Aii Baba avec les autres. Le capitaine et ses gens croient avec lui que la chose doit réussir. Ils se rendent à la ville dans le même ordre et avec les mêmes soins qu'auparavant , armés aussi de même , prêts à faire le coup qu'ils méditaient ; et le capitaine et le voleur, en arrivant, vont à la rue d'Ali Baba ; mais ils trouvent la même difficulté cpie la première fois. Le capitaine en est indigné, et le voleur dans une confusion aussi grande que celui qui l'avait précédé avec la même commission .
Ainsi le capitaine fut contraint de se retirer encore ce jour-là avec ses gens, aussi peu satisfait que le jour d'auparavant. Le voleur , comme auteur de la méprise , subit pareillement le châtiment auquel il s'était soumis volontairement.
Le capitaine , qui vit sa troupe diminuée de deux braves sujets , craignait de la voir diminuer davantage s'il continuait de s'en rapporter à d'autres pour être informé au vrai de la maison d'Ali Baba. Leur exemple lui ûx connaître qu'ils n'étaient
propres , tous , qu'à des coups de main , et nullement à agir de tète dans les occasions. Il se chargea de la chose lui-même; il vint à la ville , et avec l'aide de Baba Moustafa, qui lui rendit le même service qu'aux deux députés de sa troupe, il ne s'amusa pas à faire aucune marque pour connaître la maison d'Ali Baba; mais il l'examina si bien , non-seulement en la considérant attentivement , mais même en passant et en repassant à diverses fois pai' devant , qu'il n'était pas possible qu'il s'y méprît.
Le capitaine des voleurs , satisfait de son voyage , et instruit de ce qu'il avait souhaité , retourna à la forêt ; et quand il fut arrivé dans la grotte , où sa troupe l'attendait : « Camarades, dit -il, rien enfin ne peut plus nous empêcher de prendre une pleine vengeance du dommage qui nous a été fait. Je connais avec certitude la maison du coupable sur qui elle doit tomber, et dans le chemin j'ai songé aux moyens de la lui faire sentir si adroitement que personne ne pourra avoir connaissance du heu de notre retraite,
COxNTES ARABES. l3
non plus que do notre trésor ; car c'est le but que nous devons avoir dans notre entreprise ; autrement , au lieu de nous être utile , elle nous serait funeste. Pour parvenir à ce but , continua le capitaine , voici ce cpie j'ai imaginé. Quand je vous l'aurai exposé , si quelqu'un sait un expédient meilleur , il pourra le communiquer. »
Alors il leur expliqua de quelle manière il prétendait s'y comporter ; et comme ils lui eurent tous donné leur approbation , il les chargea , en se partageant dans les bourgs et dans les villages d'alentour , et même dans les villes , d'acheter des mulets , jusqu'au nombre de dix-neuf, et trente-huit grands vases de cuir à transporter de l'huile, l'un plein , et les autres vides.
En deux ou trois jours de temps , les voleurs eurent fait tout cet amas. Comme les vases vides étaient un peu étroits par la bouche pour l'exécution de son desseiu , le capitaine les fit un peu élargir; et, après avoir fait entrer un de ses gens dans chacun avec les armes qu'il avait jugées nécessaires , en laissant ouvert ce qu'il avait fait
l4 LES MILLE ET UNE NUITS,
découdre, afin de leur laisser la respiration libre, il les ferma de manière qu'ils paraissaient pleins d'huile ; et , pour les mieux déguiser , il les frotta par le dehors d'huile , qu'il prit du vase qui en était plein.
Les choses ainsi disposées , quand les mulets furent chargés des trente-sept voleurs , sans y comprendre le capitaine , chacun caché dans un des vases , et du vase qui était plein d'huile , leur capitaine, comme conducteur, prit le chemin de la ville , dans le temps qu'il avait résolu , et y arriva à la brune , environ une heure après le coucher du soleil , comme il se l'était proposé. Il y entra, et il alla droit à la maison d'Ali Baba, dans le dessein de frapper à la porte , et de demander à y passer la nuit avec ses mulets , sous le bon plaisir du maître. Il n'eut pas la peine de frapper : il trouva Ali Baba à la porte qui prenait le frais après le soupe. Il fit arrêter ses mulets ; et en s adressant à Ali Baba: «Seigneur, dit-il, j'amène l'huile que vous voyez , de bien loin , pour la vendre demain au marché ; et , à l'heure
CONTES ARABES. l5
qu'il est, je ne sais où aller loger. Si cela ne vous incommode pas , faites - moi le plaisir de me recevoir chez vous pour y passer la nuit ; je vous en aurai obligation. »
Quoique Ali Baba eût vu dans la foret celui qui lui parlait, et même entendu sa voix, comment eût -il pu le reconnaître pour le capitaine des quarante voleurs , sous le déguisement d'un marchand d'huile?
« Vous êtes le bien-venu , lui dit-il , entrez. » Et, en disant ces paroles , il lui fit place pour le laisser entrer avec ses mulets , connue il le fit.
En même temps , Ali Baba appela un esclave qu'il avait , et lui commanda , quand les mulets seraient déchargés , de les mettre non-seulement à couvert dans l'écurie , mais même de leur donner du foin et de l'orge. Il prit aussi la peine d'entrer dans la cuisine , et d'ordonner à Morgiane d'apprêter promptement à souper pour l'hôte qui venait d'arriver, et de lui préparer un lit dans une chambre.
Ali Baba fit plus : pour faire à son hôte
r6 LES MILLE ET DNE NUITS,
tout laccucil possible , quand il vit que le capitaine des voleurs avait déclianjjé ses mulets , que les mulets avaient été menés dans l'écurie , comme il l'avait commandé , et qu'il cherchait mie place pour passer la nuit à l'air , il alla le prendre pour le faire entrer dans la salle où il recevait son monde , en lui disant qu'il ne souffrirait pas qu'il couchât dans la cour. Le capitaine des voleurs s'en excusa fort , sous prétexte de ne vouloir pas être incommode , mais , dans le vrai , pour avoir lieu d'exécuter ce qu'il méditait avpc plus de liberté ; et il ne céda aux honnêtetés d'Ali Baba qu'après de fortes instances.
Ali Baba , non content de tenir compagnie à celui qui en voulait à sa vie , jusqu'à te que 3Ioi{jiane lui eût servi le soupe, continua de renlrctenir de plusieurs choses qu'il crut pouvoir lui faire plaisir, et il ne le quitta que ([uand il eut achevé le repas dont il l'avait régalé.
« Je vous laisse le maître , lui dit-il : vous n'avez qu'à demander toutes les choses dont vous pouvez avoir besoin , il n'y a rien chez moi qui ne soit à votre service. »
CONTES ARABES. l'J
Le capitaine des voleurs se leva en même temps qu'Ali Baba , et l'accompagna jusqu'à la porte ; et , pendant qu'Ali Baba alla dans la cuisine pour parler à Morgiane , il entra dans la cour , sous prétexte d'aller à l'écurie voir si rien ne manquait à ses mulets.
Ali Baba, après avoir recommandé de nouveau à Morgiane de prendre un grand soin de son hôte , et de ne le laisser manquer de rien : « Morgiane , ajouta-t-il , je t'avertis que demain je vais au bain avant le jour ; prends soin que mon linge de bain soit prêt, et de le donner à Abdalla (c'était le nom de son esclave ) , et fais-moi un bon bouillon, pour le prendre à mon retour. »
Après lui avoir donné ces ordres , il se retira pour se coucher.
Le capitaine des voleurs cependant , à la sortie de l'écurie , alla donner à ses gens l'ordre de ce qu'ils devaient faire. En commençant depuis le premier vase jusqu'au dernier , il dit à chacun :
« Quand je jetterai de petites pierres de la chambre où l'on me loge , ne manquez
l8 LES MILLE ET UNE NUITS,
pas de vous foire ouverture , en fendant le vase depuis le haut jusqu'en bas, avec le couteau dont vous êtes muni , et d'en sortir : aussitôt je serai à vous. »
Le couteau dont il parlait était pointu et affilé pour cet usage.
Cela fait , il revint ; et comme il se fut présenté à la porte de la cuisine, Morgiane prit de la lumière , et elle le conduisit à la chambre qu'elle lui avait préparée , où elle le laissa après lui avoir demandé s'il avait besoin de quelque autre chose. Pour ne pas donner de soupçon , il éteignit la lumière peu de temps après , et il se coucha tout habillé , prêt à se lever dès qu'il aurait fait son premier somme.
Morgianc n'oublia pas les ordres d'Ali Baba : elle prépare son linge de bain , elle en charge Abdalla qui n'était pas encore allé se coucher , elle met le pot au feu pour le bouillon ; et , pendant qu'elle écume le pot, la lampe s'éteint. Il n'y avait plus d'huile dans la maison , et la chandelle y manquait aussi. Que faire? Elle a besoin cependant de voir clair pour écumer son pot; elle en témoigne sa peine à Abdalla.
« Te A'oilà bien embaiTassée î lui dit Abdalla. Ya prendre de l'huile dans un des vases que voilà dans la cour. »
ÎMorgiane remercia Abdalla de l'avis , et pendant qu'il va se coucher près de la chambre d'Ali Baba , pour le suivre au bain , elle prend la cruche à l'iiuile , et elle va dans la cour. Comme elle se fut approchée du prejnier vase qu'elle rencontra , le voleur qui était caché dedans demanda en parlant bas : « Est-il temps? »
Quoique le voleur eût parlé bas , Morgiane néanmoins fut frappée de la voix d'autant plus facilement , que le capitaine des voleurs , dès qu'il eut déchargé ses mulets , avait ouvert , non-seulement ce vase , mais même tous les auties , pour donner de l'air à ses gens , qui d'ailleurs y étaient fort mal à leur aise , sans y être cependant privés de la facilité de respirer.
Toute autre esclave que Morgiane , aussi surprise qu'elle le fut en trouvant un homme dans un vase , au lieu d'y trouver de l'huile qu'elle cherchait , eût fait un vacarme capable de causer de grands malheurs. Mais IMorgiane était au - dessus
de ses semblables : elle comprit en un instant l'importance de garder ce secret , le danger pressant où se trouvait Ali Baba et sa famille, et oui elle se trouvait ellemême , et la nécessité d'y apporter promptement le remède , sans faire d'éclat ; et par sa capacité elle en pénétra d'abord les moyens. Elle rentra donc en elle-même dans le moment , et sans faire paraître aucune émotion , en prenant la place du capitaine des voleurs , elle répondit à la demande , et elle dit : «i Pâs encore , mais bientôt. » Elle s'approcha du vase cjui suivait , et la même demande lui fut faite , et ainsi de suite , jusqu'à ce qu'elle arriva au dernier , qui était plein d'huile ; et , à la même demande, elle donna la même réponse.
Morgiane connut par là que son maître Ali Balm , qui avait cru ne donner à loger chez lui qu'à un marchand d'huile , y avait donné entrée à trente -huit voleurs, en y comprenant le faux marchand leur capitaine. Elle remplit en dihgence sa cruche d'huile , qu'elle prit du dernier vase ; elle revint dans sa cuisine , où , après avoir mis
de riîuile dans la lampe et l'avoir rallumée , elle prend une grande chaudière , elle retourne à la cour où elle l'emplit de l'huile du vase. Elle la rapporte , la met sur le feu , et met dessous force bois, parce que, plus tôt l'huile bouilhra , plus tôt elle aura exécute ce qui doit contribuer au salut commun de la maison , qui ne demande pas de retardement. L'huile bout enûn; elle prend la chaudière , et elle va verser dans chaque vase assez d'huile toute bouillante , depuis le premier jusqu'au dernier, pour les étouffer et leur ôter la vie , comme elle la leur ôta.
Cette action , digne du courage de Morgiane , exécutée sans bruit , comme elle l'avait projeté , elle revint dans la cuisine avec la chaudière vide , et ferme la porte. Elle éteint le grand feu qu'elle avait allumé , et elle n'en laisse qu'autant qu'il en faut pom' achever de faire cuire le pot du bouillon d'Ali Baba. Ensuite elle souffle la lampe , et elle demeure dans un grand silence , résolue à ne pas se coucher qu'elle n'eût observé ce qui arriverait , par une fenêtre de la cuisine qui donnait sur la cour , autant
que l'obscurité de la nuit pouvait le permettre.
Il n'y avait pas encore un quart d'heure que Morgiane attendait , quand le capitaine des voleurs s'éveilla. Il se lève , il regarde par la fenêtre qu'il ouvre ; et , comme il n'aperçoit aucune lumière et qu'il voit régner un grand repos et un profond silence dans la maison , il donne le signal en jetant de petites pierres, dont plusieurs tombèrent sur les vases, comme il n'en douta point par le son qui lui en vint aux oreilles. Il prête l'oreille , et n'entend et n'aperçoit rien qui lui fasse connaître que ses gens se mettent en mouvement. Il en est inquiet : il jette de petites pierres une seconde et une troisième fois. Elles tombent sur les vases , et cependant pas un des voleurs ne donne le moindre signe de vie , et il n'en peut comprendre la raison. Il descend dans la cour tout alarmé , avec le moins de bruit qu'il lui est possible ; il approche de même du premier vase , et quand il veut demander au voleur , qu'il croit vivant , s'il dort , il sent une odeur d'huile chaude et de brûlé qui s'exhale du vase, par
où il connaît que son entreprise contre Ali Baba , pour lui ôter la vie et pour piller sa maison , et pour emporter , s'il pouvait , l'or qu'il avait enlevé à sa communauté , était échouée. Il passe au vase qui suivait , et à tous les autres l'un après l'autre , et il trouve que ses gens avaient péri par le même sort ; et , par la diminution de l'huile dans le vase qu'il avait apporté plein , il connut la manière dont on s'y était pris pour le priver du secours qu'il en attendait. Au désespoir d'avoir manqué son coup , il enfila la porte du jardin d'Ali Baba , qui donnait dans la cour, et de jardin en jardin , en passant par-dessus les murs , il se sauva.
Quand Morgiane n'entendit plus de bruit, et qu'elle ne vit pas revenir le capitaine des voleurs , après avoir attendu quelque temps, elle ne douta pas du parti qu'il avait pris , plutôt que de chercher à se sauver par la porte de la maison, qui était fermée à double tour. Satisfaite et dans une grande joie d'avoir si bien réussi à mettre toute la maison en sûreté , elle se coucha enfin , et elle s'endormit.
Ali Baba cependant sortit avant le jour, et alla au bain, suivi de son esclave, sans rien savoir de l'événement étonnant qui était arrivé cliez lui pendant qu'il dormait , au sujet duquel Morgiane n'avait pas jugé à propos de l'éveiller , avec d'autant plus de raison , qu'elle n'avait pas de temps à perdre dans le temps du danger , et qu'il était inutile de troubler son repos , après qu'elle l'eut détourné.
Lorsqu'il revint des bains , et qu'il rentra chez lui , le soleil était levé. Ali Baba fut si surpris de voir encore les vases d'huile dans leur place , et que le marchand ne se fût pas rendu au marché avec ses mulets , qu'il en demanda la raison à Morgiane , qui lui était venue ouvrir, et qui avait laissé toutes choses dans l'état où il les voyait , pour lui en donner le spectacle , et lui expliquer plus sensiblement ce qu'elle avait fait pour sa conservation.
« Mon bon maître , dit Morgiane en répondant à Ali Baba , Dieu vous conser\'e , vous et toute votre maison I Vous apprendrez mieux ce que vous désirez de savoir , quand vous aurez vu ce que j'ai à vous
faire voir : prenez la peine de venir avec moi. »
Ali Baba suivit Morgiane. Quand elle eut fermé la porte , elle le mena au premier vase. « "Regardez dans le vase, lui dit-elle, et voyez s'il y a de l'huile. >>
Ali Baba regarda ; et comme il eut vu un homme dans le vase , il se retira en arrière , tout eft'rayé , avec un grand cri.
« Ne craignez rien , lui dit Morgiane , l'homme que vous voyez ne vous fera pas de mal ; il en a fait , mais il n'est plus en état d'en faire , ni à vous , ni à personne : il n'a plus de vie. »
« Morgiane , s'écrie Ali Baba , que veut dire ce que tu viens de me faire voir? Explique-le-moi. »
« Je vous l'expliquerai , dit Morgiane ; mais modérez votre étonnement, et n'éveillez pas la curiosité des voisins d'avoir connaissance d'une chose qu'il est très-important que vous teniez cachée. Yoyez auparavant tous les autres vases. »
Ali Baba regarda dans les autres vases l'un après l'autre , depuis le premier jusqu'au dernier où il y avait de l'huile , dont YIII, -2'
il reinaïqiia que l'iiuile était notablement diminuée ; et, quand il eut fait, il demeura comme immobile , tantôt en jetant les yeux sur les vases , tantôt en regardant 3Iorjjiane, sans dire mot , tant la surprise où il était était grande ! A la fin , comme si la parole lui fût revenue : « Et le marchand , demanda-t-il , qu'est-il devenu? »
«< Le marchand , répondit IMorgiane , est aussi peu marcliand que je suis marchande. Je vous dirai qui il est, et ce qu'il est devenu. Mais vous apprendrez toute l'histoire plus commodément dans votre chambre ; car il est temps, pour le bien de votre santé, que vous preniez un bouillon après être sorti du bain. »
Pendant qu'Ali Baba se rendit dans sa chambre, Morgiane alla à la cuisine prendre le bouillon ; elle le lui apporta, et avant de le prendre , Ali Baba lui dit :
« Commence toujours à satisfaire l'impatience où je suis , et raconte - moi une histoire si étrange, avec toutes ses circonstances. »
Morgiane , poui- obéir à Ali Baba , lui dit:
CONTES ARABES. 2«y
« Seigneur , hier au soir , quand vous vous fûtes retiré pour vous coucher , je préparai votre Hnge de bain , comme vous veniez de me le commander, et j'en chargeai Abdalla. Ensuite je mis le pot au feu pour le bouillon ; et, comme je l'écumais , la lampe , faute d'huile , s'éteignit tout à coup , et il n'y en avait pas une goutte dans la cruche. Je cherchai quelques bouts de chandelle, et je n'en trouvai pas un. Abdalla , qui me vit embarrassée , me fit souvenir des vases pleins d'huile qui étaient dans la cour, comme il n'en doutait pas non plus que moi , et comme vous l'avez cru vous-même. Je pris la cruche et je courus au vase le plus voisin. Mais comme je fus près du vase, il en sortit une voix qui me demanda : « Est-il temps ? » Je ne m'effrayai pas; mais en comprenant surle-champ la mahce du faux marchand , je répondis sans hésiter : « Pas encore , mais bientôt. » Je passai au vase qui suivait ; et une autre voix me fit la même demande, à laquelle je répondis de même. J'allai aux autres vases l'un après l'autre : à pareille demande pareille réponse , et je ne trou-
vai de l'huile que dans le dernier vase , dont j'emplis la cruche. Quand j'eus considéré qu'il y avait trente-sept voleurs au milieu de votre cour , qui n'attendaient que le signal ou le commandement de leur chef, que vous aviez pris pour un marchand , et à qui vous aviez fait un si grand accueil, au point de mettre toute la maison en combustion , je ne perdis pas de temps ; je rapportai la cruche , j'allumai la lampe ; et , après avoir pris la chaudière la plus grande de la cuisine , j'allai l'emplir d'huile. Je la mis sur le feu , et quand elle fut bien bouillante , j'en allai verser dans chaque vase où étaient les voleurs , autant qu'il en fallut pour les empêcher tous d'exécuter le pernicieux dessein qui les avait amenés. La chose ainsi terminée de la manière que je l'avais méditée , je revins dans la cuisine j j'éteignis la lampe ; et , avant que je me couchasse , je me mis à examiner tranquillement, par la fenêtre, quel parti prendrait le faux marchand d'huile. Au bout de quelque temps j'entendis que pour signal il jeta de sa fenêtre de petites pierres qui tombèrent sur les
vases. Il en jeta une seconde et une troHsième fois ; et comme il n'aperçut ou n'entendit aucun mouvement, il descendit, et je le vis aller de vase en vase jusqu'au dernier; après quoi l'obscurité de la nuit fit que je le perdis de vue. J'observai encore quelque temps; et, comme je vis qu'il ne revenait pas , je ne doutai pas qu'il ne se fût sauvé par le jardin , désespéré d'avoir si mal réussi. Ainsi, persuadée que la maison était en sûreté, je me couchai. »
En achevant , 3Iorgiane ajouta ;
« Voilà quelle est l'histoire que vous m'avez demandée, et je suis convaincue que c'est la suite d'une observation que j'avais faite depuis deux ou trois jours, dont je n'avais pas cru devoir vous entretenir, qui est qu'une fois en revenant de la ville de bon matin, j'aperrus que la porte de la rue était marquée de blanc, et le jour d'après de rouge , après la marque blanche, et que chacune fois, sans savoir à quel dessein cela pouvait avoir été fait, j'avais marqué de même et au même eudroit, deux ou trois portes de nos voisins au-dessus et au-dessous. Si vous joignez
3o LES MILLE ET UNE NUITS,
cela avec ce qui vient d'arriver , vous trouverez que le tout a été machiné par les voleurs de la forêt, dont je ne sais pourquoi la troupe est diminuée de deux. Quoi qu'il en soit, la voilà réduite à trois au plus. Cela fait voir qu'ils avaient juré votre perte , et qu'il est bon que vous vous teniez sur vos gardes, tant qu'il sera certain qu'il en restera quelqu'un au monde. Quant à moi, je n'oublierai rien pour veiller à votre conservation , comme j'y suis obligée. »
Quand Morgiane eut achevé , Ali Baba, pénétré de la grande obligation qu'il lui avait , lui dit :
« Je ne mourrai pas que je ne t'aie récompensée comme tu le mérites. Je te dois la vie ; et , pour commencer à t'en donner une marque de reconnaissance, je te donne la liberté dès à présent , en attendant que j'y mette le comble de la manière que je me le propose. Je suis persuadé avec toi que les quarante voleurs m'ont dressé ces embûches. Dieu m'a délivré par ton moyen. J'espère qu'il continuera de me présers-er de leur méchanceté, et qu'en achevant
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cle la détourner de ma tète , il délivTcra le monde de leur persécution et de leui' engeance maudite. Ce que nous avons à faire, c'est d'enterrer incessamment les corps de cette peste du genre humain avec un si grand secret, que personne ne puisse rien soupçonner de leur destinée; et c'est à quoi je vais travailler avec Abdalla. ..
Le jardin d'Ali Baba était d'une grande longueur, terminé par de grands arbres.
Sans différer, il alla sous ces arbres, avec son esclave , creuser une fosse longue et large à proportion des corps qu'ils avaient à y enterrer. Le terrain était aisé à remuer , et ils ne mirent pas un long temps à l'achever. Ils tirèrent les corps hors des vases , et ils mirent à part les armes dont les voleurs s'étaient munis. Ils transportèrent ces corps au bout du jardin , et ils les arrangèrent dans la fosse; et, après les avoir couverts de la terre qu'ils en avaient tirée , ils dispersèrent ce qui en restait aux environs , de manière que le terrain parut être comme auparavant. Ali Baba fit cacher soigneusement les vases à l'huile et
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les armes ; et quant aux mulets , dont il n'avait pas besoin pour lors , il les envoya au marclic à différentes fois , où il les fit vendre par son esclave .
Pendant qu'Ali Baba prenait toutes ces mesures pour ôter à la connaissance du public par quel moyen il était devenu riclie en peu de temps, le capitaine des quarante voleurs était retourné à la forêt avec une mortification inconcevable ; et dans l'agitation , ou plutôt dans la confusion où il était d'un succès si mallieureux et contraire à ce qu'il s'était • promis , il était rentré dans la grotte, sans avoir pu s'arrêter à aucune résolution , dans le chemin , sur ce qu'il devait faire ou ne pas faire à Ali Baba.
La solitude où il se trouva dans cette sombre demeure lui parut affreuse.
<t Braves gens, s'écria- t-il, compagnons de mes veilles , de mes courses et de mes travaux, où êtes-vous? Que puis- je laire sans vous? Vous avais- je assemblés et choisis pour vous voir périr tous à la fois par une destinée si fatale et si indigne de votre courage I Je vous regretterais moins
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si VOUS étiez morts le sabre à la main en vaillans hommes. Quand aurai-je fait une autre troupe de gens de main comme vous ? Et, quand je le voudrais, pourrais- je l'entreprendre, et ne pas exposer tant d'or, tant d'argent, tant de richesses à la proie de celui qui s'est déjà enrichi d'une partie ? Je ne puis et je ne dois y songer qu'auparavant je ne lui aie ôté la vie. Ce que je n'ai pu faire avec un secours si puissant, je le ferai moi seul ; et , c[uand j'aurai pourvu de la sorte à ce que ce trésor ne soit plus exposé au pillage , je travaillerai à faire en sorte qu'il ne demeure ni sans successeurs ni sans maître après moi, qu'il se conserve et cju'il s'augmente dans toute la postérité. »
Cette résolution prise , il ne fut pas embarrassé à chercher les moyens de l'exécuter; et alors, plein d'espérance et l'esprit tranquille , il s'endormit et passa la nuit assez paisiblement.
Le lendemain , le capitaine des voleurs , éveillé de grand matin , comme il se l'était proposé, prit un haljit fort propre, conformément au dessein qu'il avait médité ,
et il vint à la ^-ille , où il prit un logement dans un khan ; et , comme il s'attendait que ce qui s'était passé chez Ali Baba pouvait avoir fait de l'éclat, il demanda au concierge , par manière d'entretien , s'il y avait quelque chose de nouveau dans la ville; sur quoi le concierge parla de toute autre chose que de ce qui lui importait de savoir. Il jugea de là que la raison pourcpioi Ali Baba gardait un si grand secret, venait de ce qu'il ne voulait pas que la connaissance qu'il avait du trésor, et du moyen d'y entrer, fut divulguée , et de ce qu'il n'ignorait pas que c'était pour ce sujet qu'on en voulait à sa vie. Cela l'anima davantage à ne rien négliger pour se défaire de lui par la même voie du secret.
Le capitaine des voleurs se pourvut d'un cheval , dont il se servit pour transporter à son logement plusieurs sortes de riches étoffes et de toiles fines , en faisant plusieurs voyages à la forêt avec les précautions nécessaires pour cacher le lieu où il les allait prendre. Pour débiter ces marchandises , quand il en eut amassé ce qu'il avait jugé à propos, il chercha ime bou-
tique. Il en trouva une; et, après lavoiiprise à louage du propriétaire , il la garnit, et il s'y établit. La boutique, qui se trouva vis-à-vis de la sienne , était celle qui avait appartenu à Cassim, et qui était occupée par le fils d'Ali Baba il n'y avait pas longtemps.
Le capitaine des voleurs , qui avait pris le nom de Cogia Houssain , comme nouveau venu , ne manqua pas de faire civilité aux marchands ses voisins , selon la coutume. Mais comme le fils d'Ali Baba était jeune , bien fait , qu'il ne manquait pas d'esprit , et qu'il avait occasion plus souvent de lui parler et de s'entretenir avec lui qu'avec les autres, il eut bientôt fait amitié avec lui. Il s'attacha même à le cultiver plus fortement et plus assidiuiient , quand trois ou quatre jours après son établissement il eut reconnu Ah Baba , qui vint voir son fils, qui s'arrêta à s'entretenir avec lui, comme il avait coutume de le faire de temps en temps , et qu'il eut appris du fils, après qu'Ali Baba l'eut quitté, que c'était son père. Il augmenta ses empres.s€mens auprès de lui ; il le ca-
ressa , il lui fit de petits présens ; il le régala même, et il lui donna plusieurs fois à manfjer.
Le fds d'Ali Balja ne voulut pas avoir tant d'obligation à Cogia Houssain sans lui rendre la pareille. JMais il éuiit logé étroitement , et il n'avait pas la même commodité que lui pour le régaler comme il le souhaitait. Il parla de son dessein à Ali Baba son père , en lui faisant remarquer qu'il ne serait pas séant qu'il demeurât plus longtemps sans reconnaître les lionnètetés de Cogia Houssain.
Ali Baba se chargea du régal avec plaisir.
a Mon fils , dit-il , il est demain vendredi; comme c'est un jour que les gros marchands , comme Cogia Houssain , et comme vous , tiennent leurs boutiques léraiées , faites avec lui une partie de promenade pour l'après - dînée , et en revenant faites en sorte que vous le fassiez passer par chez moi , et que vous le fassiez entrer. H sera mieux que la chose se fasse de la sorte, que si vous l'invitiez ;; dans les formes. Je vais ordonner à Mor- M
giane de faire le souper, et de le tenir prêt. »
l.e vendredi , le fils d'Ali Baba et Cogia Houssain se trouvèrent l'apiès - dinée au rendez -vous qu'ils s'étaient donné, et ils firent leur promenade. En revenant, comme le fils d'Ali Baba avait affecté de faire passer Cogia Houssain par la rue où demeurait son père , quand ils furent anivés devant la porte de la maison , il l'arrêta , et en frappant : >< C'est , lui dit-il , la maison de mon père , lequel , sur le récit que je lui ai fait de l'amitié dont vous m'honorez , m'a chargé de lui procurer l'honneur de votre connaissance. Je vous prie d'ajouter ce plaisir à tous les autres dont je vous suis redevable. »
Quoique Cogia Houssain fuit arrivé au but qu'il s'était proposé, qui était d'avoir entrée chez Ali Baba , et de lui ôter la vie sans hasarder la sienne , en ne faisant pas d'éclat , il ne laissa pas néanmoins de s'excuser, et de faire semblant de prendre congé du fils. Comme l'esclave d'Ali Baba venait d'ouvrir, le fils le prit obhgeamment par la main ; et , en entrant le premier, il le tira ,
et le força en quelque manière d'entrer comme malgré lui.
Ali Baba reçut Cogia Houssaln avec un visage ouvert, et avec le bon accueil qu'il pouvait souhaiter. Il le remercia des bontés qu'il avait pour son fils. « L'obligation qu'il vous en a , et que je vous en ai moi- même , ajouta-t-il, est d'autant plus grande, que c'est un jeune homme qui n'a pas encore l'usage du monde, et que vous ne dédaignez pas de contribuer à le former. »
Cogia Houssain rendit compliment pour compliment à Ali Baba, en lui assurant que, si son fils n'avait pas encore acquis Texpérience de certains vieillards, il avait un bon sens qui lui tenait lieu de l'expérience d'une infinité d'autres.
Après un entretien de peu de durée sur d'autres sujets différens. Cogia Houssain voulut prendre congé. Ali Baba l'arrêta.
n Seigneur, dit-il, où voulez-vous aller? Je vous prie de me faire l'honneur de souper avec moi. Le repas que je veux vous donner est beaucoup au-dessous de ce que vous mentez; mais, tel qu'il est, j'espère
qiie VOUS l'agréerez d'aussi bon cœur que j'ai intention de vous le donner. »
« Seigneur Ali Baba , reprit Cogia Houssain, je suis très - persuadé de votre bon cœur; et, si je vous demande en giâce de ne pas trouver mauvais que je me retire sans accepter l'offre obligeante que vous me faites , je vous supplie de croire que je ne le fais ni par mépris , ni par incivilité , mais parce que j'en ai une raison que vous approuveriez si elle vous était connue. »
« Et quelle peut être cette raison, seigneur? reprit Ali Baba; peut -on vous la demander? »
« Je puis la dire , répliqua Cogia Houssain : c'est que je ne mange ni viande ni ragoût où il y ait du sel ; jugez vous-même de la contenance que je ferais à votre table. »
« Si vous n'avez que cette raison , insista Ali Baba , elle ne doit pas me priver de l'honneur de vous posséder à souper, à moins que vous ne le vouliez autrement. Premièrement, il n'y a pas de sel dans le pain que l'on mange chez moi ; et , quant à la viande et aux ragoûts, je vous promets qu'il n'y en aura pas dans ce qui sera servi
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devant vous ; je vais y donner ordre. Ainsi faites-moi la grâce de demeurer ; je reviens à vous dans un moment. »
Ali Baba alla à la cuisine, et il ordonna à Morgiane de ne pas mettre du sel sur la viande qu'elle avait à sen ir, et de préparer promptL'iuent deux ou trois ragoûts entie ceux qu'il lui avait commandés, où il n'y eût pas de sel.
Morgiane, qui était prête à servir, ne put s'enqDèclier de témoigner son mécontentement sur ce nouvel ordre, et de s'en expliquer à Ali Baba.
" Qui est donc , dit-elle , cet homme si diflicile, qui ne mange pas de sel? Yotre souper ne sera plus bon à manger si je le sers plus tard. »
» Ne te lâche pas , Morgiane , reprit Ali Baba ; c'est un lioimète homme : fais ce que je te dis. »
jMorgiane oljéit , mais à contre-cœur. Elle eut la curiosité de connaître cethonune qui ne mangeait pas de sel. Quand elle eut aclievé , et qu'Abdalla eut préparé la table, elle l'aida à porter les plats. En regardant Cogia Houssain , elle le recormut d'abord
pour le capitaine des voleurs , malgré son déguisement ; et , en l'examinant avec attention , elle aperçut qu'il y avait un poignard caché sous son habit.
« Je ne m'étonne plus , dit-elle en ellemême, que le scélérat ne veuille pas manger de sel avec mon maître : c'est son plus fier ennemi : il veut l'assassiner ; mais je l'en empêcherai, »
Quand Morgiane eut achevé de servir, ou de faire servir par Al3dalla , elle prit le temps , pendant que l'on soupait , et fit les préparatifs nécessaires pour l'exécution d'un coup des plus hardis ; elle venait d'achever, lorsque Abdalla vint l'avertir qu'il était temps de servir le fruit. Elle porta le fruit ; et , dès qu' Abdalla eut levé ce qui était sur la table, elle le servit. Ensuite elle posa près d'Ali Ba]3a une petite table sur laquelle elle mit le vin avec trois tasses ; et en sortant elle emmena Abdalla avec elle , comme pour aller souper ensemble , et donner à Ali Baba, selon la coutume, la liberté de s'entretenir et de se réjouir agréablement avec son hôte , et de le fiirc bien boire.
Alors le faux Cogia Iloussaiu , ou plutôt
le capitaine des quarante voleurs , crut que l'occasion favorable pour ôter la vie à Ali Baba était venue. »
«t Je vais , dit-il en lui-même , faire enivrer le père et le fils ; et le fils , à qui je veux bien donner la vie , ne m'empêchera pas d'enfoncer le poignard dans le cœur du père ; et je me sauverai parle jardin, comme je l'ai déjà fait , pendant que la cuisinière et l'esclave n'auront pas encore achevé de souper, ou seront endormis dans la cuisine. »
Au lieu de souper, Morgiane, qui avait pénétré dans l'intention du faux Cogia Houssain, ne lui donna pas le temps de venir à l'éxecution de sa méchanceté. Elle s'habilla d'un habit de danseuse fort propre, prit une coiffui'e convenable , et se ceignit d'une ceinture d'argent doré , où elle attacha un poignard , dont la gahie et le manche étaient de même métal ; et avec cela elle appliqua un fort beau masque sur son visage. Quand elle se fut déguisée de la sorte , elle dit à Abdalla :
« Abdalla , prends ton tambour de basque, et allons donner à l'hôte de notre
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maître et ami de son fils le divertissement que nous lui donnons quelquefois . »
Abdalla prend le tambour de basque ; il commence à en jouer en marchant devant Morgiane, et il entre dans la salle. Morgiane , en entrant après lui , fait une profonde révérence d'un air délibéré , et à se faire regarder , comme en demandant la permission de faire voir ce qu'elle savait faire. ^ .:
Comme Abdalla vit qu'Ali Baba voulait parler, il cessa de toucher le tambour de basque.
» Entre , Morgiane , entre , dit Ah Baba : Cogia Houssain jugera de quoi tu es capable , et il nous dira ce qu'il en pensera. Au moins , seigneur, dit- il à Cogia Houssain en se tournant de son côté , ne croyez pas que je me mette en dépense pour vous donner ce divertissement. Je le trouve chez moi , et vous voyez que ce sont mon esclave et ma cuisinière et dépensière en même temps qui me le donnent. J'espère que vous ne le trouverez pas désagréable. »
Cogia Houssain ne s'attendait pas qu'Ali Baba dut ajouter ce divertissement au sou-
per qu'il lui donnait. Cela lui fit craindre de ne pouvoir pas profiter de l'occasion qu'il croyait avoir trouvée. Au cas que cela arrivât, il se consola par l'espérance de la retrouver en continuant de ména^j'er l'amitié du père ft du fils. Ainsi , quoiqu'il eût mieux aimé qu'Ali Bal a eût bien voulu ne le lui pas donner, il fit seuiMant néanmoins de lui en avoir obligation , et il eut la complaisance de lui témoigner que ce qui lui faisait plaisir ne pourrait pas manquer de lui eu faire aussi.
Quand Abdalla vit qu'Ali Baba et Cogia Houssain avaient cessé de parler, il recommença à toucher son tambour de basque , et l'accompagna de sa voix sur un air à danser ; et Morgiane , qui ne cédait à aucune danseuse de profession , dansa d'une manière à se faire admirer, même de toute autre compagnie que celle à laquelle elle donnait ce spectacle , dont il n'y avait peutêtre que le faux Cogia Houssain qui y donnât peu d'attention.
Après avoir dansé plusieurs danses avec le même agrément et de la même force, elle tira enfin le poignard ; et , en le tenant à la
main , elle en dansa une dans laquelle elle se surpassa par les figures différentes , par les mouvemens lép^ers, par les sauts surprenans , et par les efforts merveilleux dont elle les accompagna , tantôt en présentant le poignard en avant, comme pour frapper, tantôt en faisant semblant de s'en frapper elle-même dans le sein.
Comme hors d'haleine enfin , elle arracha le tambour de basque des mains d'Abdalla de la main gauche ; et , en tenant le poignard de la droite, elle alla piéscuter le tambour de basque par le creux à Ali-Baba, à l'imitation des danseuis et danseuses de profession, qui en usent ainsi pour solliciter la libéralité de leurs spectateurs.
Ali Baba jeta une pièce d'or dans le tauibour de basque de Morgiane. Morgiane s'adreésa ensuite au fils d'Ali Baba , qui suivit l'exemple de son père. Cogia Houssain , qui vit qu'elle allait venir aussi à lui , avait déjà tiré la bourse de son sein pour lui faire son présent, et il y mettait la main, dans le moment que INIorgiane , avec un courage digne de la fermeté et de la résolution (pi'elle avait montrées jusqu'alors, lui en-
fonça le poignard au milieu du cœur, si avant qu'elle ne le retira qu'après lui avoir ôté la vie.
Ali Baba et son fils , épouvantés de cette action , poussèrent un r>rand cri :
u Ah I malheureuse I s'écria Ali Baba , qu'as- tu fait? Est-ce pour nous perdre, moi et ma famille? »
«( Ce n'est pas pour vous perdre , répondit Morgiane : je l'ai fait pour votre conservation. »
Alors , en ouvrant la robe de Cogia Houssain , et en montrant à Ah Balja le poignard dont il était armé: « Voyez, dit -elle, à quel fier ennemi vous aviez affaire , et regardez-le bien au visage : vous y reconnaîtrez le faux marchand d'huile et le capitaine des quarante voleurs. Ne considérez-vous pas aussi qu'il n'a pas voulu manger de sel avec vous? Eu voulez-vous davantage pour vous persuader de son dessein pernicieux? Avant que je l'eusse vu, le soupçon m'en était venu , du moment que vous m'avez fait connaître que vous aviez un tel convive. Je l'ai vu , et vous voyez que mon soupçon n'était pas mal fondé. »
Ali Baba , qui connut la nouvelle obligation qu'il avait à Morgiane de lui avoir conservé la vie une seconde fois , l'embrassa. M Morgiane, dit -il, je t'ai donné la liberté , et alors je t'ai promis que ma reconnaissance n'en demeurerait pas là , et que bientôt j'y mettrais le comble. Ce temps est venu, et je te lais ma belle -tille. »
Et en s'adressant à son fils : « Mon fils, ajouta Ali Baba, je vous crois assez bon fils pour ne pas trouver étrange c[ue je vous donne IMorgiane pour lemme sans vous consulter. Tous ne lui avez pas moins d'obligation que moi. Tous voyez que Cogia Iloussain n'avait recherché votre amitié que dans le dessein de mieux réussir à m'arracher la vie par sa traliison ; et , s'il y eût réussi , vous ne devez pas douter qu'il ne vous eût sacrifié aussi à sa vengeance. Considérez de plus qu'en épousant Morgiane , vous épousez le soutien de ma famille tant que je vivrai, et l'appui de la vôtre jusqu'à la fin de vos jours. »
Le iils , bien loin de témoigner aucun mécontentement , marqua qu'il consentait à ce mariage , iion-seulcuient parce qu'il ne vou-
lait pas désobéir à son père , mais même parce qu'il y était porté par sa propre inclination.
On songea ensuite dans la maison d'Ali Baba à enterrer le corps du capitaine auprès de ceux des trente-huit voleurs ; et cela se fit si secrètement , cju'on n'en eut connaissance qu'après de longues années , lorsque personne ne se trouvait plus intéressé dans la publication de cette histoire mémorable.
Peu de jours après , Ali Baba célébra les noces de son fils et de Morgiane avec grande solennité , et par un festin somptueux accompagné de danses , de spectacles, et des divertissemens accoutumés ; et il eut la satisfaction de voir que ses amis et ses voisins, qu'il avait invités sans avoir connaissance des vrais motifs du mariage, mais qui d'ailleurs n'ignoraient pas les belles et l)onnes qualités de Morgiane, le louèrent hauteïnent de sa générosité et de son bon cœur.
Après le mariage , Ali Baba , qui s'était abstenu de retourner à la grotte depuis qu'il en avait tiré et rapporté le coi*ps de son frère Cassim sur un de ses trois ânes , avec l'or dont il les avait chargés , par la crainte
d'y trouTer les voleurs ou d\ être surpris , s'en abstint encore après la mort des trentehuit voleurs , en y comprenant le capitaine, parce qu'il supposa que les deux autres , dont le dessein ne lui était pas connu, étaient encore vivans.
Mais au bout d'un an , comme il eut vu qu'il ne s'était fait aucune entreprise pour l'inquiéter, la curiosité le prit d'y faire un voyage, en prenant les précautions nécessaires pour sa sûreté. Il monta à cheval ; et, quand il fut arrivé près de la grotte, il prit un bon augure de ce qu'il n'aperçut aucun vestige ni d'hommes ni de chevaux. Il mit pied à terre ; il attacha son cheval , et , en se présentant devant la porte , il prononça ces paroles : Sésame , ouvre-toi , qu'il n'avait pas oubliées. La porte s'ouvrit ; il entra , et l'état où il trouva toutes choses dans la grotte lui fit juger que personne n'y était entré depuis environ le temps que le faux Cogia Iloussaiu était venu lever boutique dans la ville , et ainsi , que la troupe des quarante voleurs était entièrement dissipée et exterminée depuis ce temps -là. Il ne douta plus qu'il ne fut le seul au monde
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qui eût le secret de faire ouviir la grotte , et que le trésor qu'elle enfermait était à sa disposition. Il s'était muni d'une valise ; il la remplit d'autant d'or que son cheval en put porter, et il revint à la ville.
Depuis ce temps -là , Ali Baba, son fils, cju'il mena à la grotte , et à qui il enseigna le secret pour y entrer , et après eux leur postérité, à laquelle ils firent passer le même secret , en profitant de leur fortune avec modération , vécurent dans une grande splendeur, et honorés des premières dignités de la ville.
Après avoir achevé de raconter cette histoire au sultan Schahriar, Schelierazade , qui vit qu'il netait pas encore jour, commença de lui faire le récit de celle que nous allons voir :
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HISTOIRE
d'aLI COGIA, MARCHA>D de BAGDAD.
Sous le règne du calife Haroun Alrascliild , dit la sultane Schelierazade , il y avait à Bagdad un marchand nommé Ali Cogia, qui n'était ni des plus riches, ni aussi du dernier ordre, lequel demeurait dans sa niciison paternelle , sans femme et sans enfans. Dans le temps que , libre de ses actions , il vivait content de ce que son négoce lui produisait, il eut trois jours de suite un songe , dans lequel un vieillard vénérable lui apparut avec un regard sévère , qui le réprimandait de ce qu'il ne s'était pas encore acquitté du pèlerinage de la Mecque.
Ce songe troubla AU Cogia , et le mit dans un grand embarras. Comme bon musulman , il n'ignorait pas l'obligation où il était de faire ce pèlerinage ; mais comme il était chargé d'une maison , de meubles et d'une boutique , il avait toujours cru que c'étaient des motifs assez puissaus pour s'er
dispenser , en tâchant d'y suppléer par des aumônes et par de bonnes œuvres. Mais , depuis le songe , sa conscience le pressait si vivement, que la crainte qu'il ne lui arrivât q^ielque malheur le fît résoudre de ne pas différer davantage à s'en acquitter.
Pour se mettre en étit d'y satisfaire dans l'année qui courait, Ali Cogia commença par la vente de ses meubles ; il vendit ensuite sa boutique et la plus grande partie des marchandises dont elle étiiit (garnie , en réservant celles qui pouvaient être de dél)it à la IMecque , et , pour ce qui est de la maison , il trouva un locataiie à qui il en lit un l)ail. Les choses ainsi disposées, il se trouva prêt à partir dnns le temps que la caravane de Bagdad pour la Mecque se mettrait en chemin. La seule chose qui lui restait à iaire était de mettre en sûreté une somme de mille pièces d'or qui l'eût embarrassé dans le pèlerinage , après avoir mis à part l'argent qu'il jugea à propos d'emporter avec lui pour sa dépense et pour d'autres l)esoins.
Ali Cogia choisit un vase d'une capacité
convenable ; il y mit les mille pièces d'or, et il aclieva de le remplir d'olives. Après avoir bien bouché le vase , il le porte chez un marchand de ses amis. Il lui dit : « Mon frère, vous n'ignorez pas que dans peu de jours je pars comme pèlerin de la Mecque avec la caravane : je vous demande en grâce de vouloir bien vous charger d'un vase d'ohves que voici , et de me le conserver jusqu'à mon retour. >»
Le marchand lui dit obligeamment : « Tenez , voilà la clef de mon magasin ; portez-y vous-même votre vase, et mettez -le où il vous plaira ; je vous promets que vous l'y retrouverez. »
Le jour du départ de la caravane de Bagdad arrivé , Ali Cogia , avec un chameau chargé des marchandises dont il avait fait choix , et qui lui servit de monture dans le chemin , s'y joignit ; et il arriva heureusement à la Mecque. Il y visita , avec tous les autres pèlerins, le temple si célèbre et si fréquenté chaque année par toutes les nations musulmanes qui y abordent de tous les endroits de la terre où elles sont répandues , en observant très - reUgieusement
les cérémonies qui leur sont prescrites. Quand il se fut acquitté des devoirs de son pèlerinage , il exposa les marchandises qu'il avait apportées pour les vendre ou pour les échanger.
Deux marchands, qui passaient et qui virejît les marchandises d'Ali Cogia , les trouvèrent si belles, qu'ils s'arrêtèrent pour les considérer , quoiqu'ils n'en eussent pas besoin. Quand ils eurent satisfait leur curiosité , l'un dit à l'autre , en se retirant ; «« Si ce marchand savait le gain qu'il ferait au Caire par ses marchandises , il les y porterait , plutôt que de les vendre ici , où elles sont à bon marché. »
Ali Cogia entendit ces paroles ; et , comme il avait entendu parler mille fois de> î^eautés de l'Egypte , il résolut sur-le-champ de profiter de l'occasion, et d'en faire le voyage. Ainsi , après avoir rempaqueté et remballé ses marchandises, au lieu de retourner à Bagdad, il prit le chemin de l'Egypte, en se joignant à la caravane du Caire. Quand il fut arrivé au Caire , il n'eut pas heu de se repentir du parti qu'il avait pris : il y trouva si bien son compte , qu'en très-peu de jours
il eut achevé de vendre toutes ses marcliandises avec un avantage beaucoup plus grand qu'il n'avait espéré. 11 en acheta d'autres, dans le dessein de passer à Damas ; et , en attendant la commodité d'une caravane, qui devait partir dans six semaines , il ne se contenta pas de voir tout ce qui était digne de sa curiosité dans le Caire , il alla aussi admirer les pyramides ; il remonta le Nil jusqu'à une certaine distance , et il vit les villes les plus célèbres situées sur Fun et l'autre bord.
Dans le voyage de Damas , comme le chemin de la caravane était de passer par Jérusalem , notre marchand de Bagdad profita de l'occasion pour visiter le temple , regardé par tous les musulmans comme le plus saint après celui de la Mecque, d'où cette ville prend le titre de sainte cité.
Ali Cogia trouva la ville de Damas un lieu si déhcieux par l'abondance de ses eaux, par ses prairies et par ses jardins enchantes, que tout ce qu'il avait lu de ses agrémens dans nos histoires lui parut beaucoup audessous de la vérité , et qu'il y fit un long
séjour. Comme néanmoins il n'oubliait pas qu'il était de Bagdad, il en prit enfin le chemin ; il arriva à Alep , où il fit encore quelque séjour ; et de là, après avoir passé l'Euphrate , il prit le chemin de Moussoul , dans l'intention d'abréger son retour en descendant le Tigre.
Mais , quand Ali Cogia fut arrivé à Moussoul , des marchands de Perse avec lesquels il était venu d'Alep , et avec qui il avait contracté une grande amitié , avaient pris un si grand ascendant sur son esprit, par leurs honnêtetés et par leurs entretiens agréables , qu'ils n'eurent pas de peine à lui persuader de ne pas abandonner leur compagnie jusqu'à Schiraz, d'où il lui serait aisé de retourner à Bagdad avec un gain considérable. Ils le menèrent par les villes de Sultanie, de I\eï , de Coam , de Cochan, d'Ispahaii , et de là à Schiraz"^, d'où il eut encore la complaisance de les accompagner aux Indes, et de revenir à Schiraz avec eux.
De la sorte , en comptant le séjour qu'il
* Ville de Perse.
avait fait dans chaque ville , il y avait bientôt sept ans qu'Ali Cogia était parti de Bagdad quand il fut résolu d'en prendre le chemin ; et jusqu'alors l'ami auquel il avait confié le vase d'olives avant son départ, pour le lui garder, n'avait songé ni à lui ni au vase. Dans le temps qu'il était en chemm avec une caravane partie de Scliiraz , un soir que ce marchand , son ami , soupait en famille , on vint à parler d'olives, et sa femme témoigna quelque désir d'en manger , en disant qu'il y avait long -temps qu'on n'en avait vu dans la maison .
w A propos d'olives, dit le n ari , vous me faites souvenir qu'AU Cogia m'en laissa un vase en allant à la Mecque , il y a sept ans, qu'il mit lui-même dans mon magasin pour le reprendre ù son retour. Mais ou est Ali Cogia depuis qu'il est parti? Il est vrai qu'au retour de la caravane quelqu'un me dit qu'il était passé en Egypte. Il faut qu'il y soit mort, puisqu'il n'est pas revenu depuis tant d'années : nous pouvons désormais manger les olives si elles sont bonnes. Qu'on me donne un plat et
de la lumière ; j'en irai prendre , et nous en goûterons. »
u Mon mari , reprit la femme , gardezvous bien , au nom de Dieu , de commettre une action si noire ; vous savez que rien n'est plus sacré qu'un dépôt. Il y a sept ans , dites-vous , qu'Ali Cogia est allé à la Mecque, et qu'il n'est pas revenu ; mais l'on vous a dit qu'il était allé en Egypte ; et d'Egypte , que savez - vous s'il n'est pas allé plus loin? Il suffit que vous n'ayez pas de nouvelles de sa mort : il peut revenir demain, après -demain. Quelle infamie ne serait - ce pas pour vous et pour votre famille , s'il revient , et que vous ne lui rendissiez pas son vase dans le même état et tel qu'il vous l'a confié I Je vous déclare que je n'ai pas envie de ses olives , et que je n'en mangerai pas. Si j'en ai parlé , je ne l'ai fait que par manière d'entretien. De plus, croyez -vous qu'après tant de temps les olives soient encore bonnes? Elles sont poumes et gâtées. Et si Ali Cogia revient , comme un pressentiment me le dit, et qu'il s'aperçoive que TOUS y avez touché, quel jugement fera-
CONTES ARABES. 5g
t-il de votre amitié et de votre fidélité? Abandonnez votre dessein , je vous en conjure. >.
La femme ne tint un si long discours à son mari que parce qu'elle lisait son obstination sur son visage. En effet, il n'écouta pas de si bons conseils : il se leva , et il alla à son magasin avec de la lumière et un plat.
« Alors , souvenez-vous au moins , lui dit sa femme , que je ne prends pas de part à ce que vous allez faire , afin que vous ne m'en attribuiez pas la faute , s'il vous arrive de vous en repentir. »
Le marchand eut encore les oreilles fermées , et il persista dans son dessein. Quand il est dans son magasin , il prend le vase , et le découvre , et il voit les olives toutes pourries. Pour s'éclaircir si le dessous était aussi gâté que le dessus , il en versa dans le plat , et de la secousse avec laquelle il les versa, quelques pièces d'or y tombèrent avec bruit.
A la vue de ces pièces , le marchand , naturellement avide et attentif, regarde dans le vase , et aperçoit qu'il avait versé
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presque toutes les olives dans le plat , et que le reste était tout or en belle monnaie. Il remet dans le vase ce qu'il avait versé d'olives; il le recouvre, et il revient.
« Ma femme , dit-il en rentrant , vous avez raison : les olives sont pourries , et j'ai rebouché le vase de manière qu'Ali Cogia ne s'apercevra pas que j'y ai touché, si jamais il revient. »
M Vous eussiez mieux fait de me croire, reprit la femme , et de n'y pas toucher. Dieu veuille qu'il n'en arrive aucun mail »
Le marchand fut aussi peu touché de ces dernières paroles de sa femme que de la remontrance qu'elle lui avait faite. Il passa la nuit presque entière à songer au moyen de s'approprier l'or d'Ali Cogia , et à faire en sorte qu'il lui demeurât , au cas qu'il revînt et qu'il lui demandât le vase. Le lendemain de grand matin , il va acheter des oUves de l'année ; il revient , il jette les vieilles du vase d'Ali Cogia ; il en prend l'or , il le met en sûreté , et , après l'avoir rempU des oUves qu'il venait d'acheter, il le recouvre du même couvercle , et il le
CONTES ARABES. 6l
remet à la même place où Ali Cogia l'avait mis.
Environ un mois après que le luarcliand eut commis une action si lâche , et qui devait lui coûter cher , AU Cogia arriva à Bagdad de son long voyage. Comme il avait loué sa maison avant son départ , il mit pied à terre dans un khan , où il prit un logement en attendant qu'il eut signifié son arrivée à son locataire , et que le locataire se fût pourvu ailleurs d'un logement.
Le lendemain , Ali Cogia alla tiouver le marchand son ami , qui le reçut en l'embrassant, et en lui témoigucuit la joie qu'il avait de son retour après une absence de tant d'années , qui , disait-il , avait commencé de lui faue perdre l'espérance de jamais le revoir.
Après les complimens de part et d'autie accoutumés dans ime semblable rencontre , Ali Cogia pria le marchand de vouloir bien lui rendre le vase d'oUves qu'il avait confié à sa garde , et de l'excuser de la liberté qu'il avait prise de l'en embarrasser.
« Ali Cogia, mon cher ami, reprit le
marchand , vous avez tort de me faire des excuses ; je n'ai été nullement embarrassé de votre vase , et , dans une pareille occasion, j'en eusse usé avec vous de la même manière que vous en avez usé avec moi. Tenez , voilà la clef de mon magasin : allez le prendre ; vous le tiouverez à la même place où vous l'avez mis. »
Ali Cogia alla au magasin du marchand ; il en apporte son vase ; et , après lui avoir rendu la clef , l'avoir bien remercié du plaisir qu'il en avait reçu , il retourne au khan où il avait pris logement. Il découvre le vase ; et , en y mettant la main à la hauteur où les mille pièces d'or qu'il y avait cachées devaient être, il est dans une grande surprise de ne les y pas trouver. Il crut se tromper ; et , pour se tirer hors de peine promptement , il prend une partie des plats et autres vases de sa cuisine de voyage , et il verse tout le vase d'olives sans y trouver une seule pièce d'or. Il demeura immobile d'étonnement ; et en élevant les mains et les yeux au ciel : « Est-il possible , s'écria-tnl , qu'un homme , que je
regardais comme mon bon ami , m'ait fait mie infidélité si insigne ! »
Ali Cogia, sensiblement alainié par la crainte d'avoir fait une perte si considérable, revient chez le nicuchand.
« Mon ami , lui dit-il , ne soyez pas smpris de ce que je reviens sm- mes pas : j'avoue que j'ai reconnu le vase d'olives que j'ai repris dans votre magasin pom- celui que j'y avais mis ; mais avec les olives j'avais mis mille pièces d'or que je n'y trouve pas. Peut-être en avez-vous eu besoin , et vous en ètes-vous sem pour votre négoce : si cela est , elles sont à votre service. Je vous prie seulement de me tirer hors de peine , et de m*en donner une reconncdssance ; après quoi vous me les rendrez à votre commodité. »
Le mai'chand , qui s'était attendu qu'Ali Cogia viendiait lui faire ce comphment, avait médité aussi ce qu'il devait lui répondre.
<c Ah Cogia , mon ami , dit-il , quand vous m'avez apporté votre vase d'ohves , y ai-je touché? Ne vous ai-je pas donné la clef de mon magasin? Ne l'y avez-vous pas
porté vous-même ? et ne Tavez-vous pas retrouvé à la même place où vous l'aviez mis, dans le même état , et couvert de même ? Si vous y aviez mis de Tor , vous devez l'y avoir trouvé. Vous m'avez dit qu'il y avait des olives , je l'ai cru. Yoilà tout ce que j'en sais. \ous m'en croirez si vous voulez , mais je n'y ai pas touché. >»
Ali Cogia prit toutes les voies de la douceur pour faire en sorte que le marchand se rendît justice à lui-même.
« Je n'aime , dit-il , que la paix , et je serais fâché d'en venir à des extiémités qui ne vous feraient pas honneur dans le monde , et dont je ne me servirais qu'avec un regret extrême. Songez que les marchands comme nous doivent abandonner tout intérêt pour consei-ver leur bonne réputation. Encore une fois , je serais au désespoir si votre opiniâtreté m'obligeait de prendre les voies de la justice , moi qui ai toujours mieux aimé perdre quelque chose de mon droit que d'y recourir. »
« Ali Cogia , reprit le marchand , vous convenez que vous avez mis chez moi un vase d'olives en dépôt j vous l'avez repris ;
VOUS l'avez emporté , et vous venez ine demander mille pièces d'or I M'avez-vous dit qu'elles fussent dans le vase? J'ignore même qu'il y ait des olives ; vous ne me les avez pas montrées. Je m'étonne que vous ne me demandiez pas des perles ou des diamans plutôt que de l'or. Croyez-moi , retirez-vous, et ne faites pas assembler le monde devant ma boutique. »
Quelques-uns s'y étaient déjà arrêtés; et ces dernières paroles du marchand , prononcées du ton d'un homme cjui sortait liors des bornes de la modération , firent que non-seulement il s'y en arrêta un plus grand noml^re , mais même que les marchands voisins sortirent de leurs boutiques , et vinrent pour prendre connaissance de la dispute qui était entre lui et Ali Cogia , et tacher de les mettre d'accord. Quant Ali Cogia leur eut exposé le sujet , les plus apparens demandèrent au marchand ce qu'il avait à répondre.
Le marchand avoua qu'il avait gardé le vase d'AU Cogia dans son magasin ; mais il nia qu'il y eût touché , et il fit serment qu'il ne savait rpi'il y eût des olives que
parce qu'Ali Cogia le lui avait dit , et qu'il les prenait tous à témoin de l'affront et de l'insulte qu'il venait de lui faire jusque chez lui.
u Vous vous l'attirez vous-même l'affront, dit alors Ali Cogia en prenant le marchand par le bras ; mais , puisque vous en usez si méchamment , je vous cite à la loi de Dieu : voyons si vous aurez le front de dire la même chose devant le cadi. »
A cette sommation , à laquelle tout bon musulman doit obéir, à moins de se rendre rebelle à sa religion , le marchand n'eut pas la hardiesse de faire résistance.
«Allons, dit -il; c'est ce que je vous demande : nous verrons qui a tort de vous ou de moi. »
Ah Cogia emmena le marchand devant le tribunal du cadi , où il l'accusa de lui avoir volé un dépôt de mille pièces d'or, en exposant le fait de la manière que nous venons de voir. Le cadi lui demanda s'il avait des témoins. Il répondit que c'était une précaution qu'il n'avait pas prise, parce qu'il avait cru que celui à qui il confiait son t dépôt était son ami , et que jusqu'alors il i
CONTES arabes; 67
Tavait reconnu poui- un honnête homme»
Le maixhand ne dit autie chose pour sa défense que ce qu'il avait déjà dit à Ali Cogia et en présence de ses voisins ; et il acheva en disant qu'il était prêt à affirmer par serment , non-seulement qu'il était faux qu'il eût pris les mille pièces d'or, comme on l'en accusait , mais même qu'il n'en avait aucune connaisscince. Le cadi exigea de lui le serment ; après quoi il le renvoya absous.
Ali Cogia , extrêmement mortifié de se voir condanmié à une perte si considérable , protesta contre le jugement , en déclarant au cadi qu'il en porterait sa plainte au cahfe Haroun Alraschild, qui lui ferait justice : mais le cadi ne s'étonna point de la protestation ; il la regarda comme l'effet du ressentiment ordinaire à tous ceux qui perdent leur procès , et il crut avoir fait son devoir en renvoyant absous un accusé contre lequel on ne lui avait pas produit de témoins.
Pendant que le marchand retournait chez lui en triomphant d'AU Cogia , avec la joie [1 d'avoir ses mille pièces d'or à si bon marché,
Ali Co[;ia alla dresser un placet ; et dès le lendemain , après avoir pris le temps que le calife devait retourner de la mosquée après la prière de midi , il se mit dans une rue sur le chemin ; et , dans le temps qu'il passait , il éleva le bras en tenant le placet à la main ; et un ofiicier chargé de cette fonction , qui marchait devant le calife , et f|ui se détacha de son rajig , vint le prendre pour le lui donner.
Comme Ali Cogia savait que la coutume du calife Ilarouii Alrascliild , en rentrant dans son palais , était de lire lui-même les placets qu'on lui présentait de la sorte, il suivit la mar< he , entra dans le palais , et attendit que l'ofluier (pii avait pris le placet sortît de l'appartement du calife. En sortant, l'oflicier lui dit que le caUfe avait lu son placet , lui marqua l'Iieure à laquelle il lui donnerait audience le lendemain; et, après avoir appris de lui la dejneun; du marchand , il envoya lui signifier de se trouver aussi le lendemain à la même heure.
Le soir du même jour , le calife avec le grand -visir Giafar , et ÎNlcsrour, le chef des
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eunuques , l'un et l'autre déguisés comme lui , alla faire sa tournée dans la ville, comme j'ai déjà fait remarquer à votre majesté qu'il avait coutume de le faire de temps en temps.
En passant par une rue , le calife entendit du bruit ; il pressa le pas , et il arriva à une porte qui donnait entrée dans une cour où dix ou douze enfans , qui n'étaient pas encore retirés , jouaient au clair de la lune ; de quoi il s'aperçut en regardant par une fente.
Le calife , curieux de savoir à quel jeu ces enfans jouaient , s'assit sur un banc de pierre qui se trouva à propos à côté de la porte ; et comme il continuait à regarder par la fente , il entendit qu'un des enfans , le plus vif et le plus éveillé de tous , dit aux autres : « Jouons au cadi. Je suis le cadi : ameneznoi Ali Cogia et le marchand qui lui a volé mille pièces d'or. >»
A ces paroles de l'enfant , le calife se souvint du placet qui lui avait été présenté le même jour , et qu'il avait lu ; et cela lui fit redoubler son attention pour voir quel serait le succès du jugement.
Comme l'affaiie d'Ali Cogia et du marchand était nouvelle , et qu'elle faisait grand bruit dans la ville de Bagdad jusque parmi les enfans , les autres enfans acceptèrent la proposition avec joie , et convinrent du personnage que chacun devait jouer. Personne ne refusa à celui qui s'était offert de faire le cadi, d'en représenter le rôle. Quand il eut pris séance avec le semblant et la gravité d'un cadi , un autre , comme officier compétent du tribunal , lui en présenta deux, dont il appela l'un Ah Cogia , et l'autre le marcheuid contie qui Ah Cogia portait sa plainte.
Alors le feint cadi prit la parole , et en inteiTOgeant gravement le feint AU Cogia :
«t Ah Cogia , dit-il , que demandez-vous au marchand que voilà? »
Le feint Ali Cogia , après une profonde révérence , informa le feint cadi du fait de point en point ; et , en achevant , il conclut en le suppliant à ce qu'il lui plût intei-poser l'autorité de son jugement, pour empêcher qu'il ne fit une perte aussi considérable.
Le feint cadi , après avoir écouté le feint Ali Cogia , se tourna du côté du feint marchand , et lui demanda pourquoi il ne rendait pas à Ali Cogia la somme qu'il lui demandait.
Le feint marchand apporta les mêmes raisons que le véritable avait alléguées devant le cadi de Bagdad ; et il demanda de même d'affirmer par serment que ce qu'il disait était la vérité.
« N'allons pas si vite , reprit le feint cadi : avant que nous en venions à votre serment , je suis bien aise de voir le vase d'ohves. Ali Cogia , ajouta-t-il , en s'adressant au feint marchand de ce nom , avez-vous apporté le vase ? »
Comme il eut répondu qu'il ne l'avait pas apporté : « Allez le prendre , reprit-il , et apportez-le-moi. »
Le feint Ah Cogia disparaît pour un moment ; et , en revenant , il feint de poser un vase devant le feint cadi , en disant que c'était le même vase qu'il avait mis chez l'accusé , et qu'il avait retiré de chez lui. Pour ne rien omettre de la formalité , le feint cadi demanda au feint marchand s'il le recon-
naissait aussi pour le même vase. Et, comme le feint marchand eut témoigné par son silence qu'il ne pouvait le nier , il commanda qu'on le découvrît. Le feint Ali Cogia fit semblant d'ôter le couvercle , et le feint cadi , en faisant semblant de regarder dans le vase : « Yoilà de belles olives , ditil , que j'en goûte. »
Il fit semblant d'en prendre une et d'en goûter , et il ajouta : «« Elles sont excellentes. »
« Mais , continua le feint cadi , il me semble que les olives gardées pendant sept ans ne devraient pas être si bonnes. Qu'on fasse venir des marchands d'ohves , et qu'ils voient ce qui en est. »
Deux enfans lui furent présentés en qualité de marchands d'olives.
« Etes- vous marchands d'olives? leur demanda le feint cadi. h
Connue ils eurent répondu que c'était leur profession :
u Dites- moi , reprit - il , savez-vous combien de temps des olives accommodées par des gens qui s'y entendent peuvent se conserver lK>nnes à manger? >»
CONTES ARACÏ.S. 'J 3
Il Seigneur , répondirent les feints marchands, quelque peine que l'on prenne pour les garder , elles ne valent plus rien la troi>ième année ; elles n'ont plus ni saveur, ni couleur; elles ne sont bonnes qu'à jeter. >»
«( Si cela est , reprit le feint cadi , voyez le vase que voilà , et dites-moi combien il y a de temps qu'on y a mis les olives qui y sont? »
Les marchands feints firent semblant d'examiner les olives et d'en goûter, et témoignèrent au cadi qu'elles étaient récentes et bonnes.
u Yous vous trompez , reprit le feint cadi : voilà Ali Cogia qui dit qu'il les a mises dans le vase il y a sept ans. »
« Seigneur, repartirent les feints marchands appelés comme experts , ce que nous pouvons assurer , c'est que les olives sont de cette année , et nous maintenons que , de tous les marchands de Bagdad , il n'y en a pas un seul qui ne rende le même témoignage que nous. »
Le feint marchand , accusé par le feint Ali Cogia, voulut ouvrir la bouche contre VIII. '5'
le témoignage des marcliauds experts ; mais le feint cadi ne lui en donna pas le temps.
« Tais-toi , dit-il ; tu es un voleui'. Qu'on le pende I »
Delà sorte les enfans mirent fin à leur jeu avec une grande joie , eu frappant des mains , et en se jetant sur le feint criminel , comme pour le mener pendre.
On ne peut exprimer combien le calife Haroun Alrascliid admira la sagesse et l'esprit de l'enfant qui venait de rendre un jagement si sage sur l'affaire qui devait être plaidée devant lui le lendemain. En cessant de regarder par la lente , et en se levait , il demanda à son graud-visir , qui avait été attentif aussi à ce qui venait de se passer , s'il avait entendu le jugement que l'enfant venait de rendre, et ce qu'il en pensait.
« Commandeur des croyans , répondit le grand-visir Giafar , on ne peut être plus surpris que je le suis d'une si grande sagesse dans un âge si peu avancé. »
«t Mais, reprit le calife, sais-tu une chose, qui est que j'ai à prononcer demain sur la
CO>'TES ARABES. -jS
même afiEaiie , et que le véritable Ali Cogia rii'ea a présenté le placet aujourd'hui ? »
« Je l'apprends de votre majesté , répond le gvaud-visir. »
« Crois-tu, reprit encore le calife, que je puisse en rendre un autre jugement que celui que nous ve.ions d'entendre? »
« Si l'aftaii-e est la même , repartit le grand-visir, il ne me parait pas que votre majesté puisse y procéder d'une autre manière , ni prononcer autrement. »
u Remarque donc bien cette maison , lui dit le caille, et amène-moi demain l'enfant , afin qu'il juge la même affaire en ma présence. 3Iande aussi au cadi qui a renvoyé absous le marchand voleur de s'y trouver, adn qu'il apprenne son devoir de l'exemple d'un entant, et qu'il se corrige. Je veux aussi que tu prennes le soin de faire avertir Ali Cogia d'apporter son vase d'olives, et que deux marchands d*olives se trouvent à mon audience. »
Le calile lui donna cet ordre eu continuant sa tournée , qu'il acheva sans ren-
rÇi LF.S MILLF. KT UNE NUITS,
foutrer autre diose qui méritât son attention.
Le lendcinain , le {jrand-visir Giafar vint à la maison où le calife avait été témoin du jeu des enfans, et il demanda à parler au maître. Au défaut du maître, qui était sorti, on le fit parler à la maîtresse : il lui demanda si elle avait des enfans. Elle répondit qu'elle en avait trois; et elle les fit venir devant lui .
« Mes enfans , leur demanda le grandvisir, qui de vous faisait le cadi hier au soir que vous jouiez ensemble ? »
Le plus grand, qui était l'aîné, répondit que c'était lui ; et, tomme il ignorait pourquoi il lui faisait cette demande , il changea de couleur.
«« Mon fils , lui dit le grand-visir , venez avec moi , le commandeur des croyans veut vous voir. »)
La mère fut dans une grande alarme, quand elle vit c[ue le grand-visir voulait emmener son fils. Elle lui demanda :
« Seigneur, est-ce pour enlever mon fils que le commandeur des croyans le demande? '>
CONTES AUABES. 'J'J
Le grand-visir la rassura en lui promettant que son fils lui serait renvoyé en moins d'une heure , et qu'elle apprend» ait à son retour le sujet pourquoi il élait appelé, dont elle serait contente.
» Si cela est ainsi , seigneur , reprit la mère , permettez-moi qu'auparavant je lui fasse prendre un habit plus propre, et qui le rende plus digne de paraître devant le commandeur des croyans. » Et elle le lui fit prendre sans perdre de temps.
Le grand-visir emmena l'enfant, et il le présenta au calife à l'heure qu'il avait donnée à Ali Cogia et au marchand pour les entendre.
Le calife , cjui vit l'enfant un peu interdit, et qui voulut le préparer à ce cju'il attendait de lui :
« Venez , mon fds , dit-il ; approchez. Estce vous qui jugiez hier l'affaire d'Ali Cogia , et du marchand qui lui a volé son or ? Je vous ai vu , et je vous ai entendu ; je suis bien content de vous. »
L'enfant ne se déconcerta pas ; il répondit modestement que c'était lui.
« ]Mon fds, reprit le calife , je veux vous
faire voir aujourd'hui le véritable Ali Cogia elle véritable marchand. Tenez vous asseoir près de moi. »
Alors le calife prit l'enfant par la main , monta et s'assit sur son trône; et, quand il l'eut fait asseoir près de lui , il demanda où étaient les parties. On les fit avancer , et on les lui nomma pendant qu'ils se prosternaient et qu'ils frappaient de leur front le tapis qui couvrait le trône. Quand ils se furent relevés , le calife leur dit :
« Plaidez chacun votre cause : l'enfant que voici vous écoutera et vous fera justice ; et, s'il manque en quelque chose, j'y suppléerai. »
Ali Cogia et le marchand parlèrent l'un après l'autre; et, quand le marchand vint à demander à faire le même serment qu'il avait fait dans son premier jugement , l'enfant dit qu'il n'était pas encore temps, et qu'auparavant il était à propos de voir le vase d'olives.
A ces paroles , Ali Cogia présenta le vase , le posa aux pieds du calife , et le décou-l vrit. Le calife regarda les olives , et il etij prit une dont il goûta. Le vase fut don-j
CONTLS ARABES. '^^
né à examiner aux marchands experts qui avaient clé appelés ; et leur rapport fut que les olives étaient bonnes , et de l'année. L'enfant leur dit qu'Ali Cogia assurait qu'elles y avaient été mises il y avait sept ans; à quoi ils firent la même réponse que les enfans feints marchands experts , comme nous l'avons vu.
Ici , quoique le marchand accusé vit bien que les deux marchands experts venaient de prononcer sa condain nation , il ne laissa pas néanmoins de vouloir alléguer quelque chose pour se justifier ; mais l'enfant se garda bien de l'envoyer pendre , il regarda le calife :
« Commandeur des croyans , dit-il , ceci n'est pas un jeu : c*est à votre majesté de condamner à mort sérieusement , et non pas à moi , qui ne le fis hier que pour rire. »
Le calife , instruit pleinement de la mauvaise foi du martiiand , l'abandonna aux ministres de la justice pour le faire pendre ; ce qui fut exécuté , après qu'il eut déclaré où il avait caché les mille pièces d'or, qui furent rendues à Ah Cogia. Ce
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monarque enfin , plein de justice et d'équité , après avoir averti le cadi qui avait rendu le prenner jugement , lequel était présent , d'apprendre d'un enfant à être plus exact dans sa fonction , ejubrassa l'enfant , et le renvoya avec une bourse de cent pièces d'or, cju'il lui lit donner pour marque de sa libéralité.
HISTOIRE