LXXIV NUIT
« Si RE , dit -elle , en s'a dressant toujours au sultan des Indes , Sindbad continua de raconter les aventures de son second voyage à la compagnie qui l'écoutait : «■ Je conijnençai, dit -il, par amasser les plus gros diamans qui se présentèrent à mes yeux , et j'en remplis le sac de cuir * qui m'avait servi à mettre mes provisions de bouche. Je pris ensuite la pièce de viande qui me parut la plus longue ; je l'attachai fortement autour de moi avec la toile de mon turban , et en cet état je ?ne couchai le ventre contre terre , la bourse de cuir attachée à ma ceinture, de manière qu'elle ne pouvait tomber.
« Je ne fus pas plus tôt en cette situation , que les aigles vinrent chacun se saisir d'une pièce de viande qu'ils emportèrent ; et un des plus puissans , m'ayant enlevé de même
* Les Orientaux qui voyagent mettent leurs provisions dans un sac de cuir.
avec le morceau de viande dont j'étais enveloppé , me porta au haut de la montagne jusque dans son nid. Les marchands ne manquèrent point alors de crier pour épouvanter les aigles ; et , lorsqu'ils les eurent obligés à quitter leur proie , un d'entre eux s'approcha de moi , mais il fut saisi de crainte quand il m'aperçut. Il se rassura pourtant , et au lieu de s'informer par quelle aventure je me trouvais là , il commença à me quereller, en me demandant pourquoi je lui ravissais son bien. « Vous me parlerez, lui dis-je, avec plus d'humanité , lorsque vous m'aurez mieux connu. Consolez-vous! ajoutai -je : j'ai des diamans pour vous et pour moi plus que n'en peuvent avoir tous les autres marchands ensemble. S'ils en ont, ce n'est que par hasard ; mais j'ai choisi moi-même au fond de la vallée ceux que j'apporte dans cette bourse que vous voyez. >» En disant cela, je la lui montrai. Je n'avais pas achevé de parler , que les autres marchands qui m'aperçurent s'attroupèrent autour de moi , fort étonnés de me voir , et j'augmentai leur surprise par le récit de mon histoire. Ils
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n'admirèrent pas tant le stratagème que j'avais imaginé pour me sauver , que ma hardiesse à le tenter.
« Ils m'emmenèrent au logement oii ils demeuraient tous ensemble ; et là , ayant ouvert ma bourse en leur présence , la grosseur de mes diamans les sui-prit, et ils m'avouèrent que , dans toutes les cours où ils avaient été , ils n'en avaient pas vu un qui en approchât. Je priai le marchand à qui appartenait le nid où j'avais été transporté, car chaque marchand avait le sien ; je le priai , dis-je , d'eii choisir pour sa part autant qu'il en voudrait. Il se contenta d'en prendre un seul , encore le prit-il des moins gi'os ; et , comme je le pressais d'en recevoir d'autres sans crainte de me faire tort : « Non, me dit-il, je suis fort satisfait de celui-ci, qui est assez précieux pour m'épargner la peine de faire désormais d'autres voyages pour l'établissement de ma petite fortune. »
« Je passai la nuit avec ces marchands, à qui je racontai une seconde fois mon liistoire , pour la satisfaction de ceux qui ne l'avaient pas entendue. Je ne pouvais mo-
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dérer ma joie , quand je faisais réflexion que j'étais hors des pénis dont je vous ai parlé. Il me semblait que l'état où je me trouvais était un songe , et je ne pouvais croire que je n'eusse plus rien à craindre.
<( Il y avait déjà plusieurs jours que les marchands jetaient des pièces de viande dans la vallée ; et , comme chacun paraissait content des diamans qui lui étaient échus, nous partîmes le lendemain tous ensemble, et nous marchâmes par de hautes montagnes , où il y avait des serpens d'une longueur prodigieuse, que nous eûmes le bonheur d'éviter. Nous gagnâmes le premier port, d'où nous passâmes à File de Rcha , où croît l'arbre dont on tire le camphre , et qui est si gros et si touffu , que cent hommes y peuvent être à l'ombre aisément. Le suc dont se forme le camphre coule par une ouverture que l'on fait au haut de l'arbre , et se reçoit dans un vase où il prend consistance , et devient ce qu'on appelle camphre. Le suc ainsi tiré, l'arbre se sèche et meurt.
« Il y a dans la même île des rhinocéros, qui sont des animaux plus petits que Télé-
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pliant, et plus grands que le buffle : ils ont une corne sur le nez , longue environ d'une coudée ; cette corne est solide et coupée par le milieu, d'une extrémité à l'autre. On voit dessus des traits blarcs qui représentent la figure d'un homme. Le rhinocéros se bat avec l'élépliant , le perce de sa corne par -dessous le ventre, l'enlève, et le porte sur sa tète ; mais, comme le sang et la graisse de l'éléphant lui coulent sur les yeux et l'aveuglent , il tombe par terre ; et , ce qui va vous étonner , le roc vient, qui les enlève tous deux entre ses griffes , et les emporte pour nourrir ses petits.
« Je passe sous silence plusieurs autres particularités de cette île , de peur de vous ennuyer. J'y échangeai quelques-uns de mes diamans contre de bonnes marchandises. De là nous allâmes à d'autres îles ; et enfin, après avoir touché à plusiems villes marchandes de terre ferme , nous abordâmes à Balsora, d'où je me rendis à Bagdad. J'y fis d'abord de grandes aumônes aux pauvres ; et je jouis honorablenient du reste de mes richesses immenses,
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que j'avais apportées et gagne'es avec tant de fatigues. »
Ce fut ainsi que Sindbad raconta son second voyage. Il fit donner encore cent sequins à Hindbad, qu'il invita à venir le lendemain entendre le récit du troisième. Les conviés retournèrent chez eux, et revinrent le jour suivant à la même heure , de même que le porteur, qui avait déjà presque oublié sa misère passée. On se mit à table ; et , après le repas , Sindbad , ayant demandé audience , fit de cette sorte le détail de son troisième voyage :