AU CALIFE HAROUN ALRASCHID
« Quoique le présent que nous vous en- «< voyons soit peu considérable , ne laissez « pas néanmoins de le recevoir en frère et
« en ami , en considération de l'amitié que « nous conservons pour vous dans notre « cœur, et dont nous sommes bien aise de « TOUS donner un témoignage. Nous vous <c demandons la même part dans le vôtre , « attendu que nous croyons le mériter, « ^tant d'un rang égal à celui que vous te- « nez. Nous vous en conjurons en qualité « de frère. Adieu. »
(« Le présent consistait, premièrement, en un vase de rubis , creusé et travaillé en coupe, d'un demi-pied de hauteur, et d'un doigt d'épaisseur, rempli de perles très-rondes , et toutes du poids d'une demidrachme ; secondement , en une peau de serpent qui avait des écailles grandes comme une pièce ordinaire de monnaie d'or, et dont la propriété était de préserver de maladie ceux qui couchaient dessus ; troisièmement , en cinquante mille drachmes de bois d'aloès le plus exquis, avec trente grains de camphre de la grosseur d'une pistache ; et enfin tout cela était accompagné d'une esclave d'une beauté ravissante , et dont les habillemens étaient couverts de pierreries.
« Le navire mit à la voile j et ; après une
longue et très -heureuse navigation, nous abordâmes à Balsora , d'où je me rendis à Bagdad. La première chose que je fis après jiion arrivée , fut de m'acquitter de la commission dont j'étais chargé »
Scheherazade n'en dit pas davantage , à cause du jour qui se faisait voir. Le lendemain , elle reprit ainsi son discours :
LXXXVIIP NUIT.
« Je pris la lettre du roi de Serendib, continua Sindbad, et j'allai me présenter à la porte du commandeur des croyans , suivi de la belle esclave et des personnes de ma famille qui portaient les présens dont j'étais chargé. Je dis le sujet qui m'amenait, et aussitôt l'on me conduisit devant le trône du calife. Je lui fis la révérence en me pros' ternant ; et, après lui avoir fait une harangue très-concise , je lui présentai la lettre et le présent. Lorsqu'il eut lu ce que lui mandait le roi de Serendib , il me demanda s'il était vrai que ce prince fût aussi puisjsaiit et aussi
riche qu'il le marquait par sa lettre. Je me prosternai une seconde fois ; et après m'ètre relevé : <c Commandeur des croyans , lui répondis -je, je puis assurer votre majesté qu'il n'exagère pas ses richesses et sa grandeur ; j'en suis témoin. Rien n'est plus capable de causer l'admiration que la magnificence de son palais. Lorsque ce prince veut paraître en public , on lui dresse un trône sur un éléphant , où il s'assied , et il marche au milieu de deux fdes composées de ses ministres, de ses favoris et d'autres gens de sa cour. Devant lui , sur le même éléphant , un officier tient une lance d'or à la main , et derrière le trône , un autre est debout qui porte une colonne d'or, au haut de laquelle est une émeraude longue d'environ un demi-pied, et grosse d'un pouce. Il est précédé d'une garde de mille hommes habillés de drap d'or et de soie , et montés sur des éléphans richement caparaçonnés. Pendant que le roi est en marche, l'officier qui est devant lui sur le même éléphant, crie de temps en temps à haute voix :
« Yoici le grand monarque j le puissant
23o LES MILLE ET UNE NUITS,
« et redoutable sultan des Indes , dont le « palais est couvert de cent mille rubis , et « qui possède vingt mille couronnes de dia- (£ mans I A^oici le monarque couronné , plus « grand que ne furent jamais le grand So- « lima "^ et le grand Mihrage '^'^. »
« Après qu'il a prononcé ces paroles , l'ofFicier qui est derrière le trône crie à son tour :
« Ce monarque si grand et si puissant " doit mourir, doit mourir, doit mourir. »
« 1^ 'officier de devant reprend , et crie ensuite :
« Louange à celui qui vit et ne meurt « pas I »
«c D'ailleurs , le roi de Serendib est si juste , qu'il n'y a pas de juges dans sa capitale, non plus que dans le reste de ses Etats : ses peuples n'en ont pas besoin. Ils savent et ils observent d'eux-mêmes exactement la justice , et ne s'écartent jamais de leur devoir. Ainsi les tribunaux et les magistrats
* Salomon.
** Ancien roi , très-renommé chez les Arabes par sa puissance et par sa sagesse.
sont inutiles chez eux. Le calife fut fort satisfait de mon discours. <c La sagesse de ce roi, dit -il, paraît en sa lettre, et après ce que vous venez de me dire, il faut avouer que sa sagesse est digne de ses peuples, et ses peuples dignes d'elle. A ces mots , il me congédia et me renvoya avec un riche
présent »
Sindbad acheva de parler en cet endroit, et ses auditeurs se retirèrent; mais Hindbad reçut auparavant cent sequins. Ils revinrent encore le jour suivant chez Sindbad, qui leur raconta son septième et dernier voyage dans ces termes :