LXXXIX' NUIT
Sire , dit-elle au sultan des Indes , Sind- )3ad continuant de raconter les aventures de son dernier voyage :
« Après que les corsaires , poursuivit-il , nous euient tous dépouillés , et qu'ils nous
eurent donné Je médians habits au lieu des nôtres, il nous emmenèrent dans une grande île fort éloignée , où ils nous vendirent.
« Je tombai entre les mains d'un riche marchand , qui ne m'eut pas plus tôt acheté, qu'il me mena chez lui , où il me fit bien manger et habiller proprement en esclave. Quelques jours après , comme il ne s'était pas encore bien informé qui j'étais , il me demanda si je ne savais pas quelque métier. Je lui répondis , sans me faire mieux connaître , que je n'étais pas un artisan, mais un marchand de profession , et que les corsaires qui m'avaient vendu m'avaient enlevé tout ce que j'avais. <« Mais, dites-moi , reprit-il , ne pourriez-vous pas tirer de l'arc? )> Je lui repartis que c'était un des exercices de ma jeunesse , et que je ne l'avais pas oublié depuis. xVlors il me donna un arc et des flèches , et , m 'ayant fait monter derrière lui sur un éléphant , il me mena dans une forêt éloignée de la ville de quelques heures de chemin , et dont l'étendue était très-vaste. Nous y entrâmes fort avant j et, lorsqu'il jugea à propos de s'arrêter,
il me fit descendre. Ensuite, me montrant un grand arbre : « Montez sur cet arbre , me dit-il , et tirez sui' les éléphans que vous verrez passer ; car il y en a une quantité prodigieuse dans cette forêt. S'il en tombe quelqu'un, venez m'en donner avis. » Après m'avoir dit cela , il me laissa des vivres, reprit le cliemin de la ville , et je demeurai sur l'arbre à l'afFùt pendant toute la nuit.
« Je n'en aperçus aucun pendant tout ce temps-là ; mais le lendemain , d'abord que le soleil fut levé, j'en vis paraître un grand nond^re. Je tirai dessus plusiem's flèches , et enfin il en tomba un parterre. Les autres se retirèrent aussitôt , et me laissèrent la liberté d'aller avertir mon patron de la chasse que je venais de faire. En faveur de cette nouvelle , il me régala d'un bon yepas , loua mon adresse , et me caressa fort. Puis nous allâmes ensemble à la forêt , où nous creusâmes une fosse , dans laquelle nous enterrâmes l'éléphant que j'avais tué. Mon patron se proposait de revenir lorsque l'animal serait pourri , et d'enlever les dents pour en faire commerce.
« Je continuai cette chasse pendant deux
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mois , et il ne se passait pas de jours que je ne tuasse un éléphant. Je ne me mettais pas toujours à l'affût sur le même arbre ; je me plaçais tantôt sur l'un , tantôt sur l'autre. Un matin que j'attendais l'arrivée des éléplians, je m'aperçus avec un extrême étonnement qu'au lieu de passer devant moi en traversant la forêt comme à l'ordinaire , ils s'arrêtèrent , et vinrent à moi avec un horrible bruit , et en si grand nombre que la terre en était couverte et tremblait sous leurs pas. Ils s'approchèrent de l'arbre où j'étais monté , et l'environnèrent tous , la trompe étendue et les yeux attachés sur moi. A ce spectacle étonnant , je restai immobile , et saisi d'une telle frayeur , que mon arc et mes flèches me tombèrent des mains.
<c Je n'étais pas agité d'une crainte vaine. Après que les éléphans m'eurent regardé quelque temps , un des plus gros embrassa l'arbre par le bas avec sa trompe , et fit un si puissant effort qu'il le déracina et le renversa par terre. Je tombai avec l'aibre ; mais l'animal me prit avec sa trompe et me chargea sur son dos , où je m'assis plus mort que vif avec le carquois attaché à mes épaules.
tt^O LES MILLE ET UNË NUITS,
Il se mit ensuite à la tête de tous les autres qui le suivaient en troupe, et me porta jusqu'à un endroit où , m'ayant posé à terre , il se retira avec tous ceux qui l'accompagnaient. Concevez , s'il est possible , l'état où j'étais : je croyais plutôt dormir que veiller. Enfin , après avoir été quelque temps étendu sur la place , ne voyant plus d'éléphant , je me levai , et je remarquai que j'étais sur une colline assez longue et assez large, toute couverte d'ossemenset de dents d'éléplians. Je vous avoue que cet objet me fit faire une infinité de réflexions. J'admirai l'instinct de ces animaux. Je ne doutai point que ce ne fût là leur cimetière, et qu'ils ne m'y eussent apporté exprès pour me l'enseigner , afin que je cessasse de les persécuter, puisque je le faisais dans la vue seule d'avoir leurs dents. Je ne m'arrêtai pas sur la colline , je tournai mes pas vers la ville ; et , après avoir marché un jour et une nuit, j'arrivai chez mon patron. Je ne rencontrai aucun éléphant sur ma route ; ce qui me fit connaîtie qu'ils s'étaient éloignés plus avant dans la foret , pour me laisser la liberté d'aller sans obstacle à la colline.
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M Dès que mon patron m'aperçut : <c Ah ! pauvre Sindbad , me dit-il, j'étais dans une grande peine de savoir ce que tu pouvais être devenu I J'ai été à la forêt ; j'y ai trouvé un arbre nouvellement déraciné , un arc et des flèclies par terre ; et , après t'avoir inutilement clierclié , je désespérais de te revoir jamais. Raconte-moi , je te prie , ce qui t'est arrivé. Par quel bonheur es-tu encore envie ? » Je satisfis sa curiosité ; et le lendemain , étant allés tous deux à la colline, il reconnut avec une extrême joie la vérité de ce que je lui avais dit. Nous chargeâmes l'éléphant sur lequel nous étions venus de tout ce qu'il pouvait porter de dents ; et lorsque nous fûmes de retour : » Mon frère , me dit-il ( car je ne veux plus vous traiter en esclave , après le plaisir que vous venez de me faire par une découverte qui va m'enrichir), que Dieu vous comble de toutes sortes de biens et de prospérités I Je déclare devant lui que je vous donne la liberté. Je vous avais dissimulé ce que vous allez entendre : les éléphans de notre forêt nous font périr chaque année une infinité d'esclaves que nous envoyons chercher de l'ivoire ; II. .i4-
quelques conseils que nous leur donnions , ils perdent tôt ou tard la vie par les ruses de ces animaux. Dieu vous a délivré de leur furie , et n'a fait cette grâce qu'à vous seul : c'est une niarque qu'il vous chérit , et qu'il a besoin de vous dauis le monde pour le bien que vous y devez faire. Vous me procurez un avantage incroyable : nous n'avons pu avoir d'ivoire juscpi'à présent qu'en exposant la vie de nos esclaves , et voilà toute notre ville enrichie par votre moyen. Ne croyez pas que je prétende vous avoir assez récompensé par la liberté que vous venez de recevoir ; je veux ajouter à ce don des biens considérables. Je pourrais engager toute la ville à faire votre fortune ; mais c'est une gloire que je veux avoir moi seul. »
« A ce discours obligeant, je répondis : «i Patron , Dieu vous conserve I La liberté que vous m'accordez suffit pour vous acquitter envers moi; et, pour toute récompense du service que j'ai eu le bonheur de vous rendre, à vous et à votre ville, je ne vous demande que la perjnission de retourner en mon pays. » « Eh bien I repli qua-t-il , Mo-
çon * nous amènera bientôt des navires qui viendront charger de l'ivoire. Je vous renverrai alors , et vous donnerai de quoi vous conduire chez vous. » Je le remerciai de nouveau de la Hberté qu'il venait de me donner, et des bonnes intentions qu'il avait pour moi. Je demeurai chez lui en attendant le Moçon ; et , pendant ce temps-là , nous fîmes tant de voyages à la coUine que nous remplîmes ses magasins d'ivoire. Tous les mai'chands de la ville qui en négociaient firent la même chose , car cela ne leur fut pas long-temps caché. »
A ces paroles , Scheherazade , apercevant la pointe du jour, cessa de pomsuivre son discours. Elle le reprit la nuit suivcinte , et dit au sultan des Indes :
* Moussons , vents périodiques qui , dans la mer des Indes , soufflent régulièrement , alternativement et pendant plusieurs mois du couchant au levant , et du levant au couchant.
Xe NUIT.
Sire , Sindbad continuant le récit de son septième voyage :
« Les navires , dit-il , arrivèrent enfin : et mon patron , ayant choisi lui-même celui sur lequel je devais m'embarquer , le chargea d'ivoire à demi pour mon compte. Il n'oublia pas d'y faire mettre aussi des provisions en abondance pour mon passage ; et, de plus, il m'obligea d'accepter des régals de grand prix, des curiosités du pays. Après que je Feus remercié autant qu'il me fut possible de tous les bienfaits que j'avais reçus de lui , je m'embarquai. Nous mîmes à la voile ; et comme l'aventure qui m'avait procuré la liberté était fort extraordinaire, j'en avais toujours l'esprit occupé.
«i Nous nous arrêtâmes dans quelques îles pour y prendre des rafraîchissemens. Notre vaisseau étant parti d'un port de terre ferme des Indes , nous y allâmes aborder ; et là , pour éviter les dangers de la mer
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jusqu'à Balsora , je fis débarquer l'ivoire qui m'appartenait, résolu de continuer mon voyage par terre. Je tirai de mon ivoire une grosse somme d'argent; j'en achetai plusieurs choses rares pour en faire des présens ; et quand mon équipage fut prêt , je me joignis à une grosse caravane de marchands. Je demeurai long-temps en chemin , et je souffris beaucoup ; mais je souffrais avec pa^tience , en faisant réflexion que je n'avais plus à craindre ni les tempêtes , ni les corsaires , ni les sei-pens , ni tous les autres périls que j'avais courus.
» Toutes ces fatigues finirent enfin : j'arrivai heureusement à Bagdad. J'allai d'abord me présenter au calife , et lui rendre compte de mon ambassade. Ce prince me dit que la longueur de mon voyage lui avait causé de l'inquiétude , mais qu'il avait pourtant toujours espéré que Dieu ne m'abandonnerait point. Quand je lui appris l'aventure des éléphans , il en parut fort surpris ; et il aurait refusé d'y ajouter foi , si ma sincérité ne lui eût pas été connue. Il trouva cette histoire et les autres que je lui racontai si curieuses , qu'il chargea un de ses secré-
taires de les écrire en caractères d'or , pour être conservées dans son trésor. Je me retirai très-content de l'honneur et des présens qu'il me fit ; puis je me donnai tout entier à ma famille , à mes parens et à mes amis. »
Ce fut ainsi que Sindbadaclieva le récit de son septième et dernier voyage ; et , s'adressant ensuite à Hindbad : <« Eh bien I mon ami , ajouta-t-il , avez-vous jamais ouï dire que quelqu'un ait souffert autant que moi , ou qu'aucun mortel se soit trouvé dans des embarras si pressans? N'est-il pas juste qu'après tant de travaux je jouisse d'une vie agréable et tranquille ? » Comme il achevait ces mots , Hindbad s'approcha de lui , et dit en lui baisant la main : « Il faut avouer , seigneur , que vous avez essuyé d'effroyables périls ; mes peines ne sont pas comparables aux vôtres. Si elles m'affligent dans le temps que je les souffre , je m'en console par le petit profit que j'en tire. Vous méritez non-seulement une vie tranquille , vous êtes digne encore de tous les biens que vous possédez , puisque vous en faites un si bon usage , et que vous êtes si généreux.
Continuez donc à vivre dans la joie jusqu'à riieure de votre mort. »
Sindbad lui fit donner encore cent sequins , le reçut au nombre de ses amis , lui dit de quitter sa profession de porteur , et de continuer à venir manger chez lui ; qu'il aurait lieu de se souvenir toute sa vie de Sindbad le Marin. >»
Scheherazade , voyant qu'il n'était pas encore jour , continua de parler , et commença une autre histoire.