XCV^ NUIT
Sire , le grand-visir Giafar poursuivant l'histoire qu'il racontait au calife :
« Deux ans après , dit-il , que Bedreddin Hassan eut été mis entre les mains de ce maître , qui lui enseigna parfaitement bien à lire , il lui apprit TAlcoran par cœur. Noureddin Ali , son père , lui donna d'autres maîtres c]ui cultivèrent son esprit de telle sorte , qu'à l'âge de douze ans il n'avait plus besoin de leur secours. Alors , comme tous les traits de son visage étaient formés , il faisait l'admiration de tous ceux qui le regardaient.
«< Jusque-là, JNoureddin Ali n'avait songé qu'à le faire étudier , et ne l'avait point encore montré dans le monde. Il le mena au palais pour lui procurer l'honneur de faire la révérence au sultan , qui le reçut très -favorablement. Les premiers qui le virent dans les rues furent si charmés de sa beauté, qu'ils en firent des exclamations
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de surprise , qu'ils lui donnèrent mille bénédictions.
« Comme sou pcie se proposait de le rendre capable de remplir un jour sa place , il n'épar^jna rien pour cela , et il le fit entrer dans les affaires les plus difficiles, afin de l'y accoutumer de bonne heure. Enfin, il ne négligeait aucune chose pour l'avancement d'un fils qui lui était si cher ; et il commençait à jouir déjà du fruit de ses peines, lorsqu'il fut attaqué tout à coup d'une maladie dont la violence fut telle , qu'il sentit fort bien qu'il n'était pas éloi- {',né du dernier de ses jours. Aussi ne se llatta-t-il pas, et il se disposa d'abord à mourir en vrai musulman. Dans ce moment précieux , il n'oublia pas son cher fils Bedreddin ; il le fit appeler, et lui dit : « Mon fils , vous voyez que le monde est périssable ; il n'y a que celui où je vais bientôt passer qui soit véritablement dulable. 11 faut que vous commenciez dès à présent à vous mettre dans les mêmes dispositions que moi : préparez - vous à faire ce passage sans regret, et sans que votre conscience puisse rien vous repro-
cher sur les devoirs d'un iiiusulnian , ni sur ceux d'un parfait honnête lioninie. Pour votre rehgion, vous en êtes suffisamment instruit, et par ce que vous en ont appris vos maîtres , et par vos lectures. A l'égard de l'honnête homme, je vais vous donner quelques instructions que vous tâcherez de mettre à profit. Comme il est nécessaire de se connaître soi - même , et que vous ne pouvez bien avoir cette connaissance que vous ne sachiez qui je suis , je vais vous l'apprendre.
« J'ai pris naissance en Egypte , poursuivit-il ; mon père , votre aieul , était premier ministre du sultan de ce royaume.
J'ai moi-même eu l'honneur d'être un des visirs de ce même sultan, avec mon frère, votre oncle , qui , je crois , vit encore , et qui se nomme Schemseddin Mohammed.
Je fus obhgé de me séparer de lui , et je vins en ce pays , où je suis parvenu au rang que j'ai tenu jusqu'à présent. Mais vous apprendrez toutes ces choses plus amplement dans un cahier que j'ai à vous donner. »
« En même temps, Noureddin Ali tira ce cahier qu'il avait écrit de sa propre main , II. .in.
et qu'il portait toujours sur soi, et le donnant à Bedreddin Hassan : «< Prenez , lui dit-il, vous le lirez à votre loisir; vous y trouverez , entre autres choses , le jour de mon mariage et celui de votre naissance. Ce sont des circonstances dont vous aurez peut-être besoin dans la suite, et qui doivent vous obliger à le garder avec soin. » Bedreddin Hassan , sensiblement affligé de voir son père dans l'état où il était , touché de ses discours , reçut le cahier les larmes aux yeux, en lui promettant de ne s'en dessaisir jamais.
« En ce moment , il prit à Noureddin Ali une faiblesse qui fit croire qu'il allait expirer; mais il revint à lui, et reprenant la parole : « Mon fils , lui dit-il , la première « maxime que j'ai à vous enseigner, c'est « de ne vous pas donner au commerce de <i toutes sortes de personnes. Le moyen de (( vivre en sûreté , c'est de se donner en- « tièrement à soi-même, et de ne se pas a communiquer facilement.
« La seconde, de ne faire violence à qui u aue ce soit; car en ce cas tout le monde « se révolterait contre vous ; et vous devez
« regarder le monde comme mi créancier à <t qui \ous devez de la modération , de la <i compassion et de la tolérance.
a La troisième , de ue dire mot quand on « vous chargera d'injures. On est hors de u danger ( dit le proverbe ) lorsque l'on « garde le silence. C'est particulièrement « en cette occasion que vous devez le prati- M quer. Yous savez aussi à ce sujet qu'un « de nos poètes dit que le silence est l'orne- « ment et la sauvegarde de la vie; qu'il ne « faut pas, en parlant , ressendoler à la pluie <( d'orage qui gâte tout. On ne s'est jamais n repenti de s'être tu , au lieu que l'on a « souvent été fdclié d'avoir parlé.
« La quatrième, de ne pas boire de vin; «* car c'est la source de tous les vices.
«( La cinquième , de bien ménager vos « biens ; si vous ne les dissipez pas , ils vous «« serviront à vous préserver de la nécessité, u II ne faut pas pourtant en avoir trop , ni «« être avare : pour peu que vous en ayez , « et que vous le dépensiez à propos , vous « aurez beaucoup d'amis; mais si au con- « traire vous avez de grandes richesses , et « que vous en fassiez un mauvais usage , tout
« le monde s'éloignera de vous et vous abanu donnera. »
» Enfin, Noureddin Ali continua, jusqu'au dernier moment de sa vie , à donner de bons conseils à son fils ; et c[uand il fut mort, on lui fit des obsèques magnifiques. »
Sclielierazade , à ces paroles , apercevant le jour, cessa de parler, et remit au lendemain la suite de cette liistoire.
XCVP NUIT.
La sultane des Indes , ayant été réveillée par sa S03ur Dinarzade à l'heure ordinaire, elle reprit la parole , et l'adressant à Sclialiriar :
" Sire , dit-elle , le calife ne s'ennuyait pas d'écouter le grand-visii' Giafar, qui poursuivit ainsi son liistoire :
« On enterra donc, dit-il, Noureddin Ali avec tous les lionneurs dus à sa dignité. Bedreddin Hassan de Balsora , c'est ainsi qu'on le surnomma à cause qu'il était né dans cette ville , eut une douleur inconce-
vaille de la mort de son père. Au lieu de passer un mois , selon la coutume , il en passa deux dans les pleurs et dans la retraite , sans voir personne , et sans sortir même pour rendre ses devoirs au sultan de Balsora, lequel, irrité de cette négligence , et la regardant comme une marque de mépris pour sa cour et pour sa personne , se laissa transporter de colère. Dans sa fureur, il fit appeler le nouveau grand-visir ; car il en avait nommé un dès qu'il avait appris la mort de Noureddin Ali ; il lui ordonna de se transporter à la maison du défunt, et de la confisquer avec toutes ses autres maisons , terres et effets , sans rien laisser à Bedreddin Hassan , dont il commanda même qu'on se saisît.
« Le nouveau grand-visir, accompagné d'un grand nombre d'huissiers du palais , de gens de justice et d'autres officiers, ne différa pas de se mettre en chemin pour aller exécuter sa commission. Un des esclaves de Bedreddin Hassan , qui était par hasard parmi la foule , n'eut pas plus tôt appris le dessein du visir, qu'il prit les devans et courut en avertir son maître. H le
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trouva assis sous le vestibule de sa maison , aussi affligé que si son père n'eût fait que de mourir. Il se jeta à ses pieds tout hors d'haleine ; et , après lui avoir baisé le bas de la robe : « Sauvez-vous, seigneur, lui dit-il, sauvez-vous promptement. » « Qu'y a-t-il? lui demanda Bedreddin en levant la tête ; quelle nouvelle m'apportes- tu ? » « Seigneur, répondit -il, il n'y a pas de temps à perdre. Le sultan est dans une horrible colère contre vous , et on vient de sa part confisquer tout ce que vous avez, et même se saisir de votre personne. »
«c Le discours de cet esclave fidèle et affectionné mit l'esprit de Bedreddin Hassan dans une grande perplexité. <( Mais ne puisje , dit-il , avoir le temps de rentrer et de prendre au moins quelque argent et des pierreries ? » «< Seigneur, réphqua l'esclave , le grand- visir sera dans un moment ici. Partez tout à l'heure , sauvez-vous. » Bedreddin Hassan se leva vite du sofa où il était, mit les pieds dans ses babouches; et, après s'être couvert la tête d'un bout de sa robe pour se cacher le visage , s'enfuit sans savoii' de quel côté il devait tourner
ses pas , pour échapper au danger qui le menaçait. La première pensée qui lui vint , fut de gagner en diligence la plus prochaine porte de la ville. Il courut sans s'arrêter jusqu'au cimetière public; et, comme la nuit approchait , il résolut de l'aller passer au tombeau de son père. C'était un édifice d'assez grande apparence, en forme de dôme, que Noureddin Ali avait fait bâtir de son vivant ; mais il rencontra eu chemin un Juif fort riche , qui était banquier et marchand de profession. Il revenait d'un lieu où quelque affaire l'avait appelé , et il s'en retournait dans la ville. Ce Juif, ayant reconnu Bedreddin , s'arrêta et le salua fort respectueusement— »
En cet endroit, le jour, venant à paraître, imposa silence à Scheherazade , qui reprit son discours la nuit suivante.
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XCVIP NUIT.
Sire, dit -elle, le calife écoutait avec beaucoup d'attention le grand-visir Giafar, qui continua de cette manière :
« Le Juif, poursuivit-il , qui se nommait Isaac, après avoir salué Bedreddia Hassan, et lui avoir baisé la main, lui dit : « Seigneur, oserai-je prendre la liberté de vous demander où vous allez à l'heure qu'il est, seul en apparence, un peu agité? Y a-t-il quelque chose qui vous fasse de la peine? » « Oui, répondit Bedreddin : je me suis endormi tantôt , et d sns mon sommeil mon père m'est apparu. Il avait le regard terrible, comme s'il eût été dans une grande colère contre moi. Je me suis réveillé en sursaut et plein d'eifroi, et je suis parti aussitôt pour venir faire ma prière sur son tombeau. » « Seigneur, reprit le Juif, qui ne pouvait pas savoir pourquoi Bedreddin Hassan était sorti de la ville , comme le feu grand- visir votre père et mon
seigneur, d'Iieiueuse mémoire , avait chargé en marchandises plusieurs vaisseaux qui sont encore en mer et qui vous appartiennent , je vous supphe de m'accorder la préférence sur tout autre marchand. Je suis en état d'acheter, argent comptant , la charge de tous vos vaisseaux ; et , pour commencer, si vous voulez bien m'abandonner celle du premier qui arrivera à bon port, je vais vous compter mille sequins. Je les ai ici dans ma bourse, et je suis prêta vous les livrer d'avance. » En disant cela, il tira une grande bourse cru'il avait sous son bras , par-dessous sa robe , et la lui montra cachetée de son cachet.
<t Bedreddin Hassan , dans Félat où il élait, chassé de chez lui, et dépouillé de tout ce qu'il avait au monde , regarda la proposition du Juif comme une faveur du ciel. Il ne manqua pas de l'accepter avec beaucoup de joie. « Seigneur, lui dit alors le Juif, vous me donnez donc pour mille sequins le chargement du premier de vos vaisseaux qui arrivera dans ce port? >» « Oui, je vous le vends mille sequins, répondit Bedreddin Hassan , et c'est une chose faite.»
Le Juif aussitôt lui mit entre les mains la bourse de mille sequins , en s'ofFrant de les compter. Bedreddin lui en épargna la peine , en lui disant qu'il s'en fiait bien à lui. « Puisque cela est ainsi, reprit le Juif, ayez la bonté , seigneur, de me donner un mot d'écrit du marché que nous venons de faire. » En disant cela , il tira son écritoire qu'il avait à la ceinture ; et , après en avoir pris une petite canne bien taillée pour écrire , il la lui présenta avec un morceau de papier c^u'il trouva dans son porte-lettres; et, pendant qu'il tenait le cornet, Bedreddin Hassan écrivit ces paroles ;
« Cet écrit est pour rendre témoignage <( que Bedreddin Hassan de Baisora a vendu « au Juif Isaac , pour la somme de mille «» sequins qu'il a reçus , le chargement du « premier de ses navires qui abordera dans « ce port,
« Bedreddin Hassan de Baisora. >»
« Après avoir fait cet écrit, il le donna au Juif, qui le mit dans son porte-lettres, et qui prit ensuite congé de lui. Pendant
qu'Isaac poursuivait son chemin vers la ville, Bedreddin Hassan continua le sien vers le tombeau de son père , Noureddin Ali. En y arrivant, il se prosterna la face contre terre ; et , les yeux baignés de larmes, il se mit à déplorer sa misère. « Hélas ! disait-il , intbrtmié Bedreddin , que vas-tu devenir ? Où iras-tu chercher un asile contie l'injuste prince qui te persécute? N'était-ce pas assez d'être affligé de la mort d'un père si chéri? fallait-il que la fortune ajoutât un nouveau malheur à mes justes regrets? » H demeura long- temps dans cet état; mais enfin il se releva ; et , ayant appuyé sa tête sur le sépulcre de son père , ses douleurs se renouvelèrent avec plus de A'iolence qu'auparavant , et il ne cessa de soupirer et de se plaindre jusqu'à ce que , succombant au sommeil , il leva la tête de dessus le sépulcre , et s'étendit tout de son long sur le pavé , où il s'endormit.
« Il goûtait à peine la douceur du repos , lorsqu'un génie qui avait établi sa retraite dans ce cimetière pendant le jour, se disposant à courir le monde cette nuit , selon sa coutume , aperçut ce jeune homme dans
le tombeau de Noiireddin Ali. Il y entra; et comme Bedreddiii était couché sur le dos , il fut frappé , ébloui de l'éclat de sa beauté.... »
Le jour qui paraissait ne permit pas à Sclieliv'iiazade de poursuivre cette histoire ; mais le lendemain , à l'heure ordinaire, elle continua de cette sorte :
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XCVIIP rsLIT.
«( Quand le {jénie, reprit le grand-visir Giafar , eut attentivement considéré Bedreddin Hassan, il dit en lui-même : << A jii[jer de cette créature par sa Ijonne mine , ce ne peut être qu'un an^^e du paradis terrestre, que Dieu envoie pour mettre le monde en condjustion par sa beauté. » Enfin , après l'avoir bien regardé,- il s'éleva fort haut dans l'air, où il rencontra par hasard une fée. Ils se saluèrent l'un et l'autre ; ensuite le génie dit à la fée : <i Je vous prie de descendixi avec moi juscpi'au cimetière où' je demeure , et je vous ferai voir un
CO>'TES ARABES. 3oi
prodi(];e de beauté qui n'est pas moins digne de votre admiration que de la mienne. » La fée y consentit : ils descendirent tous deux en un instant ; et lorsqu'ils furent dans le tombeau : « Eh bien I dit le génie à la fée en lui montrant Bedreddin Hassan , avez-vous jamais vu un jeune homme mieux fait et plus beau que celui-ci ? »
« La fée examina Bedreddin avec attention ; puis , se tournant vers le génie : « Je vous avoue, lui répondit - elle , qu'il est très -bien fait; mais je viens de voir au Caire , tout à l'heure , un objet encore plus merveilleux , dont je vais vous entretenir si vous voulez m'écouter. » « Tous me ferez un très-grand plaisir, répliqua le génie. » «« Il faut donc que vous sachiez , reprit la fée ( car je vais prendre la chose de loin } , que le sultan d'P^gypte a un visir qui se nomme Scliejuseddiu 3Iohammed , et cjai a une tille âgée d'environ vingt ans. C'est la plus belle et la pins parfaite personne dont on ait jamais oui parler. Le sultan , informé par la voix pul3lique de la beauté de cette demoiselle, fit appeler le visir son père un de ces derniers jours , et lui dit : « J'ai appris
« que vous avez une fille à marier ; j'ai ente vie de l'épouser : ne voulez-vous pas bien «c me l'accorder ? » Le visir, qui ne s'attendait pas à cette proposition , en fut un peu troublé ; mais il n'en fut pas ébloui ; et , au lieu de l'accepter avec joie, ce cjue d'autres à sa place n'auraient pas manque de faire , il répondit au sultan : « Sire , je ne suis pas « digne de l'honneur que votre majesté me « veut faire , et je la supplie très-liumble- « ment de ne pas trouver mauvais que je <« m'oppose à son dessein. \ ous savez que « j'avais un frère nommé Noureddin Ali, « qui avait comme moi l'honneur d'être un <t de vos visirs. Nous eûmes ensemble une « querelle cjui fut cause qu'il disparut tout « à coup , et je n'ai point eu de ses nouvelles H depuis ce temps-là, si ce n'est que j'ai « appris, il y a c[uatre jours, qu'il est mort « à Balsora , dans la dignité de grand-x^isir <« du sultan de ce royaume. Il a laissé un <( fils ; et comme nous nous engageâmes au- « trefois tous deux à marier nos enfans en- «< semble , supposé que nous en eussions , <« je suis persuadé qu'il est mort dansl'inten- « tion de faire ce mariage. C'est pourquoi,
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« de mon côté, je voudrais accomplir ma «< promesse, et je conjure votre majesté de « me le permettre. Il y a dans cette cour <« beaucoup d'autres seigneurs qui ont des « fdles comme moi, et que vous pouvez « honorer de votre alliance. »
« Le sultan d'Egypte fut irrité au dernier point contre Scliemseddin Mohammed »
Scheherazade se tut en cet endroit , parce qu'elle vit paraître le jour. La nuit suivante , elle reprit le fil de sa narration , et dit au sultan des Indes, en faisant toujours parler le visir Giafar au calife Haroun Alraschid :
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