‹ Les milles et une nuits, contes arabes;Chapitre 4 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

vieillard, soutenu par deux esclaves, et le visa^je baigné de larmes , lui jeta le premier un peu de terre ; après quoi les esclaves en comblèrent la fosse.

« Cela étant fait, l'ameublement de la demeure souterraine fut enlevé et endiarqué avec le reste des provisions. Ensuite le vieillard, accablé de douleur, ne pouvant se soutenir , fut mis sur une espèce de brancard , et transporté dans le vaisseau , qui remit à la voile. Il s'éloigna de l'île en peu de temps, et je le perdis de vue »

Le jour , qui éclairait déjà l'appartement du sultan des Indes , obligea Sclieberazade à s'arrêter en cet endroit. Scliahriar se leva à son ordinaire , et , par la même raison que le jour précédent , prolongea encore la vie de la sultane , qu'il lais.sa avec Dinarzade.

LVIP NUIT.

Le lendemain , Sclielierazade , poursuivant les aventures du troisième calender, dit : « Ma sœur , vous saurez que ce prince continua de les raconter ainsi à Zobéide et à sa compagnie :

« Après le départ , dit -il , du vieillard, de ses esclaves et du navire , je restai seul dans l'île : je passais la nuit dans la demeure souterraine , qui n'avait pas été rebouchée, et le jour je me promenais autour de l'île , et m'arrêtais dans les endroits les plus propres à prendre du repos, quand j'en avais besoin.

« Je menai cette vie ennuyeuse pendant un mois. Au bout de ce temps-là , je m'aperçus que la mer diminuait considérablement , et cjue l'ile devenait plus grande ; il semblait que la terre -ferme s'approchait. Effectivement , les eaux devinrent si basses , qu'il n'y avait plus qu'un petit trajet de mer entre moi et la terre -ferme.

Je le traversai, et n'eus de l'eau que jusqu'à mi-jambe. Je marchai si long -temps sur la plage et sur le sable, que j'en fus très-fatigué. A la fin , je gagnai un teiTain plus ferme ; et j'étais déjà assez éloigné de la mer, lorsque je vis fort loin devant moi comme un grand feu , ce qui me donna c|uelque joie, u Je trouverai quelqu'un , disais-je, et il n'est pas possible que ce feu se soit allumé de lui-même. i> Mais, à mesure que je m'en approchais , mon erreur se dissipait, et je reconnus bientôt que ce que j'avais pris pour du feu était un château de cuivre rouge , que les rayons du soleil faisaient paraître de loin comme enflammé.

« Je m'arrêtai près de ce château, et m'assis , autant pour en considérer la structure admirable , que pour me remettre un peu de ma lassitude. Je n'avais pas encore donné à cette maison magnifique toute l'attention qu'elle méritait, quand j'aperçus dix jemies hommes fort bien faits , qui paraissaient venir de la promenade. Mais ce qui me parut assez surprenant , ils étaient tous borgnes de l'œil droit. Ils accompa-

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gnaient un vieillard d'une taille haute et d'un air vénérable.

« J'étais étrangement étonné de rencontrer tant de borgnes à la fois , et tous privés du même œil. Bans le temps que je cherchais dans mon esprit par quelle aventure ils pouvaient être rassemblés, ils m'abordèrent , et me témoignèrent de la joie de me voir. Après les premiers complimens, ils me demandèrent ce c[ui m'avait amené là. Je leur repondis que mon histoire était un peu longue , et que s'ils voulaient prendre la peine de s'asseoir, je leur donnerais la satisfaction qu'ils souhaitaient. Ils s'assirent , et je leur racontai ce qui m'était arrivé depuis que j'étais sorti de mon royaume jusqu'alors ; ce qui leur causa une grande surprise.

« Après que j'eus achevé mon discours , ces jeunes seigneurs me prièrent d'entrer avec eux dans le château. J'acceptai leur offre ; nous traversâmes une enfilade de salles , d'antichambres , de chambres et de cabinets fort proprement meublés , et nous arrivâmes dans un grand salon , où il y avait en rond dix petits sofas bleus et

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séparés , tant pour s'asseoir et se reposer le jour que pour doriuir la nuit. Au milieu de ce rond était un onzième sofa , moins élevé et de la même couleur , sur lequel se plaça le vieillard dont on a parlé ; et les jeunes seigneurs s'assirent sur les dix autres.

« Comme chaque sofa ne pouvait tenir qu'une personne , un de ces jeunes gens me dit : « Camarade , asseyez-vous sur le tapis, au milieu de la place , et ne vous informez de quoi que ce soit qui nous regarde , non plus fjue du sujet pourquoi nous sommes tous borgnes de l'œil droit ; contentez-vous de voir, et ne portez pas plus loin votre curiosité . »

« Le vieillard ne demeura pas longtemps assis ; il se leva et sortit ; mais il revint quelques mcmens après, apportant le souper des dix seigneurs, auxquels il distribua à chacun sa portion en particulier. Il me servit aussi la mienne , que je mangeai seul à l'exemple des autres; et, sur la fin du repas , le même vieillard nous présenta une tasse de vin à chacun.

«t Mon histoire leur avait paru si ex-

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traordinaire , qu'ils me la firent répéter à l'issue du souper , et elle donna lieu à un entretien qui dura une grande partie de la nuit. Un des seigneurs , faisant réflexion qu'il était tard , dit au vieillard : « Tous voyez qu'il est temps de dormir, et vous ne nous apportez pas de quoi nous acquitter de notre devoir. » A ces mots , le vieillard se leva, et entra dans un cabinet, d'où il apporta sur sa tète dix bassins l'un après l'autre , tous couverts d'une étoffe bleue. Il en posa un avec un flambeau devant chaque seigneur.

« Ils découvrirent leurs bassins, dans lesquels il y avait de la cendre , du charbon en poudre , et du noir à noircir. Ils mêlèrent toutes ces choses ensemble , et commencèrent à s'en frotter et Ijarj^ouiller le visage , de manière qu'ils étaient affreux à voir. Après s'être noircis de la sorte , ils se mirent à pleurer , à se lamenter et à se frapper la tête et la poitrine , en criant sans cesse : « Voilà le finiit de notice oisiveté et de nos débauches! »

« Ils passèrent presque toute la nuit dans cette étrange occupation. Ils la cessèrent

enfin; après quoi le vieillard leur apporta de l'eau , dont ils se lavèrent le visage et les mains ; ils quittèrent aussi leurs habits , qui étaient gâtés , et en prirent d'autres ; de sorte qu'il ne paraissait pas qu'ils eussent rien fait des choses étonnantes dont je venais d'être spectateur.

« Jugez , madame , de la contrainte où j'avais été durant tout ce temps-là. J'avais été mille fois tenté de rompre le sdence que ces seigneurs m'avaient imposé , pour leur faire des questions; et il me fut impossible de dormir le reste de la nuit.

u Le jour suivant , d'abord que nous fûmes levés, nous sortîmes pour prendre l'air, et alors, je leur dis: « Seigneurs, je vous déclare que je renonce à la loi que vous me prescrivîtes hier au soir ; je ne puis l'obseiTer. Yous êtes des gens sages , et vous avez tous de l'esprit infiniment , vous me l'avez fait assez connaître ; néanmoins je vous ai vu faire des actions dont toutes autres personnes que des insensés ne peuvent être capables. Quelque malheur qui puisse m'arriver , je ne saurais m'empêcher de vous demander pourquoi vous vous êtes

barbouillé le visage de cendre , de charbon et de noir à noircir , el enfin pourquoi vous n'avez tous qu'un œil ; il faut que quelque chose de singulier en soit la cause ; c'est pourquoi je vous conjure de satisfaire ma curiosité. » A des instances si pressantes , ils ne répondirent rien , sinon que les demandes que je leur faisais ne me regardaient pas ; que je n'y avais pas le moindre intérêt, et que je demeurasse eu repos.

« Nous passâmes la journée à nous entretenir de choses indifférentes ; et cjuand la nuit fut venue , après avoir tous soupe séparément , le vieillard apporta encore les bassins bleus , les jemies seigneurs se barbouillèrent ; ils pleurèrent, se frappèrent et crièrent : <« Voilà le fruit de notre <i oisiveté et de nos débauches. >> Ils firent le lendemain et les nuits suivantes la même action.

« A la fin je ne pus résister à ma curiosité, et je les priai très-sérieusement de la contenter , ou de m'enseigner par quel chemin je pourrais retourner dans mon royaume ; car je leur dis qu'il ne m'était pas possible de

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cleineurcr plus long-temps avec eux , et d'avoir toutes les nuits un spectacle si extraordinaire , sans qu'il me fût permis d'en savoir les motifs.

« Un des seigneurs me répondit pour tous les autres : « Ne vous étonnez pas de notre conduite à votre égard; si jusqu'à présent nous n'avons pas cédé à vos prières, ce n'a été que par une pure amitié pour vous , et que pour vous épargner le chagrin d'être réduit au même état où vous nous voyez. Si vous voulez bien éprouver notre malheureuse destinée, vous n'avez qu'à parler , nous allons vous donner la satisfaction que vous nous demandez. » Je leur dis que j'étais résolu à tout événement. <( Encore une fois, reprit le même seigneur , nous vous conseillons de modérer votre curiosité ; il y va de la perte de votre œil droit. » « Il n'importe, reparti s-je ; je vous déclare que si ce malheur m'arrive, je ne vous en tiendrai pas coupables, et que je ne l'imputerai qu'à moi-même. » lime représenta encore que quand j'aurais perdu un œil , je ne devais point espérer de demeurer avec eux, supposé que j'eusse cette pensée,

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parce que leur nombre était complet , et qu'il ne pouvait pas être augmenté. Je leur dis que je me ferais un plaisir de ne me séparer jamais d'aussi lionnctes gens qu'eux ; mais que si c'était une nécessité , j'étais prêt encore à m'y soumettre, puisque à quelque prix que ce fut, je souhaitais qu'ils m'accordassent ce que je leur demandais.

« Les dix seigneurs , voyant que j'étais inébranlaljle dans ma résolution , prirent un mouton qu'ils égorgèrent, et après lui avoir ôté la peau , ils me présentèrent le couteau dont ils s'étaient servis , et me dirent : u Prenez ce couteau ; il vous servira dans l'occasion que nous vous dirons bientôt. Nous allons vouscoudre dans cette peau, dont il faut que vous vous enveloppiez ; ensuite nous vous laisserons sur la place , et nous nous retirerons. Alors un oiseau d'une grosseur énorme, qu'on appelle Pioc'*^, paraîtra dans l'air , et , vous prenant pour un mouton , fondra sur vous, et vous enlèvera jusqu'aux nues ; mais que cela ne vous

* Ou Ruch : oiseau fabuleux, qui joue un grand rôle dans les contes arabes.

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épouvante pas. Il reprendra son vol vers la terre , et vous posera sur la cime d'une montagne. D'abord que vous vous sentirez à terre , fendez la peau avec le couteau , et développez-vous. Le Roc ne vous aura pas plus tôt vu qu'il s'envolera de peur , et vous laissera libre. Ne vous arrêtez point ; marchez jusqu'à ce que vous arriviez à un château d'une grandeur prodigieuse , tout couvert d'une plaque d'or , de grosses émeraudes et d'autres pierreries fines. Présentez-vous à la porte , qui est toujours ouverte, et entrez. Nous avons été dans ce château tous tant que nous sommes ici.

Nous ne vous disons rien de ce que nous y avons vu , ni de ce qui nous est arrivé ; vous l'apprendrez par vous-même. Ce que nous pouvons vous dire , c'est qu'il nous en coûte à cliacun notre œil droit; et la pénitence dont vous avez été témoin est une chose que nous sommes obligés de faire pour y avoir été. L'histoire de chacun de nous en particulier est remplie d'aventures extraordinaires , et on en ferait un gros livre ; mais nous ne pouvons vous en dire davan-

En achevant ces mots , ScLelierazade interrompit son conte et dit au sultan des Indes : « Sire , comme ma sœur m'a réveillée aujourd'hui un peu plus tôt que de coutume , je commençais à craindre d'ennuyer votre majesté ; mais voilà le jour qui paraît à propos , et m'impose silence. » La curiosité de Schahriar l'emporta encore sur le serinent cruel qu'il avait fait.

LVIIP NUIT.

DiNAivzADE ne fut pas si matineuse cette nuit que la précédente ; elle ne laissa pas néanmoins d'appeler la sultane avant le jour, et de prier sa sœur de continuer l'histoire du troisième calender. Scheherade la poursuivit ainsi, en faisant toujours parler le calender à Zobéide :

«< Madame , un des dix sei(j;neurs Lor^jnes m'ayant tenu le discours que je viens de vous rapporter , je m'enveloppai dans la peau de mouton , muni du couteau qui

m'avait été donné ; et, après que les jeunes seigneurs eurent pris la peine de me coudre dedans , ils me laissèrent sur la place , et se retirèrent dans le salon. Le roc dont ils m'avaient parlé , ne fut pas long-temps à se faire voir ; il fondit sur moi , me prit entre ses griffes, comme un mouton , et me trans^ porta au haut d'une montagne.

« Lorsque je me sentis à terre . je ne manquai pas de me servir du couteau ; je fendis la peau , me développai , et parus devant le roc, qui s'envola dès qu'il m'aperçut. Ce roc est un oiseau blanc , d'une grandeur et d'une grosseur monstrueuses. Pour sa force, elle est telle , qu'il enlève les éléphans dans les plaines , et les porte sur le sommet des montagnes , où il en fait sa pâture.

K Dans l'impatience cpie j'avais d'arriver au château , je ne perdis point de temps , et je pressai si bien le pas, qu'en moins d'une demi-journée je m'y rendis ; et je puis dire que je le trouvai encore plus beau qu'on ne me l'avait dépeint. La porte était ouverte. J'entrai dans une cour carrée et si vaste , qu'il y avait autour quatre-vingt-dix-neuf portes de bois de sandal et d'aloès , et une d'or,

sans compter celle de plusieurs escaliers magnifiques qui conduisaient aux appartemens d'en haut , et d'autres encore que je ne voyais pas. Les cent que je dis donnaient entrée dans des jardins ou des magasins remplis de richesses , ou enfin dans des lieux qui renfermaient des choses surprenantes à voir.

M Je vis en face une porte ouverte , par où j'entrai dans un grand salon, où étaient assises quarante jeunes dames d'une beauté si parfaite que l'imagination même ne saurait aller au-delà. Elles étaient habillées très -magnifiquement. Elles se levèrent toutes ensemble , sitôt qu'elles m'aperçurent ; et , sans attendre mon compliment , elles me dirent, avec de grandes démonstrations de joie: « Brave seigneur, soyez le bienvenu , soyez le bienvenu ; » et une d'entre elles prenant la parole pour les autres : « H y a long -temps, dit -elle, que nous attendions un cavalier comme vous. Yotre air nous marque assez que vous avez toutes les bonnes quahtés que nous pouvons souhaiter, et nous espérons que vous ne tiouverez pas notre com-

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pagnie désagréable et indigne de vous. » <c Après beaucoup de résistance de ma part , elles nie forcèrent de ni'asseoir dans une place un peu élevée au-dessus des leurs. Comme je témoignais que cela me faisait de la peine : « C'est votre place, me dirent-elles; vous êtes de ce moment notre seigneur , notre maître et notre juge , et nous sommes vos esclaves , prêtes à recevoir vos commande mens. »

«< Rien au monde , madame , ne m'étonna tant que l'ardeur et l'empressement de ces belles filles à me rendre tous les services imaginables. L'une apporta de l'eau chaude , et me lava les pieds ; une autre me versa de l'eau de senteur sur les mains; celles-ci apportèrent tout ce qui était nécessaire pour me faire changer d'habillejnent ; celles-là servirent une collation magnifique ; et d'autres enfin se présentèrent le verre à la main , prêtes à me verser d'un vin délicieux ; et tout cela s'exécutait sans confusion , avec un ordre , une union admirables et des manières dont j'étais charmé. Je bus et mangeai. Après quoi toutes les dames, s'étant placées au-

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tour de moi, me demandèrent une relation démon voyage. Je leur fis le récit de mésaventures, qui dura jusqu'à l'entrée de

la nuit »

Sclieberazade s'étant arrêtée en cet endroit, sa sœur lui en demanda la raison. «( Ne voyez-vous pas bien qu'il est jour? répondit la sultane ; pourquoi ne m'avezvous pas plus tôt éveillée? » Le sultan, à qui l'arrivée du calender au palais des quarante belles dames promettait d'agréables cboses , ne voulant pas se priver du plaisir de les entendre , différa encore la mort de la sultane.

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