‹ Les milles et une nuits, contes arabes;Chapitre 41 sur 41 · CX' NUIT · texte numérisé non relu

CX' NUIT

« Sire , le petit Agib , piqué des plaisanteries de ses compagnons , sortit brusquement de l'école, et retourna au logis en pleurant. Il alla d'abord à l'appartement de sa mère Dame de beauté , laquelle , alarmée de le voir si affligé , lui en demanda le sujet avec empressement. Il ne put répondre que par des paroles entrecoupées de sanglots , tant il était pressé de sa douleur ; et ce ne fut qu'à plusieurs reprises qu'il put raconter la cause mortifiante de son affliction. Quand il eut achevé : « Au nom de Dieu , ma mère , ajouta-t-il j dites-moi , s'il

VOUS plaît , quel est mon père. » <t Mon fils, répondit-elle , votre père est le visir Schemseddin Mohammed, qui vous embrasse tous les jours. » « Tous ne me dites pas la vérité , reprit-il ; ce n'est pas mon père , c'est le vôtre. Mais moi, de quel père suis -je fds? >» A cette demande, Dame de beauté' rappelant dans sa mémoire la nuit de ses noces , suivie d'un si lon(5 veuvage , commença à répandre des larmes , en regrettant amèrement la perte d'un époux aussi aimable que Bedreddin.

« Dans le temps que Dame de beauté pleurait d'un côté et Agib de l'autre, le visir Schemseddin I\Iohammed entra , et voulut savoir la cause de leur affliction. Dame de beauté la lui appiit , et lui raconta la mortification qu'Agib avait reçue à l'école. Ce récit toucha vivement le visir, cjui joignit ses pleurs à leurs larmes , et qui, jugeant par là que tout le monde tenait des discours contre l'honneur de sa fdle, en fut au désespoir. Frappé de cette cruelle pensée , il alla au palais du sultan ; et , après s'être prosterné à ses pieds , il le supplia très - humblement de lui accorder

la permission de faire un voyage dans les provinces du Levant, et particulièrement à Balsora, pour aller chercher son neveu Bedreddin Hassan , disant qu'il ne pouvait souffrir qu'on pensât dans la ville qu'un génie eût couché avec sa fille Dame de beauté. Le sultan entra dans les peines du visir , approuva sa résolution , et lui permit de l'exécuter ; il lui fit même expédier une patente par laquelle il priait , dans les termes les plus obligeans, les princes et les seigneurs des lieux où pourrait être Bedreddin , de consentir que le visir l'emmenât avec lui.

<t Schemseddin Mohammed iîe trouva pas de paroles assez fortes pour remercier dignement le sultan de la bonté qu'il avait pour lui. Il se contenta de se prosterner devant ce prince une seconde fois ; mais les larmes qui coulaient de ses yeux marquèrent assez sa reconnaissance. Enfin, il prit congé du sultan , après lui avoir souhaité toutes sortes de prospérités. Lorsqu'il fut de retour au logis , il ne songea qu'à disposer toutes choses pour son départ. Les prépaiatifs en furent faits avec tant de di-

Lgeuce , qu'au bout de quatre jours il partit , accompagné de sa fille Dame de beauté,

et d'Agib, son petit-iils )>

Scheherazade , s'apercevant que le jour commençait à paraître , cessa de parler en cet endroit. Le sultan des Indes se leva, fort satisfait du récit de la sultane, et résolu d'ejitendre la suite de cette histoire. Scheherazade contenta sa curiosité la nuit suivante, et reprit la parole dans ces termes :

CXP NUIT.

SiFxE , le grand - visir Giafar adressant toujours la parole au calife Haroun Ahaschid :

« Schemseddin ?>Iohammed , dit-il , prit la route de Damas avec sa fille Dame de beauté et Agib , son petit- fils. Ils inarclièrent dix-neuf jours de suite sans s'arrêter en nul endroit ; mais , le vingtième , étant arrivés dans une fort belle prairie peu éloignée des portes de Damas , ils mirent pied

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à terre , et firent dresser leurs tentes sur le bord d'une rivière qui passe au travers de la ville, et rend ses environs trèsagréables.

« Le visir Sciiemseddin I\Ioliammed déclara qu'il voulait séjourner deux jours dans ce beau lieu , et que le troisième il continuerait son voyage. Cependant il permit aux gens de sa suite d'aller à Damas. Ils profitèrent presque tous de cette permission ; les uns poussés par la curiosité de voir une ville dont ils avaient ouï parler si avantageusement , les auties pour y vendre des marchandises d'Egypte qu'ils avaient apportées , ou pour y aclieter des étoffes et des raretés du pays. Dame de beauté, souliai tant que son fds Agib eiit aussi la satisfaction de se promener dans cette célèbreville, ordonna à l'eunuque noir qui servait de gouverneur à cet enfant , de l'y conduire, et de bien prendre garde qu'il ne lui arrivât quelque accident.

« Agib, magnifiquement babillé, se mit en marche avec l'eunuque , qui avait à la main une grosse canne. Ils ne furent pas plus tut entrés daus la ville , qu'Agib , qui

était beau comme le jour, attira sur lui les yeux cle tout le monde. Les uns sortaient de leurs maisons pour le voir de plus près ; les autres mettaient la tète aux fenêtres; et ceux qui passaient dans les rues ne se contentaient pas de s'ariétcr pour le regarder, ils l'accompagnaient pour avoir le plaisir de le considérer plus long-temps. Enfin , il n'y avait personne qui ne l'admirât et qui ne donnât mille bénédictions au père et à la mère qui avaient mis au monde un si bel enfant. L'eunuque et lui arrivèrent par hasard devant la boutique où était Bedreddin Hassan , et là, ils se virent entourés d'une si grande foule du peuple , qu'ils furent obligés de s'arrêter.

« Le pâtissier qui avait adopté Bedreddin Hassan, était mort depuis quelques années, et lui avait laissé, comme à son héritier, sa boutique avec tous ses autres biens. Bedi'eddin était donc alors maitre de la boutique , et il exerçait la profession de pâtissier si habilement, qu'il était en grande réputation dans Damas. Voyant que tant de monde , assemblé devant sa porte , regardait avec beaucoup d'attention Agil)

et l'eimuque noir, il se mit à les regarder

aussi »

Scheherazade , à ces mots , voyant paraître le jour, se tut. Sclialiriar se leva, fort impatient de savoir ce qui se passerait entre Agib et Bedreddin. La sultane satisfit sonimpatience sur la fin de la nuit suivante, et reprit ainsi la parole :

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CXIP NUIT.

« Bedreddin Hassan, poursuivit le visir Giafar, ayant jeté les yeux particulièrement sur Agib , se sentit aussitôt tout ému , sans savoir pourquoi. Il n'était pas frappé, comme le peuple, de l'éclatante beauté de ce jeune garçon; son trouble et son émotion avaient une autre cause qui lui était inconnue : c'était la force du sang qui agissait dans ce tendre père, lequel, interrompant ses occupations, s'approclia d'Agib , et lui dit d'un air engageant : « Petit seigneur, qui m'avez gagné l'âme, faites -moi la gidce d'entrer dans ma bou-

tique et de manger quelque chose de ma façon, afin que pendant ce temps- là j'aie le plaisir de vous admirer à mon aise. » Il prononça ces paroles avec tant de tendresse que les larmes lui en vinrent aux yeux. Le petit Agib en fut touché, et se tourna vers l'eunuque : « Ce bon homme , lui dit -il , a une physionomie qui me plaît; et il me parle d'une manière si affectueuse , que je ne puis me défendre de faire ce qu'il souhaite. Entrons chez lui , et mangeons de sa pâtisserie. » «< Ahl vraiment I lui dit l'esclave, il ferait beau voir qu'un fils de visir comme vous , entrât dans la boutique d'un pâtissier pour y manger ; ne croyez pas que je le souffre. » » Hélas! mon petit seigneur , s'écria alors Bedreddin Hassan, on est bien cruel de confier votre conduite à un homme qui vous traite avec tant de dureté. » Puis s'adressant à l'eunuque : « Mon bon ami, ajouta-t-il, n'empêchez pas ce jeune seigneur de m'accorder la grâce que je lui demande ; ne me donnez pas cette mortification. Faites-moi plutôt l'honneur d'entrer avec lui chez moi ; et par là vous ferez connaître que si

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VOUS êtes brun au deliois comme la châtaigne, vous êtes blanc aussi au dedans comme elle. Savez-vous bien , poursuivitil, que je sais le secret de vous rendre blanc, de noir que vous êtes? » L'eunuque se mit à rire à ce discours , et demanda à Cedreddin ce que c'était que ce secret. « Je vais vous l'apprendre, répondit-il. » Aussitôt , il lui récita des vers à la louange des eunuques noirs , disant que c'était par leur ministère que l'honneur des sultans, des princes et de tous les grands, était en sûreté. L'eunuque fut charmé de ces vers ; et , cessant de résister aux prières de Bedreddin , laissa entrer Agib dans sa lx)utique , et y entra aussi lui-même.

«c Bedreddin Hassan sentit une extrême joie d'avoir obtenu ce qu'il avait désiré avec tant d'ardeur; et se remettant au travail qu'il avait interrompu : « Je faisais , dit -il , des tartes à la crème ; il faut , s'il vous plaît, que vous en mangiez ; je suis persuadé que vous les trouverez excellentes ; car ma mère, qui les fait admiral>lement bien, m'a appris à les faire, et l'on vient en prendre chez moi de tous les endroits de U. .20,

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cette ville. » En achevant ces mots, il tira du four une tarte à la crème; et, après avoir mis dessus des grains de grenade et du sucre , il la servit devant Agib , qui la trouva délicieuse. L'eunuque , à qui Bedreddin en présenta aussi , en porta le même jugement.

« Pendant qu'ils mangeaient tous deux , Bedreddin Hassan examinait Agib avec une gi-ande attention ; et se représentant , eu le regardant , qu'il avait peut-être un semblable fils de la charmante épouse dont il avait été sitôt et si cruellement séparé, cette pensée fit couler de ses yeux quelques larmes. Il se préparait à faiie des questions au petit Agib sur le sujet de sou voyage à Damas ; mais cet enfant n'eut pas le temps de satisfaire sa curiosité , parce que l'eunuque, qui le pressait de s'en retourner sous les tentes de son aieul , l'emmena dès qu'il eut mangé. Bedreddin Hassan ne se contenta pas de les suivre de l'œil , il ferma sa boutique promptement , et marcha sur leurs pas »

Scheherazade , en cet endroit , remai'qùant qu'il était jour, cessa de poursuivre

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eette histoire. Schahriar se leva, résolu de l'entendre tout entière , et de laisser vivre la sultane jusqu'à ce temps-là.

fi:n du second volume.

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