LX- NUIT
Le lendemain , la sultane , à son réveil , dit à Dinarzade : « Yoici de quelle manière le troisième calender reprit le fil de sa merveilleuse histoire :
<c J'avais , dit- il, à peine achevé de m'habiller le lendemain, que les trente -neuf autres dames vinrent dans mon appartement , toutes parées autrement que le jour précédent. Elles me souhaitèrent le bonjour, et me demandèrent des nouvelles de ma santé. Ensuite elles me conduisirent au bain , où elles me lavèrent elles-mêmes , et me rendirent malgré moi tous les services dont on y a besoin ; et , lorsque j'en sortis, elles me firent prendre un autre habit , qui était encore plus magnitique que le premier.
« Nous passâmes la journée presque toujours à table , et , quand l'heure de se coucher fut venue , elles me prièrent encore de choisir une d'entre elles pour me tenir
compagnie. Enfin, madame, pour ne vous point ennuyer en répétant toujours la même chose , je vous dirai que je passai une année entière avec les quarantes dames , en les recevant dans mon lit l'une après l'auti^e , et que pendant tout ce temps -là cette vie voluptueuse ne fut point interrompue par le moindre chagrin.
« Au bout de l'année ( rien ne pouvait me surprendre davantage ) , les quarante dames , au lieu de se présenter à moi avec leur gaîté ordinaire , et de me demander comment je me portais , entrèrent un matin dans mon appartement , les joues baignées de pleurs. Elles vinrent m'embrasser tendrement l'une après l'autre , en me disant : <t Adieu , cher prince ; adieu , il faut que nous vous quittions. « Leurs larmes m'attendrirent. Je les suppUai de me dire le sujet de leur afiliction et de cette séparation dont elles me parlaient. « Au nom de Dieu , mes belles dames , ajoutai-je , apprenez-moi s'il est en mon pouvoir de vous consoler , ou si mon secours vous est inutile. » Au lieu de me répondre précisément : « Plût à Dieu, dirent-elles, que nous
ne vous eussions jamais vu ni connu! Plusieurs cavaliers , avant vous , nous ont fait l'honneur de nous visiter ; mais pas un n'avait cette grâce , cette douceur , cet enjouement et ce mérite que vous aACz. Nous ne savons comment nous pourrons vivre sans vous. » En achevant ces paroles , elles recommencèrent à pleurer amèrement.
« Mes aimables dames , repris-je , de grâce ne me faites pas languir davantage ; ditesmoi la cause de votre douleur. » " Hélas ! répondirent - elles , quel autre sujet serait capable de nous affliger, que la nécessité de nous séparer de vous ? Peut - être ne nous reverrons -nous jamais I Si pourtant vous le vouliez bien , et si vous aviez assez de pouvoir sur vous pour cela, il ne serait pas impossible de nous rejoindre. » « Mesdames, repartis- je, je ne comprends rien à ce que vous dites; je vous prie de me parler plus clairement. » <( Eh bien! dit une d'elles, pour vous satisfaire, nous vous dirons que nous sommes toutes princesses , filles de rois. Nous vivons ici ensemble avec l'agrément que vous avez vu ; mais, au bout de chaque année, nous
sommes obligées de nous absenter pendant quarante jours pour des devoirs indispensables , qu'il ne nous est pas permis de révéler : après quoi nous revenons dans ce château. L'année est finie d'hier, il faut que nous vous quittions aujourd'hui : c'est ce qui fait le sujet de notre affliction. Avant de partir, nous vous laisserons les clefs de toutes choses , particulièrement celles des cent portes , où vous trouverez de quoi contenter votre curiosité , et adoucir votre solitude pendant notre absence. Mais, pour votre bien et pour notre intérêt particulier, nous vous recommandons de vous abstenir d'ouvrir la porte d'or. Si vous l'ouvrez , nous ne vous reverrons jamais , et la crainte que nous en avons augmente notie douleur. Nous espérons que vous profiterez de l'avis que nous vous donnons. Il y va de votre repos et du bonheur de votre vie : prenez - y garde. Si vous cédiez à votre indiscrète curiosité , vous vous feriez un tort considérable. Nous vous conjurons donc de ne pas commettre cette faute , et de nous donner la consolation de vous reU'ouver ici dans quarante jours,
Nous emporterions bien la clef de la porte d'or avec nous , mais ce serait faire une offense à un prince tel que vous , que de douter de sa discrétion et de sa retenue.... «
Schelierazade voulait continuer , mais elle vit paraître le jour. Le sultan , curieux de savoir ce que ferait le calender, seul dans le château après le départ des quarante dames , remit au jour suivant à s'en éclaircir.
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L'officieuse Dinarzade , s'évant réveillée assez long -temps avant le jour, appela la sultane, en lui disant : « Songez, ma sœur, qu'il est temps de raconter au sultan , notre seigneur, la suite de l'histoire que vous avez commencée. » Schelierazade alors , s'adressant à Schahriar, lui dit : « Sire , votre majesté .saura que le calender poursuivit ainsi son histoire :
« Madame , dit ^ il , le discours de ces
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belles princesses me causa une véritable douleur. Je ne manquai pas de leur témoigner que leur absence me causerait beaucoup de peine , et j e les remerciai des bons avis qu'elles me donnaient. Je les assurai que j'en profiterais , et cjue je ferais des choses encore plus difficiles pour me procurer le bonheur de passer le reste de mes jours avec des dames d'un si rare mérite. Nos adieux furent des plus tendres : je les embrassai toutes l'une après l'autre ; elles partirent ensuite , et je restai seul dans le château.
« L'agrément de la compagnie , la bonne chère , les concerts , les plaisirs m'avaient tellement occupé durant l'année , que je n'avais pas eu le temps ni la moindre envie de voir les merveilles qui pouvaient être dans ce palais enchanté. Je n'avais pas même fait attention à mille objets admirables que j'avais tous les jours devant les yeux, tant j'avais été charmé de la beauté des dames , et du plaisir de les voir uniquement occupées du soin de me plaire. Je fus sensiblement affligé de leur départ; et, quoiquQ leur absence ne dût être que de
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quarante jours, il me parut que j'allais passer un siècle sans elles.
«< Je me promettais bien de ne pas oul)lier l'avis important qu'elles m'avaient donné , de ne pas ouvrir la porte d'or ; mais comme , à cela près , il m'était permis de satisfaire ma curiosité , je pris la première des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre.
«< J'ouvris la première porte , et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel je crois que dans l'univers il n'y en a point qui soit comparable. Je ne pense pas même que celui que notre religion nous promet après la mort puisse le surpasser. La symétrie , la propreté , la disposition admirable des arbres , l'abondance et la diversité des fruits de mille espèces inconnues , leur fraîcheur , leur beauté , tout ravissait ma vue. Je ne dois pas négliger, madame , de vous faire remarquer que ce jardin délicieux était arrosé d'une manière fort singulière : des rigoles , creusées avec art et proportion , portaient de l'eau abondamment à la racine des arbres qui en avaient besoin pour pousser leurs premières feuilles et
leurs fleurs; d'autres en portaient moins à ceux dont les fruits étaient déjà noués; d'autres encore moins à ceux où ils grossissaient; d'autres n'en portaient que ce qu'il en fallait précisément à ceux dont le fruit avait acquis une grosseur convenable , et n'attendait plus que la maturité , mais cette grosseur surpassait de beaucoup celle des fruits ordinaires de nos jardins. Les autres rigoles enfin qui aboutissaient aux arbres dont le fruit était miir, n'avaient d'humidité que ce qui était nécessaire pour le conserver dans le même état sans le corrompre. Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu ; et je n'en serais jamais sorti , si je n'eusse pas conçu dès -lors une plus grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis , l'esprit rejnpli de ces merveilles ; je fermai la porte, et j'ouvris celle qui suivait.
«< Au lieu d'un jardin de fruits , j'en trouvai un de fleurs qui n'était pas moins singulier dans son genre. Il renfermait un parterre spacieux , arrosé , non pas avec la même profusion que le précédent, mais
avec un plus grand ménagement , pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur n'en avait besoin. La rose, le jasmin , la violette , le narcisse , l'hyacinthe , l'anémone , la tulipe , la renoncule , l'œillet , le lis, et une infinité d'autres fleurs qui ne fleurissaient ailleurs qu'en difl^érens temps, se trouvaient là fleuries toutes à la fois ; et rien n'était plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin.
K J'ouvris la troisième porte ; je trouvai une volière très-vaste. Elle était pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs , du plus fin , du moins commun. La cage était de sandal et de bois d'aloès ; elle renfermait une infinité de rossignols , de chardonnerets , de serins , d'alouettes , et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avais entendu parler de ma vie. Les vases où étaient leur grain et leur eau , étaient de jaspe ou d'agate la plus précieuse. D'ailleurs cette volière était d'une grande propreté : à voir son étendue , je jugeais qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la tenir aussi nette qu'elle était ; personne toutefois n'y paraissait , non
plus que dans les jardins où j'avais été, dans lesquels je n'avais pas remarqué une mauvaise herbe , ni la moindre superfluité qui m'eiit blessé la vue. Le soleil était déjà couché , et je me retirai charmé du ramage de cette multitude d'oiseaux , qui cherchaient alors à se percher dans l'endroit le plus commode , pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon appartement , résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivans , à l'exception de la centième.
« Le lendemain , je ne manquai pas d'aller ouvrir la quatrième porte. Si ce que j'avais vu le jour précédent avait été capable de me causer de la surprise , ce que je vis alors me ravit en extase. Je mis le pied dans une grande cour environnée d'un bâtiment d'une architecture merveilleuse , dont je ne vous ferai point la description , pour éviter la prolixité. Ce bâtiment avait quarantes portes toutes ouvertes , dont chacune donnait entrée dans un trésor; et , de ces trésors , il y en avait plusieurs qui valaient mieux que les plus grands royaumes. Le premier contenait des mou-
ceaux de perles ; et , ce qui passe toute croyance, les plus précieuses, qui étaient grosses comme des œufs de pigeon, surpassaient en nombre les médiocres. Dans le second trésor , il y avait des diamans , des escarboucles et des rubis ; dans le troisième, des émeraudes ; dans le quatrième , de l'or en lingots ; dans le cinquième , de l'or monnayé ; dans le sixième , de l'argent en lingots ; dans les deux suivans , de l'argent monnayé. Les autres contenaient des améthistes , des chrysolitlies , des topazes , des opales , des turquoises , des hyacinthes , et toutes les autres pienes fines que nous connaissons , sans parler de l'agate, du jaspe, de la cornaline. Ce même trésor contenait un magasin rempli , non - seulement de branches , mais même d'arbres entiers de corail. « Rempli de surprise et d'admiration , je m'écriai , après avoir vu toutes ces richesses ; « Non , quand tous les trésors de tous les rois de l'miivers seraient assemblés en un même heu , ils n'approcheraient pas de ceux-ci. Quel est mon bonheur de posséder tous ces biens avec tant d'aimables princesses!
« Je me m'arrêterai point , madame , à vous faire le détail de toutes les autres choses rares et précieuses que je vis les jours suivans. Je vous dirai seulement qu'il ne me fallut pas moins de trente -neuf jours pour ouvrir les quatre-vingt-dixneuf portes , et admirer tout ce qui s'offrit à ma vue. Il ne restait plus que la centième porte , dont l'ouverture m'était défendue.... »
Le jour, qui vint éclairer l'appartement du sultan des Indes imposa silence à Sclielierazade en cet endroit. Mais cette histoire faisait trop de plaisir à Schahriar pour qu'il n'en voulût pas entendre la suite le lendemain. Ce prince se leva dans cette résolution.
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DiNARZADE , qui nc souhaitait pas moins ardemment que Schahriar d'apprendre quelles merveilles pouvaient être renfermées sous la clef de la centième porte ,
appela la sultane de très-bonne heure , en la sollicitant d'achever la surprenante histoire du troisième calender. » Il la continua de cette sorte , dit Scheherazade :
« J étais au quarantième jour depuis le départ des charmantes princesses. Si j'avais pu ce jour -là conserver sur moi le pouvoir que je devais avoir, je serais aujourd'hui le plus heureux de tous les hommes, au lieu que j'en suis le plus malheureux. Elles devaient arriver le lendemain, et le plaisir de les revoir devait servir de frein à ma curiosité ; mais , par une faiblesse dont je ne cesserai jamais de me repentir , je succombai à la tentation du démon, qui ne me donna point de repos que je ne me fusse livré moi-même à la peine que j'ai éprouvée.
« J'ouvris la porte fatale que j'avais promis de ne pas ouvrir. Je n'eus pas avancé le pied pour entrer, qu'une odeur assez agréable, mais contraire à mon tempérament, me fit tomljer évanoui. Néanmoins je revins à moi ; et au lieu de profiter de cet avertissement, de refermer la porte et de perdre poui* jamais l'envie de satisfaire
ma curiosité, j'entrai Après avoir attendu quelque temps que le grand air eût naodéré cette odeur , je n'en fus plus incommodé.
« Je trouvai un lieu vaste , bien voûté , et dont le pavé était parsemé de safran,
« Plusieurs flambeaux d'or massif, avec des bougies allumées qui rendaient l'odeur d'aloès et d'ambre gris , y servaient de lumière ; et cette illumination était encore augmentée par des lampes d'or et d'argent remplies d'une Imile composée de diverses sortes d'odeurs. Parmi un assez grand nombre d'objets qui attirèrent mon attention , j'aperçus un cheval noir , le plus beau et le mieux fait qu'on puisse voir au monde. Je m'approchai de lui pour le considérer de près; je trouvai qu'il avait une selle et une bride d'or massif, d'un ouvrage excellent ; que son auge , d'un côté , était remplie d'orge mondé et de sésame *, et de l'autre d'eau de rose. Je le pri:> par la
* Plante dont la tige ressemble à celle du millet. Ou mange ces semences cuites dans du lait : on les mange aussi grillées au four ou en galettes pétries avec du beurre ou de l'huile.
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bride, et le tirai dehors pour le voir au jour. Je le montai , et voulus le faire avancer; mais, comme il ne branlait pas, je le frappai d'une houssine que j'avais ramassée dans sa magnifique écurie. A peine eut- il senti le coup qu'il se mit à hennir avec un bruit horrible ; puis étendant des ailes, dont je ne m'étais point aperçu , il s'éleva dans l'air à perte de vue. Je ne songeai plus qu'à me tenir ferme, et, malgré la frayeur dont j'étais saisi, je ne me tenais point mal. Il reprit ensuite son vol vers la terre , et se posa sur le toit en terrasse d'un château, oa , sans me donner le temps de mettre pied à terre , il me secoua si violemment qu'il me fit tomber en arrière ; et du bout de sa queue il me creva l'œil droit.
«t Voilà de quelle manière je devins borgne. Je me souvins bien alors de ce que m'avaient prédit les dix jeunes seigneui-s. Le cheval reprit son vol et disparut. Je me relevai , fort affligé du mallieur que j'avais cherché moi-même. Je marchai sur la terrasse , la main sur mon œil , qui me faisait beaucoup de doideui'. Je des-
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cendis, et me trouvai dans un salon qui me fit connaître, par dix sofas disposés en rond, et un autre moins élevé au milieu, que ce château était celui d'où j'avais été enlevé par le roc.
« Les dix jeimes seigneurs borgnes n'étaient pas dans le salon. Je les y attendis, et ils y arrivèrent peu de temps après avec le vieillard. Ils ne parurent pas étonnés de me revoir, ni de la perte de mon œil. «< Nous sommes bien fâchés, me dirent -ils, de ne pouvoir vous féliciter sur votre retour de la manière que nous le souhaiterions; mais nous ne sommes pas la cause de votre malheur. » « J'aurais tort de vous en accuser , leur répondis-je ; je me le suis attiré moi-même, et je m'en impute toute la faute. » «< Si la consolation des malheureux, reprirent- ils, est d'avoir des semblables , notre exemple peut vous en fournir un sujet. Tout ce qui vous est arrivé nous est arrivé aussi. Nous avons goûté toutes sortes de plaisirs pendant une année entière, et nous aurions continué de jouir du même bonheur si nous n'eussions pas ouvert la porte d'or pendant l'absence des
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princesses. Vous n'avez pas été plus sage que nous, et vous avez éprouvé la même punition. Nous voudrions bien vous recevoir parmi nous pour faire la pénitence que nous faisons, et dont nous ne savons pas de combien sera la durée; mais nous vous avons déjà déclaré les raisons c|ui nous en empêchent. C'est pourquoi retirez-vous ; allez à la cour de Bagdad , vous y trouverez celui qui doit décider' de votre destinée. »
<« Ils m'enseignèrent la route c[ue je devais tenir, et je me séparai d'eux. Je me fis raser en chemin la barbe et les sourcils , et pris l'habit de calender. Il y a long-temps que je marche. Enfin , je suis arrivé aujourd'hui dans cette ville à l'entrée de la nuit. J'ai rencontré à la porte ces caleuders mes confrères, tous étrangers comme moi. Nous avons été tous trois fort surpris de nous voir borgnes du même œil; mais nous n'avons pas eu le temps de nous entretenir de cette chsgràce qui nous est commune. Nous n'avons eu , madame , que celui de venir implorer le secours que vous nous avez généreusement accordé. »
« Le troisième calender ayant achevé de raconter son histoire, Zobéide prit la parole , et s'adressant à lui et à ses confrères : « Allez , leur dit - elle , vous êtes libres tous trois, retirez-vous où il vous plaira. » Mais l'un d'entre eux lui répondit : « Madame , nous vous supplions de nous pardonner notre curiosité , et de nous permettre d'entendre l'histoire de ces seigneurs qui n'ont pas encore parlé. Alors la dame, se tournant du côté du calife , du visir Giafar , et de Mesrour, qu'elle ne connaissait pas pour ce qu'ils étaient, leur dit: « C'est à vous à me raconter votre histoire , parlez. >»
« Le grand-visir Giafar, cpii avait toujours porté la parole , répondit encore à Zobéide : « Madame , pour vous obéir , nous n'avons qu'à répéter ce que nous avons déjà dit avant que d'entrer chez vous. Nous sommes, poursuivit -il, des marchands de Moussoul , et nous venons à Bagdad négocier nos marchandises qui sont en magasin dans un khan où nous sommes logés. Nous avons dîné aujourd'hui avec plusieurs autres personnes de notre profession , chez un marchand de cette ville , lequel , après
nous avoir régalés de mets délicats et de vins exquis , a fait venir des danseurs et des danseuses, avec dés chanteurs et des joueurs d'instrumens. Le grand bruit que nous faisions tous ensemble a attiré le guet, qui a arrêté une partie des gens de l'assemblée. Pour nous, par boulieur, nous nous sommes sauvés ; mais , comme il était déjà tard, et que la porte de notre khan était fermée , nous ne savions où nous retirer. Le hasard a voulu que nous ayons passé par votre rue , et que nous ayons entendu qu'on se réjouissait chez vous : cela nous a détermhiés à frapper à votre porte. Yoilà, madame , le coippte que nous avons à vous rendre pour obéir à vos ordres. »
« Zobéide, après avoir écouté ce discours , semblait hésiter sur ce qu'elle devait dire. De quoi les calenders s'apercevant , la supplièrent d'avoir pour les trois marchands de Moussoul la même bonté qu'elle avait eue pour eux. « Eh bien I leur dit-elle, j'y consens ; je veux que vous m'ayez tous la même obligation. Je vous fais grâce ; mais c'est à condition que vous sortirez
tous de ce logis présentement, et que vous vous retirerez où il vous plaira. » Zobéide ayant donné cet ordre d'un ton qui marquait qu'elle voulait être obéie , le calife . le visir , IMesrour , les trois calenders et le porteur sortirent sans répliquer : car la présence des sept esclaves armés les tenait en respect. Lorsqu'ils furent hors de la maison, et que la porte fut fermée, le calife dit aux calenders , sans leur faire connaître qui il était : « Et vous, seigneurs, qui êtes étrangers , et nouvellement aiTivés en cette ville, de quel côté allez -vous présentement, qu'il n'est pas jour encore?»
« Seigneur , lui répondirent-ils , c'est là ce qui nous embarrasse. » « Suivez-nous, repiit le calife , nous allons vous tirer d'embarras. » Après avoir achevé ces paroles, il parla bas au visir , et lui dit : « Conduisezles chez vous, et demain matin vous me les amènerez. Je veux faire écrire leurs histoires ; elles méritent bien d'avoir place dans les annales de mon règne. »
« Le visir Giafar emmena avec lui les trois calenders ; le porteur se retira dans sa maison , et le calife , accompagné de 3Ies-
rour, se rendit à son palais. Il se coucta; mais il ne put fermer l'œil , tant il avait l'esprit agité de toutes les choses exti'aordinaires qu'il avait vues et entendues. Il était surtout fort en peine de savoir qui était Zobéide , quel sujet elle pouvait avoir de maltraiter les deux chiennes noires , et pourquoi Aminé avait le sein meurtri. Le jour parut , qu'il était encore occupé de ces pensées. Il se leva , et se rendit dans la chambre où il tenait son conseil et donnait audience; il s'assit sur son trône.
« Le grand-visir arriva peu de temps après , et lui rendit ses respects à son ordinaire. « "N'isir , lui dit le calife , les affaires que nous aurions à régler présentement ne sont pas fort pressantes : celle des trois dames et des deux chiennes noires l'est davantage. Je n'aurai pas l'esprit en repos que je ne sois pleinement instruit de tant de choses qui m'ont surpris. Allez , faites venir ces dames , et amenez en même temps les calenders. Partez, et souvenez-vous que j'attends impatiemment votre retour. »
« Le visir , qui connaissait l'humeur vive et bouillante de son maître , se hdta de lui
obéir. Il arriva chez les dames , et leur exposa d'une manière très-honnète l'ordre qu'il avait de les conduire au calife , sans toutefois leur parler de ce qui s'était passé la nuit chez elles. Les danies se couvrirent de leurs voiles , et partirent avec le A'isir , c{ui prit en passant chez lui les trois calenders, qui avaient eu le tcnjps d'apprendre qu'ils avaient vu le calife , et qu'ils lui avaient parlé sans le connaître. Le visir les mena au palais^ et s'acquitla de sa commission avec tant de diligence c|ue le cahfe en fut fort satisfait, (le prince , pour garder la bienséance devant tous les officiers de sa maison qui» étaient piéscns, lit placer les trois dames derrière la portière de la salle qui conduisait à son appartement , et retint près de lui les trois calenders , qui firent assez connaître , par leurs respects , qu'ils n'ignoraient pas devant cjui ils avaient l'honneur de paraître.
« Lorsque les dames furent placées , le calife se tourna de leur côté, et leur dit : <c 3Iesdames , en vous apprenant que je me suis introduit chez vous cette nuit , déguisé en marchand, je vais sans doute vous
alarmer ; vous craindrez de m'a voir offensé , et vous croirez peut-être que je ne vous ai fait venir ici que pour vous donner des marques de mon ressentiment ; mais rassurez-vous : soyez pei^uadées que j'ai oublié le passé , et que je suis même très-content de votre conduite. Je souhaiterais que toutes les dames de Bagdad eussent autant de sagesse que vous m'en avez fait voir. Je me souviendrai toujours de la modération que vous eûtes après l'incivilité que nous avions commise. J'étais alors marchand de Moussoul; mais je suis à présent Haroun Alraschid , le cinquième calife de la glorieuse maison d'Abbas , qui tient la place de notre grand prophète. Je vous ai mandées seulement pour savoir de vous qui vous êtes , et vous demander pour quel sujet l'une de vous, après avoir maltraité les deux chiennes noires , a pleuré avec elles. Je ne suis pas moins curieux d'apprendre pourquoi une autre a le sein tout couvert de cicatrices. »
« Quoique le calife eût prononcé ces paroles très-distinctement , et que les trois dames les eussent entendues , le visir Giaf-
far , par un air de cérémonie , ne laissa pas de les leur répéter. . . »
« Mais , sire , dit Scheherazade , il est jour. Si votre majesté veut que je lui raconte la suite , il faut qu'elle ait la bonté de prolonger encore ma vie jusqu'à demain. )^ Le sultan y consentit, jugeant bien que Scheherazade lui conterait l'histoire de Zobéide , qu'il n'avait pas peu d'envie d'entendre.
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« Ma chère sreur , s'écria Dinarzade sur la fin de la nuit , dites-nous , je vous en conjure, l'histoire de Zobéide : car cette dame la raconta sans doute au calife. » « Elle n'y manqua pas , » répondit Scheherazade. « Dès que le prince l'eut rassurée par le discours qu'il venait de faire , elle lui donna de cette sorte la satisfaction qu'il lui demandait ;
HISTOIRE