‹ Les mines d'or du Yucon [i.e. Yukon] [microforme]Chapitre 2 sur 2 · PROVINCIAL LIBRARY | VICTORIA, B. C · texte numérisé non relu

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les lacs et cours d’eau, sans y comprendre surtout les régions arctiques sans valeur hier encore, mais qui vont par la découverte de l'or, acquérir une importance exceptionnelle. Sa population était, en 1881, de 49 459 âmes; en 1891, de 98 173. Si les faits que les journaux anglais et américains rapportent chaque jour se confirment, elle est destinée à un rapide accroissement.

La présence de l'or dans les alluvions du Yucon! ct d'un de ses principaux affluents le Klondike ? était connue depuis longtemps. Ces allnvions étaient mème exploitées sur une petite échelle. Mis le tesrible hiver arctique, la longue absence du soleil, la dificulté des communications, l'impossibilité de l'importation des moteurs, des broyeurs, des laveurs, de tout le matériel qui facilite singulièrement le travail du mineur, paraissaient d'insurmontables obstacles. Un banquier de Seattle (Etat de Washington), très au courant de la question, disait récemment qu'il était facile de recueillir l'or du Yucon avec un profit très appréciable, à la condition de pouvoir le transporter. Les Indiens se prêtent difficilement au portage; ils travaillent pendant trois ou quatre jours à un prix élevé et, quand ils ont touché quelques dollars, ils disparaissent sans que rien puisse les retenir et ils ne reviennent que quand ils ont perdu au jeu, leur passion dominante, l'argent souvent si péniblement gagné. Jusque-là, il faut les attendre avec patience, ce qui, à coup sûr, ne saurait convenir aux mineurs à qui la rareté et le haut prix des provisions font la vie dure et pénible.

Cette situation allait rapidement changer, le bruit de la fabuleuse richesse de la région du Yucon se répandit avec une inconcevable rapidité. Des fortunes considérables avaient été faites en quelques jours. Ce n'étaient pas seulemeni es alluvions qui apportaient l'or, les prospecteurs signalaient des filons de quartz aurifère s'étendant sur une longueur de plus de 45 miles. Ce n’était là, ajoutaient-ils, qu’un début et, pendant des années, des siècles peut-être, ces terres désolées seraient le grand réservoir où viend*aient puiser toutes les nations du globe.

Les confirmations officielles ne se firent pas attendre. Sir C. Tupper, ancien premier ministre de la Dominion et haut commis-

‘ Le Yucon prend sa source au 135 (longitude de Greenwich) auprès du fort Selkirk. Il se jette dans la mer de Behring; sa largeur est souvent de 1 mile, son parcours C'environ 2400 miles, 2600 mème selon le colonel Domville, membre du parlement de la Dominion; 1800 miles sont navigables. C'est au point où le Yucon recoit le Klondike que la navigation commence. Warburton Pike, Through the Sub-Arctic Forest.

2 Le nom indien est Thron-dak, rivière poissonneuse. Le saumon y abonde.

saire auprès du cabinet de Saint-James, dans un discours prononcé à Londres, énumérait avec complaisance les ressources du Canada; le charbon, le fer, se rencontraient en quantités presque inépuisables; le pays possède l'or, l'argent, le plomb, le cuivre, avant tout le nickel !, qui rivalise avec les dépôts les plus importants que l'on connaisse. Les mines du Klondike, ajoutait-il, dépasseront comme étendue, comme richesse de filons, tout ce qui a été découvert jusqu'à ce jour dans les “ifférentes régions du globe.

Un inspecteur de poice, arrivé récemment à Ottawa pour demander les renforts nécessaires au maintien de l’ordre, affirmai: au correspondant du Stand:d que rien de ce que rapportaient les journaux anglais ou américains n'était exagéré, et que des centaines de ruisseaux roulaient des alluvions aussi riches que ceux déjà connus.

M. Ogilvie ?, un des commissaires chargés de délimiter la frontière entre les Etats-Unis et le Canada, à qui sa longue résidence dans la région donne une compétence particulière, n'avait pas paru tout d’abord aussi confiant. Mais, en 1895-1896, il avait visité les claims? déjà concédés, il avait vu les mineurs à l'œuvre et les appréciations de son rapport que le gouvernement canadien vient de publier sont bien différentes. Il existe déjà, dit-il, un certain nombre de campements, et les ouvriers s’emploient, pendant l'hiver, à amonceler le drift (sable durci par la gelée) qu'ils lavent ensuite durant les mois d'été, ce qui leur donne, par l'or qu'ils en retirent, un large bénéfice. Un claim à Miller’s Creek donnera ainsi, cette année, de 75 à 80 000 dollars (375 à 400 000 francs). Chaque lettre, ajoute-t-il, qui m'arrive de Bonanza Creek apporte des détails de plus en plus incroyables sur les rendements obtenus. Un homme, durant la belle saison, en lavant les alluvions (the dirt), peut, sur ce point, gagner de 1000 à 42 000 dollars par jour. Le roc est encore loin d’être atteint, et un seul claim de 500 pieds de longueur pourra donner d'ici à peu d'années 4 millions de dollars (20 millions de francs) 4. Les placers

t Le nickel est assez rare; il se rencontre dans les terrains de transition de la Saxe, du Dauphiné, de la Suède, de l'Angleterre. Il se trouve fréquemment dans les aérolithes.

2 Déjà en 1887, M. Ogilvie avait fait partie d’une commission chargée d'étudier toute la région du nord-ouest.

3 Tel est le nom donné aux concessions.

4 À Bonanza, où sont situés, il est vrai, les dépôts les plus riches, un mineur racontait au commissaire canadien qu'il avait tiré d'un seul pan 14 dollars 25 d'or; 7 dollars par pan est une moyenre ordinaire. Or, on compte de 9 à 10 pans (mesure adoptée par les mineurs) au pied cube. D'après ces données, on peut calculer le produit en or sur une étendué

sont aussi encourageants que les alluvions; ils peuvent produire au delà de 100 dollars à la tonne! ; mais, tandis que les alluvions peuvent être facilement traités par des ouvriers isolés, le filon de quartz aurifère dont l'épaisseur reconnue jusqu'ici varie entre 3 et 8 pieds, ne peui être travaillé avec un profit sérieux que, dans de meilleures conditions économiques, par des sociétés munies de toutes les ressources de la grande industrie moderne. Les conditions économiques se modiferont rapidement; quant aux conditions climatériques, ajoute M. Ogilvie avec la confiance inhérente au caractère anglais, on arrivera à les vaincre. Un ingénieur américain, enfin, très compétent sur les questions minières, estime que la production de la saison actuelle dépassera, malgré l’insuflisance de l'exploitation, 50 willions de dollars.

À mesure que ces faits, à peine soupçonnés jusqu'ici, se répandaient dans le public, l'émotion devenait extrème et grandissait chaque jour. Bientôt la fièvre de l'or battait son plein, et il faut lire les journaux américains pour se rendre compte de son intensité. Le rush atteint des proportions considérables; du Canada, des Etats-Unis, de l'Australie, des côtes de l'Atlantique et 4c celles du Pacifique, les émigrants accourent en foule. Ni les difficultés du voyage, ni la crainte de mourir de faim dans un pays désert, où le thermomètre descend chaque hiver à — 40°, — 50° et même à — 60°?, ne les arrêtent. L’auri sacra fames, les récits, encore amplifiés et exagérés de fortunes faites en quelques mois, souvent en quelques jours, dissipent toute crainte, toute hésitation. A New-

de 500 pieds da longueur dont la largeur et la profondeur sont encore imparfaitement déterminées. Le chiffre donné ne parait pas exagéré; d'autres faits viennent le confirmer et singulièrement le dépasser. M. Ogilvie lui-même extrayait de ses mains 560 dollars d’un seul pan, et un mineur, Clarence Berry, 338 dollars. Cette richesse, m'écrit-on, tout étonnante qu'elle puisse paraître, est parfaitement authentique. On cite aussi un Européen, nommé Carmach, qui avec l'aide de deux Indiens avait recueilli en trois jours 1200 dollars, et cela malgré uu travail très irrégulier et l'obligation de transporter assez loin, sur leur dos, la terre qu'ils avaient piochée. M. de Windt, enfin, pour terminer ces récits qui paraissent fantastiques, a connu un chauffeur, qui gaguait 8 dollars par mois à bord d’un bateau naviguant sur le Yucou, qui retournait chez lui avec 170 000 dollars, près de 900 000 francs!

4 L'or du Klondike n’est pas, parait-il, aussi pur que l'or californien. L'or de l'Eldorado, un des principaux gisements, renferme en moyenne 25 pour 100 d'argent et se vend à San Francisco 15 dollars l'once; celui de Bonanza, où la proportion en argent n’est guère que de 12 1/2 pour 100, vaut 17 dollars. Ces prix sont inférieurs de 1 à 4 dollars à celui de l'or de la Californie.

2 M. Ogilvie a constaté lui-mème, au mois de janvier 1896, le thermomètre à — 63° à Circle-City.

York, à San Francisco, les agents, les armateurs ne savent à qui entendre. Les télégrammes affluent déjà de tous les points du globe; ils s’amoncellent sur le bureau des expéditeurs. Chacun veut partir immédiatement, partir à tout prix. On achète, on nolise tous les bâtiments, quelle que soit leur vitesse ou leur tonnage, et tous les steamers des États-Unis et du Canada seraient insuffisants à transporter ceux qui se présentent. Chaque train, qu'il arrive du Sud, de l'Est ou de i’Ouest est bondé de chercheurs d’or.

Les capitalistes et les banquiers ne restent pas, on le pense inactifs, et déjà ils supputent leurs bénéfices futurs. Des compagnies se forment en Angleterre, au Canada, aux Etats-Unis, avec un capital considérable. Les journaux sont remplis de leurs statuts, de magnifiques promesses à leurs actionnaires. A Chicago, des spéculateurs importants, des prominent citizens, comme on les désigne de l’autre côté de l’Atlantique, organisent, sous le nom de ÆX/ondike Trust, une Société au capital de 25 millions pour l'exploitation du quartz aurifère des placers. Nous allons probablement assister à une nouvelle fièvre de hausse des valeurs minières; on oublie bien facilement celle qui, dans des jours si près de nous, a fait un nombre incalculable de victimes.

Le gouvernement du Canada, il faut lui rendre cette justice, tout en proclamant la grande valeur des gisements, s'efforce de ralentir le mouvement qui entraine vers ces régions désolées des populations entières. Le ministre de l’intérieur disait récemment qu'il fallait que ceux qui voulaient se rendre aux mines se renseignassent exactement sur la durée du voyage et surtout sur les moyens de se nourrir à leur arrivée. Le voyage jusqu’au fort Cudahy, dans les conditions les plus favorables, dure au moins six semaines; les vivres importés jusqu'à présent sont en quantité très limitée, et cette pénurie durera jusqu’à ce que des routes aient été ouvertes et la question des transports favorablement réglée. Si donc des immigrants se rendent au district du Yucon sans avoir pris les précautions nécessaires, il faut qu'ils sachent que c’est à leurs risques et périls. Le gouvernement, continue le ministre, décline toute responsabilité à cet égard.

Le gouvernement des Etats- Unis s'associe à ces sages efforts; mais jusqu'ici tout est inutile. Le commissaire américain télégraphie de Juneau que des milliers d'hommes campent autour de Dyea, sans pouvoir partir, et consomment rapidement les provisions déjà apportées en trop faible quantité. Des steamers arrivent chaque jour chargés d'immigrants, d’autres sont annoncés de tous les ports du Pacifique, et le commissaire reçoit des avis lui annonçant que ces arrivages continueront sans arrêt durant

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tout le mois d'août. À la fièvre de l'or, il n’est nul remède.

Des télégrammes semblables arrivent au secrétaire d'Etat de la Dominion. Chacun veut arriver au Klondike. Les conseils des hommes les plus compétents, de ceux qui ont visité le pays, leur montrant que la saison du départ est depuis longtemps passée, ne modèrent en rien la folie des émigrants!.

Le Yucon, qui traverse une partie de l'Alaska, mais dont les traités assurent la libre navigation à l'Angleterre, n’est navigable que pendant trois mois de l’année. Le reste du temps, il est complètement obstrué par les glaces. On ne peut donc arriver que par terre, et la route offre des difficultés et des dangers que ceux-là seuls qui l'ont tentée peuvent apprécier.

L'année 4895 était des plus favorables; la température, à Circle- City n'avait jamais dépassé — 44 degrés, et il y avait eu une absence presque complète des vents du nord, si dangereux à cette latitude. Malgre ces conditions, que l'on pevt dire presque exceptionnelles, un courrier de la poste nous raconte les difficuités du voyage. La glace entre le lac Lebarge et la petite ville de Pelly était si abrupte, qu’il fallait souvent la briser à coups de hache pour permettre au traîneau et aux chiens de continuer la route. A Pelly, son unique compagnon, complètement découragé, refusa d’aller plus loin. Le marque de vivres commençait à se faire sentir. A Circle- City, la farine se vendait seulement 4 dollars; à Klondike, il fallait la payer 50 dollars (250 fr.)?. À Forty Mile Creek, non loin du Yucon, la nourriture de ses chiens lui coûta 215 dollars (1075 fr.), et cette nourriture, qu’il dut parfois partager avec eux, consistait surtout en jambon tellement pourri que l’on était forcé de le faire bouillir loin du campement, à raison de l’insupportable puanteur qu’il répandait. J'ai sous les yeux le règlement du principal hôtel de Klondike, si l’on peut accepter le nom pompeux dont il se pare. Si le prix est élevé, le confort laisse à désirer. La nension doit être payée d'avance; si le mineur veut des haricots ou des pois à ses repas, elle est de 25 dollars par semaine; s’il consent à s’en passer, de 12 dollars seulement. Des pommes de terre doivent être servies au dîner, mais aucun extra n’est autorisé, et il est surtout défendu de rien emporter de la table. Les gentlemen sont invités à se laver hors de l'hôtel; ils doivent fournir eux-mêmes l’eau nécessaire à leurs ablutions, et la glace seule est à leur disposition en quantité illimitée. Les pensionnaires doivent aussi se procurer la

‘ Ces émigrants semblent si peu se douter de la contrée où ils vont s'établir qu’il en est qui ont débarqué à Dyea des bicyclettes!

2 Plus tard, le prix même est monté à 500, et à 750 francs! De vrais prix de famine, comme on voit.

LES MINES D'OR DU YUCON it

paille sur laquelle ils couchent. Les lits, dans la maison, sont réservés aux anciens clients, et les places auprès du poêle se paient à part. Les autres s’établissent comme ils peuvent, sous un hangar voisin, et leur seule compensation est de dormir une heure de plus; ils ont le droit de ne se lever qu’à six heures, tandis que les honorables habitants de l'hôtel sont tenus de déguerpir dès cinq heurcs! L’ouvrier qui gagne en moyenne 6 shillings (7 fr. 50) par heure peut facilement suffire à ces dépenses.

Si l’ouvrier gagne beaucoup d'argent, le rapport présenté, il y a deux ans, par le docteur Wills ne peint pas sa situation comme très enviable. Un règlement émané de l'autorité canadienne exige pour chaque cabane de mineur une superficie de 12 pieds sur 14, avec des murs de 6 pieds de hauteur et des pignons de 8 pieds. Le toit est fortement couvert de terre, de façon à pouvoir résister aux ouragans. Deux et quelquefois trois ou quatre hommes couchent dans cet étroit espace, sans ventilation appréciable. Ceux qui n’amoncellent pas les terres alluvionnaires de leur concession, durant les mois où toute autre occupation est impossible, se livrent à une indomptable paresse que le froid favorise. Ils s’engourdissent mème tellement qu'ils ne veulent plus se donner la peine de préparer convenablement leur nourriture. Pendant l'été, tous travaillent sans relâche !; ils n'ont guère le temps de faire cuire leurs aliments. Ils mangent comme ils peuvent, à leurs moments perdus. Un tel régime, auquel il faut ajouter l’absence de toute nourriture végétale ?, amène rapidement l’anémie et le scorbut. Des journées passées dans l’eau et dans la glace engendrent des pneumonies, des bronchites, des rhumatismes, et les excès de boisson, la seule distraction dont ces hommes puissent user, achèvent la destruction des plus vaillants. A tout prendre cependant, si un mineur pouvait bien se vêtir et surtout mieux se nourrir, le climat du Yucon serait moins meurtrier que celui des tropiques.

Le triste état de choses que je viens de décrire changera rapidement à mesure que des routes seront ouvertes et la sécurité des mineurs plus assurée. Ils pourront alors obtenir des aliments meilleurs, des habitations plus saines et plus spacieuses. Déjà la

ritish Yucon Chartered Company annonce l'établissement pour le début de la saison prochaine d’une flottille de vingt steamers destinés au service du Klondike, Il est de l’intérèt, bien entendu, de la Dominion, pour qui ces dépôts aurifères seront la source de

1 On pense bien qu’il n'est guère question dans ces parages de la journée de huit heures ni même de celle de douze heures.

2? On tente de créer des jardins potagers. La culture des légumes, bien que le froid la rende peu abondante, est très rémunératrice.

revenus considérables, de hâter le moment où ces régions seront ouvertes et de satisfaire les populations qui le réclament avec énergie. Jusque-là, heureux encore seront les immigrants qui profiteront de la maigre hospitalité qu'on leur vend si chèrement. Les autres sont littéralement condamnés à mourir de faim à côté de leur or si péniblement amassé !.

J'ai dit le voyage du courrier de la posie. Veut-on le récit d’une exploration plus saisissante encore? M. Harry de Wyndt la raconte dans des lettres au Times et au Standard. Il partit de Juneau, petit port sur le Pacifique à 700 miles environ du Klondike, sur une chaloupe à vapeur qui pouvait, à la rigueur, porter vingt-cinq personnes et sur laquelle on en avait entassé cinquante-sept?. La mer était démontée et deux fois le bâtiment surchargé faillit couler à pic. Le débarquement à un mile en mer, en face de Dyea, un des ports de l'Alaska, fut plus difficile encore que la traversée; les bagages et les provisions de M. de Wyndt eurent beaucoup à souffrir. C'était pour notre voyageur une perte irréparable, car l'Alaska ne produit absolument rien, et, sur les 2000 miles de côtes, entre Juneau et la mer de Bebring, on ne compte que trois villages magoifiquement décorés du nor le villes Dyea, Forty Mile City et Circle-City, où l’on peut se procurer quelques objets de première nécessité. À Forty Mile City, il régnait une véritable famine et M. de Wyndt ne put obtenir que des boîtes de sardines et un petit sac de farine tellement avariée que l’on eut beaucoup de peine à l'utiliser.

La distance de Dyea au Klondike est d'environ 200 miles à travers le pays le plus difficile qui se puisse concevoir. Il faut le traverser tantôt en traineau, tantôt sur un bateau, et, plus souvent encore, durant ce qu'il est convenu d'appeler la belle saison, sur un frèle et dangereux radeau. Le mineur qui tente ce voyage ne trouvera guère à s'occuper avant le mois de juin, quand la glace se fond sous les rayons du soleil; elle est formée de nouveau avant la fin de septembre; on voit combien le temps propre au travail est limité.

La traversée des gorges de Chilkoot, à 4000 pieds d'altitude, était la partie la plus dangereuse du voyage; à partir du poin‘ où la végétation cesse, elle devient vraiment hasardeuse, et un vieux mineur disait à notre explorateur : « Je ne voudrais pas traverser

‘ Les journaux américains rapportent qu'il y a actuellement au Klondike des pépites ou de la poussière d'or pour plus de 4 millions de dollars que l'on n'a aucun moyen de transporter.

* Il s'embarqua le 12 juia 1895, avant que la fièvre de l’or ne se fit sentir avec son intensité actuelle.

de nouveau le Chilkoot quand on me donnerait mille dollars par jour. »

Le froid était intense; sur quelques points, la montagne est à pic. Il n'existe aucun sentier, et il serait même difficile d’en établir un; le rocher offre si peu de sécurité que le passage d’un homme suffit souvent pour déplacer un boulder et l'envoyer rouler dans la vallée, entraînant avec lui tout ce qui se rencontre sur son passage. Des crevasses sans nombre montrent le danger auquel la moindre chute expose. Des nappes d’une neige fine et blanche paraissent offrir un peu plus de sécurité, mais minées par des eaux souterraines, elles soat plus dangereuses que les crevasses. « J'ai fait depuis quinze ans, continue M. de Wyndt, de rudes voyages! en Sibérie, dans l’île de Bornéo, dans la Tartarie chinoise, et j'affirme que celui de Yucon a été le plus terrible de tous. »

La descente ne fut pas moins difficile. Un vent glacial, une neige absolument aveuglante, la rendaient plus pénible encore. Il fallait traverser des ruisseaux démesurément grossis par les pluies. Un des compagnons de notre explorateur faillit être entraîné par les eaux, et ce ne fut qu’au prix des plus grands efforts que l'on parvint à le sauver.

Après une marche de quinze heures faite presque tout le temps dans la neige jusqu'aux genoux, les voyageurs arrivèrent enfin au lac Lindemann, meurtris, éreintés, les pieds en sang, mais heureux de se retrouver tous sains et saufs. Ils n'étaient pas au bout de eur peines; il leur fallut construire de leurs mains une barque pour naviguer sur le lac. Les Indiens étaient incapables de les aider ou, poussés peut-être par quelque superstition, ils refusaient tout concours.

L'histoire de ces régions est jusqu’à ce jour une suite de misères sans nom. Chaque année, la Compagnie commerciale de l'Alaska est obligée de rapatrier un grand nombre d’immigrants, et le chiffre de ceux qui ont succombé à la peine dans les déserts qui entourent Circle-City et Forty Mile Creek, cst plus élevé encore. Ce qui n’est pas moins triste à dire, presque tous ces malheureux sont morts de faim et leurs tombes marquent comme un suprème avertissement le chemin que les mineurs doivent suivre.

M. Ogilvie confirme tous ces faits. Il courut, au passage du Chilkoot, les mèmes dangers que M. de Wyndt et, plus malheureux que lui, il lui fallut essuyer toutes les difficultés du portage. Les Indiens avaient accepté de l'accompagner jusqu’au lac, moyenuant le prix de 4 dollars par charge de 100 livres, pour le trans-

! a L'have roughed it », selon l’énergique expression anglaise.

port de ses bagages. Arrivés au sommet, tous disparurent, sauf deux, et ceux-là étaient restés, nous dit-il, dans l'espérance de voler quelque chose à leur gré. M. Ogilvie et ses compagnons, irrités de cet abandon, tentèrent la descente traînant leurs bagages avec eux. Mais la pluie et la neige étaient des obstacles trop forinidables, et il fallut, bien à contre cœur assurément, recourir aux Indiens, consentir à une augmentation du prix stipulé et le porter à 5 dollars. Un Américain, qui avait épousé une femme Tagish, put, après de longs pourparlers, décider les hommes de sa tribu à accepter ces conditions. Mais les Tagish vivent dans une perpétuelle crainte des Indiens de la Côte, qui prétendent avoir seuls droit aux profits du portage. Aussi arrivèrent-ils en tremblant et, à chaque minute, on craignait de les voir s'enfuir de nouveau. 1l fut cependant possible de les retenir en leur refusant péremptoirement tout à compte. Dans ces conditions, ils se décidèrent, de fort mauvaise grâce, à terminer leur tâche.

La découverte récente d’un autre passage ! dont les Indiens, nous ne savons pour quel motif, dissimulaient avec soin l'existence, facilitera singulièrement le voyage du Klondike. Le White Pass, ainsi nommé en l'honneur de l’honorable M. White, ministre de l'Intérieur, est à une hauteur inférieure de mille pieds à celle du Chilkoot ?, et la construction d’une route carrossable ÿ et même celle d'une voie ferrée ne présenteront aucun obstacle insurmontable pour les ingénieurs canadiens #. Ce chemin de fer pourrait être prolongé jusqu'à Skagway Bay, à 85 miles de Juneau, où les grands navires trouveraient une rade convenable et où l’on pourrait facilement établir des quais de débarquement et des grands magasins à l'abri des formidables tempêtes de neige si fréquentes dans le pays.

Le gouvernement canadien, dans un esprit de sage prévoyance, a voulu éviter que ces dépôts d'or ne fussent accaparés par de puissantes compagnies, comme celles de l'Afrique australe par exemple, qui, à côté de leurs incontestables avantages, offrent de

‘On mentionne aussi le passage de Taku, mais il parait absolument infranchissable.

3 La végétation se montre abondante au Wbite Pass. Elle consiste presque exclusivement en pins Ils peuvent servir pour le ehauffage et pour le travail des mines; mais, saisi par le froid, leur bois ne présente pas la consistance nécessaire à la charpente.

# Ce chemin, d'après les dernières nouvelles qui me parviennent, est déjà commencé. On espère qu’il pourra être livré au public dès le début de la saison 1898.

* Rapport officiel adressé au gouvernement canadien. — Lettres de M. de Wyndt aux journaux anglais.

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sérieux inconvénients, les événements récents ne l’ont que trop prouvé. 11 a fait délimiter les concessions ou claims et a décidé qu'aucun mineur n'aurait droit à plus d’un claim dans le même district. Ces claims ont, je l'ai dit, une longueur uniforme de 500 pieds. La largeur est variable, elle est fixée approximativement à 666 pieds; mais elle n’a qu'une importance secondaire; à mesure que l’on s'éloigne des cours d’eau la richesse des alluvions diminue, et bientôt l'or disparaît complètement.

Ces précautions deviendront-elles illusoires? Cela est possible. Nul ne peut empècher un concessionnaire de vendre le claim qu’il a obtenu, et c’est par des acquisitions successives que les compagnies arriveront au monopole convoité. Elles devront seulement le payer chèrement. Déjà, avant les grandes immigrations que nous voyons, des propriétaires refusaient 50 000 dollars de leurs concessions. Seules, des compagnies pourront d’ailleurs exploiter les filons de quartz aurifère !, qui exigent pour être rémunératrices de puissantes machines et une mise de fonds considérable.

On peut craindre que la possession de ces mines n’entraîne de vives discussions entre l'Angleterre et les États-Unis. La limite de la Colombie et de l'Alaska a été fixée d’un commun accord par les commissaires des deux pays, et la deuxième édition de l’excellent atlas publié par le Times, comme les plus récentes cartes américaines, la reproduisent exactement. Mais quand ces cartes ont été exécutées, quand cette limite a été tracée, la valeur des terrains aurifères était inconnue, on ne savait guère que les difficultés d'accès inhérentes aux terres arctiques, et nul ne se doutait de leur avenir. Jusqu'à présent cependant, les ingénieurs américains admettent que les dépôts aurifères sont à 35 miles en deçà de la frontière de l'Alaska. Mais qui peut répondre des passions d’un peuple démocratique? Qui peut répondre des âpres convoitises des Américains après l'étrange doctrine qu'ils ont émise que l’Amérique colonisée et peuplée par les Européens appartient aux seuls Américains ! C’est l'avenir qui -ésoudra la question, mais on ne doit l’aborder qu'avec méfiance.

En présence de ces éventualités toujours mer açantes, le gouvernement de la Dominion n’a pas été très prudent en imposant des droits régaliens très élevés sur la production de l'or et des taxes douanières sur les objets importés par le Yucon. Déjà les mineurs, qui seront avant peu en grande majorité des citoyens des Etats- Unis, se refusent à payer ces droits, et ce n’est pas avec les forces

1 La deruière lettre de M. Ogilvie annonce la mise au jour d'un nouveau

filon mesurant 12? pieds 6 pouces d'épaisseur. Ce filon est très supérieur comme puissance à ceux déjà connus.

de police actuellement dans le pays et que le gouvernement canadien vient d'augmenter de quatre-vingts hommes seulement, qu'il serait possible de les y contraindre. Ce sont là encore des difficultés de l'avenir, et quel est le gouvernement, quels sont les hommes d'Etat uniquement préoccupés d’un présent toujours si inquiétant, qui peuvent avoir souci de l'avenir? Malgré les vives protestations des représentants des Etats du Pacifique, malgré les excitations des journaux de San Francisco, le cabinet de Washington se refuse jusqu'à présent à entrer dans la voie des représailles, et il vient mème d'autoriser le débarquement en franchise à Dyea des vivres et des effets destinés aux mineurs.

Maintenant, quel sera le résultat de ces découvertes? Quel sera le résultat de cet immense afflux d’or venant se superposer à celui extrait chaque année, en quantité toujours croissante, des mines en exploitation. Le métal jaune est-il destiné à subir la même dépréciation que le métal blanc? Nul ne le peut dire. Qui donc aurait pu prévoir, il y a quinze ou vingt ans, que notre écu de 5 fr. ne vaudrait plus que 2 fr. 45. Peut-être serons-nous réduits de même à voir notre louis tomber à 10 francs. Le dix-neuvième siècle lègue de redoutables problèmes à celui qui va bientôt le remplacer; et la solution de la question monétaire, d'où dépend, dans une si large mesure, la prospérité du commerce et de l’industrie, n'est assurément pas un des moindres.

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