LA DAME MURE ET LE JOUVENCEAU
Une veuve sur le retour
Voulait encor croquer la pomme, 1
Et pour un très joli jeune homme
Elle avait conçu de l'amour.
Le jeune homme était sans fortune,
Elle était riche ; et, sans pudeur,
Le jouvenceau trouva l'ardeur
De la veuve très opportune.
Toutefois, à la courtiser
Il fut de méthode si lente
Que, bientôt, la veuve, brûlante,
Lui proposa de l'épouser.
« Laissez-m'en parler à mon père, -
Objecta-t-il. « En vérité.
C'est par pure formalité.
Car il dira oui, je l'espère.
Je vous l'amènerai demain, »
Ajouta-t-il, c- dans la soirée;
LA. DAME MLKE ET LE .lOUVENCEAU 55
Et pour moi, ma belle adorée,
11 demandera votre main. »
Donc, auprès de la cheminée,
Ce lendemain-là, sans façon,
Par le père du beau garçon
La veuve fut examinée.
Or, dans sa folle avidité
De hâter la fin de Tépreuve,
Se levant tout à coup, la veuve
Sortit, soi-disant pour le thé.
Mais elle se tint aux écoutes,
Curieuse, tout près de là.
Et, soudain, le père parla :
« Ah çà ! mon fils, tu me dégoûtes ! )>
Dit-il. " Comment les cinquante ans
De cette très honneste dame.
Que ta mâle jeunesse affame.
Peuvent-ils te sembler tentants ? »
Le fils répondit : <■<. Elle est mûre.
Oui, mais, comme elle a de l'argent,
Je ne veux pas être exigeant,
Et l'épouserai sans murmure. »
— « Non, vous ne m"épouserez pas ! »
Cria, soulevant la portière,
La dame, d'une voix altière.
« Une autre fois, parlez plus bas.
A faire des gaffes pareilles,
On compromet son avenir.
Vous auriez dû vous souvenir
Que les mûres ont des oreilles I »