LA UXHUE AU MENTON
Si le latin dans les mots brave
Impunément l'honnêleté,
11 siérait que fût respecté
Le lecteur français, lecteur grave.
Ainsi, dans ses sévères lois,
Boileau-Despréaux le décrète.
Mais cela courrouce la crête
De notre joyeux coq gaulois.
Car cet oiseau, dans la campagne,
Quelque peuplé que soit le lieu.
Fait Tamour sous le ciel de Dieu
Librement, sans honte et sans pagne.
Rt, puisque de notre pays
Ce courageux coq est Temblème,
Si je vous dis, moi, que je l'aime.
Vous n'en serez pas ébahis.
Puis, n'est-ce pas chose certaine
Que vous — Français qui me lisez —
Ktes les fils déniaisés
De Rabelais et La Fontaine ?
Donc, laissons Boileau, ce Caton !
Ce morne censeur du franc rire Ne m'empêchera pas d'écrire, Aujourd'hui, la Barbe a" menton.
Il était une fois un sage Adolescent, de tous points neuf.
Pas plus qu'il nep est sur un œuf, Il n'avait de poil au visage.
Néanmoins, il avait vingt ans.
A cet âge, on n'est plus un gosse ; Et l'on se livre au dou.x: négoce D'amour déjà depuis longtemps.
Mais le mien, sur toute la ligne.
Du puceau gardait le brevet.
Et jusqu'à cette heure il avait Découragé la plus maligne.
Comme il évitait les tendrons.
On le croyait inéchauffable.
De sorte qu'il était la fable De la ville et des environs.
Or, il advint qu'une servante, Prise à gages dans sa maison.
Pour triompher du jeune oison Se trouva juste assez savante.
C'est Adèle qu'on la nommait.
J^>aîche à point, elle était de celles. Aimables ci-devant pucelles.
Avec qui tout l'on se permet.
LA BARBE AT' MENTON .-i
Pourtant, notre éplièbe encor sage
Xe fit pas plus attention
A ses yeux de tentation
Qu'aux richesses de son corsage ;
Et, si bon que fût le sujet
Qu'on lui donnât d'agir en homme,
Toujours il écartait la pomme ;
Si bien que la fille enrageait.
Mais elle reprit espérance.
Et ne fut pas longue à saisir
Qu'il cachait- pour elle un désir
Sous une feinte indifférence.
Donc, elle lui dit, sans façon :
<( L'amour est le but de la vie.
Pour satisfaire votre envie,
Qu'attendez-vous, mon cher garçon ? »
— « J'attends, comme le veut mon père, D'avoir de la barbe au menton. >-
— « N'est-ce que ça? » fit la goton ; ^- Vous en aurez tôt, je l'espère. »
— « Que n'en ai-je sans plus surseoir! » Gémit, là-dessus, l'imbécile.
« Ah I si cela m'était facile.
J'en aurais, certes, dès ce soir ! »
— (c Soit ! il ne tient qu'à vous. » — « Qu'apprends-je y Quoi! ce soir même?... 11 se pourrait?... »
— « Oui, ce soir. Mais, tenez-vous prêt A me rejoindre dans la grange.
Quand votre père dormira ;
Et vous y verrez, sans chandelle,
Que de la barbe, foi d'Adèle !
A votre menton fleurira. ■
— « Voyons! ce serait un prodige! »
— « Il se fera. » — « Mais, le moyen? •>
— '.' Eh ! monsieur, vous le saurez bien î Venez à la grange, vous dis-je. »
Soudain, secoué d'espoirs fous.
Il prit pour parole d'oracle Cette promesse de miracle.
Et fut fidt'le au rendez-vous.
Sous lempire d'un trouble étrange.
De tout son être il frémissait...
Adèle, déjà sans corset, I/attendait au fond delà grange.
D'abord, ils se turent tous deux, Pour écouter dans le silence Leur cœur battre avec violence.
Et la nuit régnait autour d'eux...
« Çà ! baisez-moi sur les deux joues.
Petit, » murmura-t-elle, enfin.
" Non. de baisers je n'ai pas faim, » Dit-il, '< et de moi tu te joues ! »
— <• De quoi donc êtes-vous glouton, Sinon de baisers? >• souffla-t-elle.
— - Eh! tu sais bien, méchante Adèle, Que c'est d'avoir barbe au menton ! ><
— « Vous l'aurez, c'est chose promise.
Mais il faut être complaisant.
Et m'obéir... » Et, ce disant, Dans l'ombre elle ûtait sa chemise.