AU LENDEMAIN DES NOCES
L'exquis George Auriol me prête Un sujet qu'il croit bien à lui.
Et j'allume ici ma lanterne En vous prévenant, mes amis, Que, plus que cela nest permis, Ce conte est un conte moderne.
Donc, sans plus de prêchi-prêcha, Apprenez qu'un fils de famille.
Tel qu'à Paris il en fourmille, Par un beau soir s'amouracha, Dès la toute prime seconde, D'une fille pleine d'attrait Et dont la bouche s'illustrait Du sourire de la Joconde.
Pour avoir ce vivant Vinci Et s'enivrer de ce sourire Qu'on osa si souvent décrire, Notre jeune homme eût tout fléchi !^ En le voyant tout feu tout flamme, Elle si bien se refusa Pour l'affoler qu'il l'épousa, N'admettant ni discours ni blâme.
Et, d'ailleurs, vous eussiez juré Que c'était là quelque pervenche, A la voir si coite et si blanche Devant l'étole du curé...
Jetons sur la puit de la noce Un voile... De minuit jusqu'à
L'aube, le gaillard s'en flanqua
(Passez-moi le mot) une bosse.
Aussi, quand, venu le matin,
Il quitta la légale couche
Pour s'en aller prendre une douche ,
Il avait plutôt mauvais teint.
Or, voyez la méprise aiïreuse!
En réenfilant son complet,
Voici qu'il récapitulait
Les faits de sa vie amoureuse ;
Et, soudain, perdant la raison,
Et victime de Thabitude
Ou de quelque similitude,
11 se crut d'une liaison
D'un jour le héros éphémère,
Et, s'estimant garçon encor.
Il laissa choir un louis d'or
Sur l'oreiller de sa commère...
Hélas ! dans la réalité
La plus terriblement funeste,
A peine il avait fait ce geste,
Il fut brusquement rejeté.
Car le sourire de Joconde,
Se réveillant, lui dit : « Vingt francs !
Mon vieux, est-ce que tu me prends.
Dis, pour une femme du monde ? »
Puis, le regardant en dessous,
Elle ajouta : « Vrai, c'est un beurre !
On ne m'avait, jusqu'à cette heure,
Jamais donné plus de cent sous. »