Berlioux, La traite orientale
TRES SNS non g——
des nègres d'Egypte. Ce n'était pas le travail qui manquait, car, en 1879, on comptait 25.000 nègres dans la seule ville du Caire. Des écoles, un catéchuménat, une infirmerie pour les noirs malades furent annexés aux deux Instituts. En s’acclimatant aux ardeurs du climat d'Afrique, les missionnaires se préparaient en mâme temps aux difficultés de leur apostolat auprès des noirs du Soudan.
En 1872, voici quelle était la situation des Instituts du Caire : 8 missionnaires, 1 étudiant en théologie, 4 Frères coadjuteurs; 21 nègres à l'orphelinat des garçons ; 6 Sœurs de Saint-Joseph, 18 institutrices noires ; 42 négresses à l'orphelinat des filles.
La nouvelle Société était en état de se charger de la mission, à peu près abandonnée, du Soudan. Un décret de la Propagande, en date du 21 mai 1872, confia aux prêtres du Séminaire africain de Vérone le vicariat apostolique du Soudan, dont M. Comboni était nommé pro-vicaire, en attendant qu'il reçût, en 1877, le titre de vicaire apostolique avec la dignité “piscopale.
Le nouveau supérieur se mit sans retard à préparer son départ pour l'Afrique. Après avoir été admis en audience particulière par S. M. l’emipereur d'Autriche, qui daigna lui renouveler l'assurance de l'intérêt sympathique qu'il continuait de porter à la mission, M. Comboni, ayant jeté à Vérone les bases d'une nouvelle Société de religieuses destinées à la mission, l'Institut des Pieuses Mères de la Nigritie, s'embarqua au mois de septembre 1872, en compagnie de quatre
rêtres du séminaire de Vérone, de Dom Pie Hadrian, Bénédictin du Mont-Cassin, originaire de la Nigritie, de quarre catéchistes noirs et de cinq institutrices noires, élevées en Europe. Le 26 septembre, la caravane apostolique, composée de dix-neuf membres, arrivait au Caire.
L'année précédente, Don Carcereri, supérieur des Instituts du Caire, était parti pour le Kordofan, avec un autre missionnaire et deux Frères de sa Société.
Le plan des nouveaux missionnaires, plan très judicieux, qui leur avaitété suggéré par la connaissance des difficultés devant lesquelles avaient succombé leurs prédécesseurs, était de s'écarter des rives insalubres du Haut-Nil et des villes corrompues par la présence ues traitants européens, pour se lancer dans l'intérieur du pays, beaucoup plus sain et moins exposé aux scandales des trafiquants de chair humaine.
Arrivé, dans le courant de 1872, à El-Obeïd, capitale du Kordofan, Don Carcereri acheta, à des conditions raisonnables, un vaste emplacement et une maison capable de servir à l’établissement d’une mission, Il écrivit aussitôt à son supérieur, Mgr Comboni, pour lui faire le récit de son voyage et lui demander de venir le rejoindre le plus tôt possible.
Dans ies premiers jours de janvier 1873, Mgr
la tête d'une caravane composée de rente missionnaires et religieuses. C'était certainement la remière fois qu'on voyait des religieuses cathoiques remonter les cataractes du Nil, pour se lancer à travers ‘e désert et s'enfoncer à ja recherche des âmes dans les profondeurs de l'Afrique,
Arrivée à Scellal, après #rente-huit jours de navigation, la caravane apostolique entreprit courageusement la traversée du désert ; le 24 mai, elle arrivait en bonne santé à Khartoum. Là, une réception brillante attendait le supérieur de la mission :
« Monseigneur, lui dit le consul d'Autriche, je viens, au nom de S. M. l'empereur François- Joseph, vous complimenter cordialement de votre arrivée. Je vous souhaite une longue vie pour le bien de cette mission de l'Afrique centrale, qui attend de vous sa résurrection. Au nom de la colonie européenne, je vous remercie d'avoir comblé nos longs désirs, en nous amenant des religieuses pour l'éducation de nos enfants. Que DIEU bénisse vos fatigues et exauce tous vos vœux |! »
Il y eut ensuite présentation de la colonie européenne, visite des autorités égyptiennes, et remise par les Franciscains de la mission de Khartoum aux prêtres de l'Institut de Vérone. A cette époque le chiffre des catholiques de Khartoum s'élevait à 100, sur une population totale de 60.000 âmes, Mgr Comboni, ayant pris possession de la mission, y laissa deux prêtres et cinq Sœurs de Saint-Joseph, pour ouvrir les écoles. De Khartoum, le prélat se rendit à El-Oberd, où la réception fut aussi pleine d'enthousiasine.
Tout s'annonçait donc sous d'excellents auspices : les missionnaires, installés chacun dans leur poste, avaient supporté parfaitement les fatigues et les privations d'un long voyage à travers le désert.
Mgr Daniel Comboni, de retour au Caire, prescrivit que, dans tous les établissements, on fit, le 14 septembre, la consécration solennelle du vicariat au Sacré-Cœur.
L'année suivante, 1874, sept religieux de Saint-Camille de Lellis, cinq prêtres et deux Frères, furent envoyés dans la partie septentrionale de la mission et fondèrent le poste de Berber, dans la Haute-Egypte. Là ils établirent successivement une école pour les enfants des Cophtes, assez nombreux dans cette ville, un orphelinat pour les noirs rachetés de l'esclavage, et un dispensaire avec infirmerie pour les malades.
Afin de pouvoir répondre aux besoins de l’apostolat, ces vaillants religieux, qui venaient d'être expulsés d'Italie par le gouvernement, ouvrirent un noviciat à Cuisery (diocèse d’Autun). Déjà ils pro etaient de s'établir à Souakim, port sur la Mer Rouge. En attendant, ils ouvrirent
Comboni partait du Caire pour le Kordofan, à | une seconde station à Gadaref, sur iles frontières
renté misnement la ses catho- |, pour se cer à ja ideurs de
jours de
entreprit le 24 mai, n. Là, une leur de la
l'Autriche, Françoisment de ongue vie e centrale, nom de la ie d’avoir enant des fants. Que tous vos
la colonie tiennes, et nission de le Vérone. liques de population ayant pris ux prêtres ouvrir les
rendit à ssi pleine
lents ausacun dans ement les voyage à
au Caire, ements, on solennelle
igieux de s et deux septentrioposte de établirent enfants des e ville, un l'esclavage, pour les
besoins de ai venaient vernement, e d'Autun).
aakim, port s ouvrirent s frontières
————— me ER QE
de l'Abyssinie, et dans une épidémie de petite
vérole, qui désola, à cette € uque, le pays, ils
eurent la consolation de baptiser un grand nom. bre d'enfants et même d'adultes,
Cependant, Mgr Comboni se préoccupait d'étendre son action ex detiors des Ftats musulmans, où l'apostolat ne peut que végéter. Les nations Païennes étaient beaucoup mieux disposées à recevoir la Bonne Nouvelle, Dès 1873, il avait fait faire une tournée d'exploration dans le pays des Noubas, et, l'année suivante, il fonda à Délen une station, avec résidence de missionnaires, établisssment de Sœurs, écoles et chapelles. Ce poste, abandonné quelque temps à cause des fièvres, fut repris, en 1878, par Dom Bonomi, assisté de cinq religieuses de l'Institut véronais des Pieuses Mères de la Nigritie. En 1880, une seconde station (ut ouverte, chez les Noubas, à Malbès, Ce peuple, encore simple et pur des erreurs de lJ mn, avait reçu avec sympathie les missionn: Au bout de quelque temps, la mission Youbas comptait déjà soixante prosélytes.
Jusqu'alurs, à l'exception des peines et des épreuves ordinaires de la vie apostolique, on peut dire que tout avait souri aux missionnaires de la Nigritie: les santés se maintenaient en bon état, les populations étaient bien disposées, les autorités se montraient généralement sympathiques, et, tout récemment, le vice-roi d'Egypte venait d'accorder gratuitement à Mgr Comboni, pour ses Instituts du Caire, un vaste emplacement de la valeur de quarante-trois mille francs. Avec l’année 1878, allaient commencer les épreuves de la mission.
Une sécheresse extraordinaire amena pour tout le pays la famine, et Ja disette d’eau fut telle que, dans la plupart des postes de l'intérieur, les Pères et les Sœurs n’eurent souvent pour boire que l’eau qui avait servi aux ablutions matinales, À. la suite de la famine, survint une épidémie générale de fièvres, qui ruina toutes les santés, emporta un missionnaire, plusieurs Frères, deux Sœurs et un grand nombre d'enfants de la mission du Soudan : enfin, en 1882, éclata la révolte du Mahdi, qui devait amener la ruine complète de la mission,
Voici quelle était, en 1880, à la veille de la crise, la situation du vicariat ;
Outre les Instituts du Caire, la mission du Soudan comptait alors sept stations à l’intérieur : Scellal et Khartoum, dans la Haute-Egypte, Berber et Gadaref, dans le voisinage de l’Abyssinie, El-Obeïd, capitale du Kordofan, Délen’ et Malbès, chez les Noubas. Il y avait 800 catholiques, la plupart élevés dans les établissements de la mission, A El-Obeïd, on venait de terminer une église, qui faisait l'admiration des voyageurs,
et qui était certainement le plus beau monument religieux de Ja contrée. Des chapelles, écoles, orphelinats et dispensaires existaient dans tous ies postes, Une tempête effroyable allait tout
de
emporter, et renverser en quelques mois le travail
de dix années,
Pour bien comprendre les causes de cette explosion de fanatisme et son succès, il faut remonter de quelques années en arrièr’
À la site de la révolte d'Arala vacha, les Anglais, devenus en tait, sinon en droit, les maîtres de l'Egypte, imposèrent au Khédive l'abolition de la traite, Ce n'était pas «hose facile, surtout dans les provinces éloignées de la capitale, où, depuis des siècles, le trafic de l'homme s'exerce publiquement et quelquefois, souvent même, sous l'uniforme brodé des pachas et des beys du vice-roi d'Egypte.
Déjà, en 1874 Gordon Pacha, un des hommes les plus remar. 1ables qu'ait produits l'A gleterre dans ces derniers temps, avait :;;: À Khartoum pour réprimer cet infâme comn "ce, et devant les impossibilités d’une abolition , dicale et subite de la traite musulmane, il s'était vu forcé, en gémissant, de fermer les yeux.
€ Nulle part, dit Elisée Reclus, la traite des
nègres n’a fait plus de iavages que dans les plaines où se pressent les tribus du Soudan, Devenus les maîtres du pays, sous le titre d'offi. ciers égyptiens, les négriers firent ouvertement pendant de longues années le trafic de chair humaine, Chargés de pourvoir de jeunes filles et d'eunuques les marchés de Khartoum et du Caire, les fonctionnaires pouvaient accomplir en paix ce que les rapports officiels appelaient pompeusement leur wzssion civilisatrice. Les villages se dépeuplaient ; de chaque Zériba des marchands arabes, partaient régulièrement des convois de malheureux se dirigeant versle Nil, liés Par paires, au moyen de fourches et d'anneaux, qui passent au coù de l'esclave et se rattachent à la monture du maître, Encore de nos jours, les routes suivies par les convois se reconnaissent aux ossements humains épars le long des sentiers, »
La répression immédiate de la traite soulevait donc pour le gouvernement égyptien de grosses difficultés, et, malgré la bonne volonté du Khédive, il devint bientôt évident que, dans les régions du Darfour et du Haut-Nil, les fonctionnaires égyptiens, plutôt que de renoncer aux profits considérables qu'ils tiraient de la traite, étaient prêts à s'unir aux populations arabes, pour secouer le joug d’un gouvernement «esclave des chrétiens }, et censtituer en plein Soudan un grand empire musulman, indépendant des nations européennes et de leur influence gêénante,
Ce fut cette sourde fermentation des esprits au sujet de la traite, et aussi la haine du fisc égyptien pesant lourdement sur les populations du Soudan, qui firent tout le succès du Mahdi, La preuve qu'il ne fut qu'un instrument, c’est qu'après sa mort, l'insurrection a continué ses ravages, — Qu'était-ce donc au juste que le Mahdi ? C'était un de ces saints comme l'Islam en a toujours produit aux époques de crises, où
334 LES MISSIONS CATHOLIQUES AU XIXmC SIÈCLE.
il s'agit d’exciter le fanatisme des populations et de les lancer en avant contre les chrétiens. Il s'appelait Achmed-Mohammed, et s'était établi, vers 1865, dans les forêts qui bordent les rives du Haut-Nil, où il exerçait le métier de constructeur de barques ; mais en 1871, poussé par le fanatisme et l'ambition, il renonça à son métier et, pour se préparer à sa mission, se retira dans une grotte, aux bords du fleuve, et mena pendant dix ans la vie d’un anachorète. Il fut bientôt en possession d’une haute renommée de sainteté, et quand il sortit de sa retraite, en 1881, il fut acclamé par les musulmans en qualité de Mahdi. L'Islam comptait un prophète de plus.
Dès lors il se mit à la tête de l'insurrection contre le Khédive, et marcha rapidement de triomphe en triomphe. La trahison de plusieurs généraux égyptiens facilita r':illeurs singulièrement sa tâche, En quelques mois, il devint maître du Dongola, du Darfour, du Kordofan et de toute la région du Haut-Nil. Deux missionnaires, un clerc, trois Frères coadjuteurs et huit religieuses appartenant aux stations d'El-Obeïd et des Noubas, tombèrent entre ses mains, et subirent une longue et cruelle captivité. A plusieurs reprises, le faux prophète les somma d'embrasser le mahométisme, et, sur leur refus constant, les menaça de mort. La mort eût été une délivrance pour ces infortunés, surtout pour les religieuses, exposées sans cesse, au milieu des musulmans, à des outrages cent fois pires que la mort.
Mgr Sogaro, le nouveau vicaire apostolique, réfugié au Caire, essaya inutiler nt, pendant plusieurs années, de négocier le: délivrance. Enfin, au bout de 27 mois de captivité, Dom Bonorai put s'échapper et gagner, avec trois religieuses, les avant-postes anglais ; quelques mois plus tard, une nouvelle bande réussit à briser ses fers et à gagner le Caire ; les autres, un Frère et deux religieuses, étaient morts en captivité ! Quant aux établissements de la mission du Soudan, églises, chapelles, résidences, écoles, orphelinats, il va sans dire qu'il n’en reste que des ruines. La mission du Soudan demeure anéantie, jusqu’au jour où l'on aura réprimé la révolte.
Rien n'indique malheureusement que ce jour soit proche, et l'on est bien forcé de reconnaître que, dans cette crise où il s'agit pourtant de l'avenir de l'Afrique centrale, le gouvernement britannique, qui s'est donné la mission, sans que l'Europe l'en ait prié, de sauvegarder en Egynte les intérêts de la civilisation, a montré une déplarable faiblesse. Après l'incroyable désastre subi par le général Hicks, dans les journées des 1°, 2 et 3 novembre 1883, l'Angleterre a abandonné à son malheureux sort Gordon-Pacha, un de ses plus illustres citoyens. Celui-ci, enfermé dans Khartoum, après avoir soutenu vaillamment un siège de deux ans, a fini par tomber aux mains des Mahdistes, qui l'ont massacré et ont fait de Khartoum un monceau de ruines. La mission catholique avait pu heureusement se replier à
temps sur la station de Berber, et de Berber sur Souakim, où Mgr Sogaro ouvrit en 1885 un nouveau poste, qui compte actuellement une centaine de catholiques.
Quant à l'Angleterre, satisfaite de la possession paisible de l'Egypte, et comprenant, dans son égoïsme pratique, que la pacification du Soudan lui coûterait trop cher, elle força le Khédive, son protégé, à renoncer à ces vastes régions, qui étaient pour lui la source de riches revenus. Cet abandon de l'Afrique centrale aux Mahdistes a réveillé naturellement le vieux fanatisme musulman. Déjà les Arabes de la côte des Somalis et du Zanguebar ont essayé de se révolter ; on a vu ce qu'a tenté Bushiri au Zanguebar ; à Assab et chez les Somalis, les projets d’annexion et de protectorat italien auront plus d’une fois à compter avec le fanatisme des tribus révoltées. Dans la mission des Grands Lacs, on verra plus loin que les esclavagistes ont voulu faire de l'Ouganda un grand Etat musulman. Enfin sur le Congo, les Arabes se sont déjà avancés jusqu’à Stanley- Falls, d'où ils menacent les nouveaux établissements des Belges. L'abandon du Soudan pourrait bien devenir pour l'Angleterre un mauvais calcul. En laissant se constituer au centre de l'Afrique un empire musulman, elle a créé un nouveau foyer de fanatisme et un danger permanent pour la civilisation chrétienne. Elle a cru prudemment faire la part du feu ; DIEU veuille que l'incendie se concentre dans son foyer et n’aille pas au loin promener ses ravages |
Situation religieuse de la mission du Soudan.
Personnel : 1 vicaire apostolique, en résidence provisoire au Caire, — 12 missionnaires de l’Institut de Vérone ; plusieurs Frères coadjuteurs. — Institut des Pieuses Mères de la Nigritie, 22 Sœurs.
Œuvres : 4 stations : le Caire, Scellal et Helloan, Haute-Egypte, Souakim sur la mer Rouge ; ? églises ou chapelles.
. AuCaire:1 Institut, avec orphelinat et école pour les jeunes aoirs, 40 enfants.
À Gésireh : 1 colonie agricole. — 1 Institut, orphelinat et école pour les négresses, 45 enfants.
A Scellal : orphelinat, garçons et filles, 13 enfants. — Le magnifique hôtel fondé aux frais de S. M. l’empereur d'Autriche est desservi par les Sœurs.
A Souakim : écoles et disrensaire.
Population catholique du vicariat : 250 âmes.