L'ÉGLISE ET LES SECTES
Si des adversaires récents, comme dans les premiers siècles les Ariens et les Nestoriens, ont vainement disputé à l’Église sa fonctin d’enseigner les peuples, et n’ont pas même obtenu les succès passagers dont les premiers se glorifiaient, il s’ast engagé un autre combat non plus en terres païennes, mais en terres chré-
‘11 est d'usage, parmi les protestants, de citer avec un certain mépris l’histoire des colonies espagnoles ; néanmoins voici la remarque d’un ardent protestant : « Îl faut rendre cette justice à l'Espagne, malgré toutes ses fautes et l'oppression de ses subordonnés, elle s’est efforcé d'établir le système le plus sage, le plus humain, ct le seul efficace pour manier les naturels d’une race inférieure... » Dans ses colonies « les Indiens ont continué à former la classe luborieuse; ils se sont beaucoup mêlé aux Européens, et la race indigène a été ainsi préservée de l'extinction, D'autre part, aux colonies anglaises, par le fait des établissements de travailleurs, — it omei les points de contraste les plus importants, —les aborigènces sont exterminés; ou, par leur isolement, ils marchent rapidement et fatalement sur la pente lamentable d'une destruction ie ae » (Voyages au Pérou et dans l'Inde, par Clément M. Markham, F. S. A. FR. G.S,; ch. vin, p. 132 (1862).
d26 LES MISSIONS CHRÉTI£NNES.
tiennes. Il avait semblé promettre des merveilles ; nous allons essayer de le suivre dans ses différentes phases.
‘Plus de deux siècles avant les projets de missions protestantes, dont la tardive origine est due à la rivalité des sectes entre elles plutôt qu’au zèle religieux, une lutte gigantesque dont l’Europe fut le théâtre, et qui emporta dans ses tourbillons toutes les nations civilisées l’une après l’autre, menaça d’anéantir les institutions religieuses du passé, et même d'établir la société civile sur de nouvelles bases. Certains noms ont toujours été associés à cette lutte célèbre, comme si elle était due seulement à l'influence et à l'énergie de ceux qui les portaient. Le siècle où parut Luther était mûr pour la révolte regardée par ses adeptes comme un triomphe, et par le reste du monde comme un désastre. Le relächement de la discipline, le déclin de la vertu abritée dans les cloîtres, en dehors desquels, disait saint Bernard, on pouvait diflicilement la trouver; l’intrusion d'hommes mondains et licencieux dans les dignités de l’Église, convoitées comme source de richesse et de pouvoir ; la négligence dans la prédication et les instructions élémentaires, et cette longue série d'abus contre lesquels les théologiens ont écrit, contré lesquels les saints se sont éle-’és durant des siècles, et que le Concile de Trente devait réformer avec une sévérité puissante; voilà les véritables es de cette révolution, qui autrement n'aurait pas eu de raison d'être, ni de succès possible.
Avec ces auxiliaires, le protestantisme commença la guerre contre l'Église. Un moment il parut l emporter; mais à heure même où la victoire semblait la plus certaine, où l'Europe retentissait des clameurs de cent sectes en délire, le monde allait reconnaître ce majestueux pouvoir survivant seul à toutes les vicissitudes humaines, et dont l’apparente inaction est semblable au sommeil de Jésus dans la barque de Pierre. A l'instant de sa plus grande détresse, l'Église devait encore remporter la victoire. Il en est toujours ainsi, lorsqu'aux yeux des hommes elle semble prête à périr, La nouvelle religion, comme l’arianisme et l’islamisme, avait déjà envahi la chrétienté, mais pour faire place à l'Église, dont elle conspirait la perte. Forte de son union avec Dieu, elle put vaincre l’hérésie dans ses retranchements et faire briller la lumière de la Foi sur des mondes nouveaux, en Chine, dans l'Inde, au Canada, au Brésil, au Paraguay. Contemplons un moment cette dernière victoire.
En Allemagne dès 1558, « le dixième seulement des habitants, était resté fidèle à l'ancienne religion. » Vingt ans plus tard, « le protestantisme dominait dans toutes les provinces
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d’Autriche de langue allemande, slavonne, hongroise, » Avant la fin du siècle, « presque toute la noblesse autrichienne et styrienne avait embrassé la réforme. »
En France, le mouvement était presque général : « Un moment le peu: : entier sembla incliner vers le protestantisme. » En 1600, sept cent soixante églises paroissiales appartenaient aux protestants. Quatre mille membres de la noblesse adhéraient aux nouvelles doctrines.
La Pologne, la Saxe, la Belgique, la Hollande, la Suède, le Danemarck, l'Angleterre, l'Écosse, étaient emportés dans le même tourbillon ; de toutes les nations d'Europe, l'Espagne, l’Italie et l’Irlande seules dans cette universelle apostasie restèrent fidèles à l'Eglise.
La victoire semblait complète et décisive; mais à peine avait-on commencé à supputer ses dépouilles, qu’elle était changée en défaite désespérée et irremédiable. En Allemagne, dès 1622, « du sud au nord, le catholicisme se répandit comme un torrent, » « l'œuvre des conversions avançait avec une force irrésistible?. » L’Autriche, la première chassa l’esprit impur qui s’en était emparé. L'une après l’autre, les provinces de ce grand emaire revinrent au catholicisme. En 1620, « toute la Bohème, le protestant Krasinski l'assure, était protestante, à l’exception de œuelques nobles et de quelques moines; » en 1637, dix-sept ans lus tard, « elle était entièrement catholique romaine“! » La victoire remportée sur l'hérésie était complète; après un moment d'illusion frénétique, la conversion des races autrichiennes était accomplie. De nos jours, en Bohème et en Moravie, provinces autrefois entièrement protestantes, la religion nouvelle compte à peine dans cette dernière le dix-septième de la population, et le quarante-cinquième dans V’autre*!
En Hongrie, royaume devenu la proie du destructeur, les Pères de la Compagnie de Jésus, forts de la toute-puissance divine chassent les esprits mauvais et préchent avec une onction et un entrainement irrésistibles la foi des anciens jours. Deux siècles à peine écoulés, un luthérien allemand, décrivait en ces termes le pouvoir des deux croyances : « Il existe une différence profonde, en Hongrie, entre le clergé catholique et celui de la réforme; le premier est infiniment supérieur au second en savoir et en participation à
! Ranke, 1, p. 36%, 412; Kohl, p. 415.
® Jbid., HA, p. 71.
5 Panslavism and Germanism, par le comte Valérien Krasinski; ch. n, p. 160. # Kobl, p. 70,
528 LES MISSIONS CURÉTIENNES.
la civilisation de l'Europe occidentale. » Puis il ajoute : « Les grands couvents ct les abbayes de l'Autriche furent, de tous temps, les nourriciers et les protecteurs des sciences et des arts. Chacun d’eux se glorifie de noms illustres et de génies sortis depuis longtemps de ce monde, mais qui vivent encore dans le respect et l'affection de la postérité ; les survivants sont occupés à rendre les plus grands services à leurs Ordres. » Tournant en ridicule « les notions erronées des protestants » sur ces sanctuaires de travail, de science et de vertu, 1} donne la preuve de leur influence : « Je demandais, pendant mes voyages en Hongrie, s'il n'y avait pas de conversions du catholicisme à la foi de la réforme ;
non, jamais, me répondait- -on, le contraire arrive quelquefois. Un
seigneur protestaut à son lit de mort enverra chercher un prêtre catholique, mais il n'arrive jamais à un catholique, de supposer qu'un ministre protestant puisse lui rendre alors le moindre service. »
La Pologne, jadis si pleine de foi, se crut un jour perdue à jamais pour Dieu ; les doctrines de la réforme encore à leur berceau, y avaient introduit les erreurs de Socin. L'exorcisme fut également prompt et efficacé. Maigré ses premiers succès l'hérésie ne put prendre racine ; « la grand masse de la nation polonaise est catholique, les juifs forment le reste*. » Le comte Krasinski attribue ce retour de la nation entière au même ministère apostolique, dont tant d’autres contrées avaient vu les triomphes. Grâce à l’influence des Jésuites, dont l'Esprit de Dieu se servait pour reconquérir les royaumes à T'Église et lui rendre plus d’âmes qu’elle n’en avait perdu, à peine l'hérésie fut-elle bannie, « la vie domestique, en Pologne, s’orna de vertus vraiment patriarcales®. »
Partout les filets, dont l'ennemi avait enveloppé les nations, étaient brisés. À la voix de la nouvelle compagnie d'apôtres, des millions d’âmes secouérent leur sommeil de mort. D'une extrémité de l’Europe à l’autre, dans chaque cité et dans chaque village, parurent des émules de l'austère saint Jean-Baptiste et de l'intrépide saint Paul. Obéissant à leurs voix, la Saxe, la Bavière, la moitié de la Prasse, rentrèrent dans le sein de l'Église. La Belgique devenue à demi-protestante « fut transformée, dit Ranke, en l’une des plus catholiques nations de l'univers. » La Holian le, dont l’asservissement si complet à l'ennemi, semblait ne plus laisser
{ Kobl's Austria, p. 98, 575.
> An Inquiry, ete., par Herbert Marsh, D. D., p. 67. * The Religious History of the S'avonic Nations, ch. 1x. p. 197.
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d'espoir, devait par un miracle de la grâce accueillir de nouveau avec bonheur sa sainte hiérarchie. Après avoir perdu, par une révolution religieuse, les Flandres, le Brabant et tout ce qu’elle possédait au sud de l’Escaut et du Rhin, la plus grande moitié de sa population embrassa la foi romaine.
La France vit en peu d'années le nombre de ses protestants décroître, selon le même témoignage, dans une plus large proportion (soixante et dix pour cent). Vingt ans après les ravages de la guerre civile, causée par la nouvelle religion, avec des armées ayant à leur tête des rois et des princes, la chute inévitable du protestantisme en France était déjà prédite. Depuis longtemps ces prévisions sont réalisées.
En Suède et en Angleterre, où l'autorité civile enchaina la liberté des consciences, apanage supposé du protestantisme, la torture et le gibet supplantèrent la raison et éloignèrent pour un temps la foi. À part ces deux royaumes, partout commenca la mème décadence ; nul effort ne devait être capable d'en arrêter les progrès ; Macaulay nous les résume en ces termes : « Cinquante ans après la séparation luthérienne, le catholicisme avait peine à se maintenir sur les rivages de la Méditerraunée; cent ans après cette séparation. le protestantisme avait peine à se maintenir sur les rivages de la Baltique'. »
Telle était la victoire la plus récente au milieu de cette longue série de conquêtes, renouvelées dans tous les âges et dont l'explication se trouve dans les magnifiques promesses du Verbe Eternel : « Vous condamnerez au jugement toute bouche qui vous résiste. Je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles.» Ce n'était pas assez de recouvrer des millions d’âmes parmi les races aposlates, et de faire rentrer par le repentir des nations entières dans la famille de Dieu; il fallait à l’Église comme à son Époux une satisfation plus complète. Il lui fut donc permis de déjquer la plus formidable conspiration dont sa vie ait jamais été menacée, et de pouvoir, dans un effort proportionné à sa f6-
ndité, réunir à l'Orient et à l'Occident un nombre prodigieux de nouveaux disciples de toute nation et de toute langue. Une lois encore se réalisait à la face du monde cette double prophétie : «Le peuple et le royaume insoumis à vos lois périront. » «Vers vous viendra la force des gentils. » Dix mille apôtres se levèrent pour exécuter ses ordres dans l’ancien monde, et deux fois dix mille pour porter son message au monde nouveau. À lheure
‘ Essay on Ranke's History of x'.e Popes.