I. B R OMAN H 1 : LA M A K Q U I S E
— Deux mots gros de bonheurs et de déceptions — Chaque époque broda ses variations.
Tous, d'un commun accord, nous disions qu'une femme
Quel qu'ait été son rang, bourgeoise ou grande dame,
Quels qu'aient été son sort, son amour, sa vertu,
N'atteint pas l'âge mûr sans avoir combattu,
Ne fût-ce qu'un seul jour, une heure, une minute,
La tentation folle et sombre de la chute,
Et sans avoir senti, pâle, fermant les yeux,
Le vertige du gouffre effleurer ses cheveux.
Ineffaçable tache ou passagère envie,
Toute femme eut un coin de roman dans sa vie.
Tel était le sujet pour le moment traité. Et notre hôtesse alors, une ancienne beauté Du temps de Charles dix, une adorable vieille D'une distinction suprême et sans pareille, Bien moderne pourtant, l'œil sympathique et fin,
— Un pastel de Latour retouché par Grévin; — Notre hôtesse, posant son lorgnon sur la table :
LE ROMAN DE LA MARQUISE
— «Un roman, dites- vous?... Oui, c'est incontestable! Long ou court, lût ou tard, toute femme a le sien. Moi-même, mes amis, que vous connaissez bien, Moi, d'esprit peu fantasque et plus froid que le vôtre, Ma foi ! j'eus mon petit roman tout comme une autre ! »
A ces mots, doucement de sa bouche envolés, Un silence se fit qui lui disait : « Parlez ! »
h Ma fille, mon Andrée, avait quatre ans à peine. C'était mon seul enfant. Nous vivions en Touraine, Dans un petit château, pavillon autrefois, Séjour fastidieux s'il en fut, eu plein bois ; Un voisinage nul, et par contre, sans doute, 1 h pays infesté de voleurs de grand'route. Bref, vous voyez d'un coup le paradis exquis Où je m'éternisais, seule avec le marquis. Vous l'avez tous connu, mes amis : âme hère, Brave sans vanité, sens droit, franchise entière, Un de ces cœurs pétris d'un rare et pur ciment
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Dont la froideur recèle un ardent dévouement.
Mais on peut l'avouer, n'est-ce pas? La nature,
Toute à son âme, avait oublié sa figure:
Mon époux, ressemblant en bravoure à Clovis,
En bon sens à Caton... n'avait rien d'Adonis.
Or j'étais jeune, aimable, on me prétendait belle...
Et puis je m'ennuyais d'une façon cruelle,
Et puis mon cœur naïf, étrangement troublé,
S'il avait écouté, n'avait jamais parlé...
Que vous dirai-je enfin?... Je pressentais la crise :
A mon roman, de forme encor bien indécise,
Seul, le héros manquait pour qu'il devînt réel :
Il parut... et ce fut un lancier bleu de ciel !
Un grand nom, fin valseur, la démarche hautaine, Six pieds au moins, c'était un très beau capitaine. Appelons-le César, si vous le voulez bien. De la cour qu'il me fit je ne vous dirai rien : Apprenez seulement qu'après plus d'une année
I,E ROMAN DK LA MARQLMSK
De défense constante et d'attaque obstinée, Il eut un rendez-vous dans mon parc, à minuit. Je devais me glisser par le perron, sans bruit, Doucement..., le marquis, suivant règle fixée, Habitant le premier, moi le rez-de-chaussée.
Quand vint le soir fatal, le cœur me battait fort. Je comprenais ma faute, et je faisais effort Pour cacher ma rougeur et mon inquiétude. Le marquis, ce soir-là, contre son habitude, Lui, si doux d'ordinaire et froidement poli, Etait rude, agité, presque brutal: un pli Obscurcissait encor son front déjà sévère. Inquiète, je crus que sa sombre colère Lui venait d'un soupçon, et je l'interrogeai :
« — Quoi! vous me demandez, ma chère, ce que j'ai? Quand — vous le savez bien, aussi bien que moi-même Ces rôdeurs de grand'route ont eu l'audace extrême De venir cette nuit, chez un de nos voisins,
•Jl LE ROMAN DE I.A MARQUISE.
Briser les espaliers et voler les raisins?
Ils entreront bientôt, au train dont vont les choses,
Jusque dans nos salons, malgré les portes closes...
Mais, morbleu ! je saurai recevoir comme il faut,
S'il rôde par ici, ce gibier d'échafaud ! »
Je respirai, voyant que ma crainte était vainc,
Et nous nous séparions au bout d'une heure ù peine.
Il fit bientôt nuit close, une nuit sans clarté, Enveloppant le parc de son obscurité Et jetant son linceul sur la pelouse verte. Dans ma chambre, debout, la fenêtre entr'ouverte, Comprimant à deux mains mon cœur désordonné, J'attendis le moment du rendez-vous donné.
Minuit sonna. Je vis alors une grande ombre Allant deçà, delà, sous la verdure sombre, Et, dans le gazon noir, un vif éclair d'acier... L'éclair était le sabre, et l'ombre le lancier. Un moment, j'hésitai... Mais, reprenant courage,
LE ROMAN DE LA MARQUISE
,le jetai sur mon dos un manteau de voyage,
Et pâle, à petits pas, ainsi qu'un vrai larron, Je sortis de ma chambre et gagnai le perron. Je tournai doucement la clef intérieure... Et la porte s'ouvrit.
- Dans la vaste demeure, Dans la pièce voisine où mon enfant dormait. Un silence profond, mortel, qui m'opprimait. J'hésitai de nouveau sur le seuil de la porte... Puis la tentation chez moi fut la plus forte, Nerveusement, je fis deux ou trois pas dehors... Quand, soudain, un frisson me passa par le corps, Me saisit tout entière et me cloua sur place... Tenez... j'en tremble encor, mes amis... Dans l'espace Un cri bref, suppliant, étrange, désolé, Presque un sanglot, plutôt comme un râle étranglé, Venait de s'envoler de la chambre d'Andrée... Ma fille !... ma chérie !... et me voilà rentrée, Et, prise d'un besoin de savoir étouffant, Demi-folle, gagnant la chambre de l'enfant...
LE ROMAN DE LA MARQUISE
Mais à peine j'entrais, que la porte d'en face
S'ouvrit, et le marquis, pâle, la tète basse,
Comme moi pris de peur et comme moi tremblant,
A grands pas s'avança vers le petit lit blanc.
Pour regarder l'enfant, nos têtes se penchèrent...
Pour prendre ses deux mains, nos deux mains se touchèrent.
Elle dormait tranquille et le front étoile.
Quelque gros rêve noir, sans doute, avait troublé
Cette sérénité de l'ange qui repose,
Et mis ce sombre cri sur cette bouche rose.
Tous les deux rassurés, nous nous levions tous deux... Lorsque je vis — à peine en croyais-je mes yeux ! — (Jue le marquis tenait dans sa main agitée Son pistolet de tir à la crosse incrustée. 11 saisit mon regard, vit mon étonnement :
« — Certes, j'étais tout prêt, me dit-il vivement. Je l'avais bien prévu... Quelle audace suprême... Les coquins!... les brigands!... dans notre château même!
LE RoMAN DE LA MARQUISE.
Et, comme je restais hagarde, sans un mot :
« — Vous ne savez donc rien ?... De ma chambre, là-haut, J'ai vu, sur le perron, près de la porte, une ombre Qui passait doucement, glissant dans la nuit sombre... Plus de doute... un de nos rôdeurs de grand chemin... Je pris mon pistolet, j'assurai bien ma main... Et j'allais faire feu, lorsque ce cri d'Andrée... »
Un sanglot s'échappa de ma gorge serrée...
Brusquement, je sentis un indicible émoi
De cette mort, passée à quelques pas de moi...
Et folle de remords, palpitante de fièvre,
Laissant la vérité sortir à pleine lèvre,
Aux genoux du marquis je tombai lourdement,
Et lui racontai tout, mon fol égarement,
Le rendez- vous donné, mes frayeurs, mes alarmes...
Terrible aveu mêlé de sanglots et de larmes !
Pas un mot de sa part: un silence complet.
Seule, sa main, serrée entre mes mains, tremblait
LE ROMAN DE LA MARQUISE
De colère à coup sûr, et de haine, et de rage... Ali! certes, il allait, bondissant sous l'outrage, Écraser sans pitié celle qui l'outragea... Et ce serait terrible, et j'en mourais déjà...
« — Alors, alors, dit-il, étrangement farouche, Lorsque le dernier mot fut sorti de ma bouche, Dehors... sur le balcon... cette ombre... c'était vous ? »
Je fis oui de la tête, embrassai ses genoux... Puis je fermai les yeux, abandonnant mon être...
« — Un pas de plus... un seul..., je te tuais peut-être!.. Murmura-t-il ; enfant!... Ah! malheureuse enfant!... »
0 noble époux! <> cœur superbe et triomphant!
Tu devais me briser dans ta juste colère :
Tu n'as pensé qu'au mal que tu me pouvais faire !
Tu devais me haïr et me répudier:
Tu n'as songé qu'à moi qui t'allais oublier !
Je tombai dans ses bras et nous nous embrassâmes :
A tout jamais le ciel unissait nos deux âmes...
LE ROMAN DE LA MARQUISE
Alors montrant l'enfant dormant avec ferveur Doucement, le marquis murmura:
« Le sauveur ! »
Vous dirai-je à présent comment, la nuit entière, .Mon lancier bleu, trempé plus qu'un chat de gouttière, Par un bon ouragan, juste à point déchaîné, Promena dans le parc son grand corps galonné? Comment le lendemain, navré de la tournure Que, pour son amour-propre, avait pris l'aventure, Vers un cœur plus ouvert, un logis moins fermé, Il braqua les éclairs de son œil enflammé ? Comment son escadron quitta bientôt la ville? Comment je l'oubliai?... Comment, froide et tranquille, Depuis j'ai toujours pu, sans... marcher de travers, Voir tout un régiment de lanciers bleus ou verts ? Non!... Sachez seulement qu'à tout jamais guérie. J'ai chéri cet époux qui m'avait tant chérie.
Maintenant, l'ai-je aimé follement? Près de lui Ai- je connu l'amour, le grand amour, celui
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Qui relint Juliette, ivre et pâle de joie,
Aux bras de Roméo, sur l'échelle de soie ?
Celui que Marguerite avait senti, vainqueur,
Des roses du jardin lui monter jusqu'au cœur?...
J'en doute... mais voyez!... Sans ce bonheur suprême
Tant bien que mal, mon Dieu ! j'ai vécu tout de même.
Et le marquis a seul... enfin, cela s'entend...
Que de femmes de cour n'en pourraient dire autant !
Les voilà donc finis, pour tout de bon finis, Les scrutins et les ballottages!
Bientôt nos députés vont être réunis Dans leur enceinte à vingt étages.
Ils vont, groupés suivant leur goût et leur couleur, — Sang de bœuf ou blancheur de neige —
Essayer dignement, et sans grande douleur, L'élasticité de leur siège.
Assidus au travail, jetant par-dessus mur
Les querelles folles ou mièvres, Ils vont nous cuisiner des lois dont, à coup sûr,
Nous nous pourlécherons les lèvres!
Ils vont, n'en doutez point, tant qu'ils seront chargés
Du poids des affaires publiques, Être de petits saints, doux, bienfaisants, rangés,
Pleins de vertus évangéliques.
Représentants directs de leurs chers électeurs,
Gens délicats et fort sensibles, Ils n'essaîront jamais de passer sénateurs
Pour devenir inamovibles.
Tels ils sont aujourd'hui, tels ils seront demain :
Tenant les promesses données, Sans varier jamais, leur manifeste en main.
Ils régleront nos destinées.
Par eux nous aurons tout, vertus, fortune, honneur...
Plus de troubles et plus de drames!
Oui ! nous serons heureux, très heureux : le bonheur
Est inscrit dans tous leurs programmes!
Permettez toutefois, ô chers représentants De notre vieux pays de France.
Qu'un de vos électeurs vienne, quelques instants Avant la première séance,
Vous présenter, avec les respects qui sont dus
A des hommes juchés au faîte, En termes mesurés, fondus et refondus,
Une très modeste requête.
N'allez pas vous fâcher et froncer les sourcils,
0 Jupiters, dans votre Olympe!
Pour nous, la politique et ses graves soucis
Sont bien trop haut pour qu'on y grimpe.
Nous venons simplement, ô nobles députés, Réclamer de vous qu'il vous plaise
De ménager un peu, lorsque vous discutez, Notre pauvre langue française;
D'avoir quelques égards pour son âge et ses droits;
Et, quand l'opinion diverge, De ne point la traiter, cette fille des rois,
Comme une servante d'auberge!
REQUÊTE A DE NOUVEAUX ÉLUS. in:.
Soyez tels qu'il vous plaît, vifs, moqueurs, enflammés,
Le bonnet tout près de l'oreille ; Mais, par grâce, songez que vous vous exprimez
Dans la langue du vieux Corneille!
Je ne parlerai point de vos prédécesseurs...
Hélas! ce n'est point un mystère Qu'ils se sont quelquefois débité des... douceurs
Veuves du miel parlementaire ;
Qu'emportés par le feu de la discussion, De façon un peu trop bourrue,
Ils se sont adressé plus d'une expression Bien moins de Chambre que de rue.
On peut, sans employer de mots injurieux,
Dire de très mordantes' choses, Etparfois le serpent n'en piquera que mieux
Pour être caché sous les roses.
Songez, quand vous montez dans un calme profond
A la tribune consacrée, Que tout terme incongru doit demeurer au fond
De votre verre d'eau sucrée.
Songez que l'électeur — qui peut être parfois
De race très athénienne — Se trouve forcément parler par votre voix...
Puisqu'il vous a donné la sienne ;
Qu'il endosse discours, gros mots, jurons divers,
Qu'il se révolte et qu'il s'attriste Quand, en son propre nom, vous lancez dans les airs
Quelque apostrophe... réaliste!
REQUÊTE A DE NOUVEAUX ELUS. lu7
Songez que, dans le ciel, les grands grammairiens.
Vaugelas, Chapsal et les autres, En entendant sonner vos mots faubouriens
liraient dans leurs barbes d'apôtres;
Songez aux orateurs de nos Chambres d'an tan.
Graves comme des Hippocrates, Le doigt dans leur habit, serrés dans le carcan
De leurs gigantesques cravates ;
Songez qu'à Paris même, et pas bien loin de vous. Comme vous, au bord de la Seine,
Siège une autre Assemblée au ton discret et doux, A l'allure toujours sereine ;
Qu'au bout du pont des Arts, dans un vieux monument
Où toute dispute s'apaise, Quarante hommes polis s'occupent poliment
A polir la langue française;
Mae ces hommes courtois distillent en bonbon L'esprit, le tact, la bonhomie...
Songez enfin, songez que le Palais-Bourbon Est voisin de l'Académie!
Sapé]
Voila longtemps, longtemps, longtemps, Lorsque j'étais toute petite...
— .Mon Dieu! que le temps passe vite! J'aurai demain mes dix-huit ans!") —
Dès que je voyais ma grand'mère, Ma bonne grand'mère aux yeux doux, Je bondissais sur ses genoux, Je baisais sa tête si chère,
Et, sans prendre au fond de son sac La friandise toute prête :
— « Fais-moi voir la petite bête Qui fait tic-tac, tic- tac, tic-tac ! »
Lors, doucement, de sa poitrine Elle tirait sa montre d'or.
Un bijou que je vois encor Avec sa ciselure fine,
Son émail d'un bleu toujours pur, Malgré l'usure des années ; Ses blanches perles alignées Courant sur la boîte d'azur;
Son bon cadran de forme honnête, Où les heures vont se ranger Autour du nom d'un horloger Fameux sous Marie-Antoinette.
Moi, je m'empressais de saisir A deux mains la rare merveille, Je l'appliquais à mon oreille Tout en rougissant de plaisir,
Et puis, tranquille comme un ange, J'écoutais, curieusement, Le clair et preste mouvement De la petite bête étrange
Ce bruit bizarre me semblait Toujours une chose incroyable, Et j'aurais juré que le diable — Ou que le bon Dieu — s'en mêlait.
Aussi, d'une voix inquiète, Je demandais tout bas, bien bas :
« Elle est vivante, n'est-ce pas, Grand'maman, la petite bête ? »
( îrand'mère riait de cela...
« Oui ! répondait-elle, ravie :
C'est moi qui lui donne la vie, Mignonne, avec ce bijou-là ! »
Et je regardais, toute pleine D'un respect non dissimulé, L'adorable petite clé Qui pendait à sa châtelaine.
Certain jour, — ô calamité ! — Je crus la bébête malade ; Je voulus, bonne camarade, Lui donner un peu de santé ;
La montre était à la ceinture De bonne maman, qui dormait.
Je m'approchai d'un pas muet..
Je pris la clef à l'aventure...
Dans un des trous du cadran clair Je la mis, puis d'une main forte...
Cric... crac... — La bébète était morte... Et grand'maman sautait en l'air!
Bientôt après, j'eus conscience De mon aveuglement fatal...
La montre allait à l'hôpital...
It moi, j'allais en pénitence!
ijourd'hui que j'ai dix-huit ans, - Comme j'eus l'honneur de le dire, — Parfois je me prends à sourire Des erreurs de mon jeune temps...
Cependant, elle n'est pas morte, La petite bébète en or, Et j'entends son tic-tac encor...
Mais elle est faite d'autre sorte...
lit LA PKTITK BETE.
Elle a changé de logement :
Je la sens là, dans ma poitrine, La chère petite machine Qui trotte, trotte éperdument...
Il faudra qu'an jour je la donne A celui que j'épouserai :
Ce grand maître encore ignoré, Comment sera-t-il ?... J'en frissonne!
Aura-t-il, ce noble étranger, Pour te soigner, chère petite, Toute la tendresse émérite D'un bon et fidèle horloger?
Hélas ! c'est qu'elle est délicate,
La petite bête à secret...
Je sens qu'elle se briserait
Rien qu'au plus léger coup de patte !
Mais aussi, comme elle pourra Prendre l'allure d'une folle Et se hâter à la parole De celui qui la comprendra!
Ma vanité n'est pas extrême, Mais je crois — sans affirmer rien ! — Monsieur, qu'on vous aimera bien, Si vous aimez un peu vous même !
YXXKKKKKKXKKKXKKX
LA NEIGE
Tl a neigé toute la nuit.
Au matin, le soleil scintille; Coquet, le Bois a mis sans bruit Son étincelante mantille.
Il gèle... ; mais bah! ce n'est rien.
Et, bien couverte, bien voilée, Nina trotte avec Adrien Tout le long de la longue allée.
LA NEIGE
Nina : vingt-cinq ans, cheveux blonds, Pieds et mains de patricienne ; De la nuque jusqu'aux talons, Partout, toujours, Parisienne.
Adrien : caniche frisé, Léger bracelet à la patte ; Train de derrière frais rasé ; Dandinement aristocrate.
Maîtresse et chien, d'un pas pressé, Noirs sur l'éblouissante neige.
Suivent l'étroit sentier tracé Par les balayeurs en cortège.
Ils vont, ils vont, silencieux...
Lui, galopant à côté d'elle ; Elle, l'air un peu soucieux Malgré ses façons d'hirondelle.
LA NEIGE. 119
Quelque rêve d'enfant gale
— N'en douions point! — la préoccupe... EL de son en-cas argenté
Elle tape, tape sa jupe.
Adrien, le bon Adrien A vu s'amasser le nuage, Et, faisant son devoir de chien, Il l'interroge en son langage :
— <( Chère maîtresse, quel souci
Dans vos beaux yeux passe et repasse?
Ce n'est rien, dites-vous?... Oh! si!... Je suis un chien fort perspicace!
Là!... là!... Ne nous défendons pas!...
Je devinerai tout de même...
Rien n'est clairvoyant ici-bas Comme un caniche... qui vous aime !
LA NEIGE
Voyons!... Est-ce un propos trop vif De notre cher seigneur et maître?
Pis encore?... Un coup de canif Qu'il nous aurait porté, le traître?
11 est fidèle?... Allons! tant mieux!... Qu'est-ce alors?... Dans quelque soirée, Certaine rivale aux grands yeux Plus que vous fut-elle entourée?
Non... je me trompe!... Il n'en est rien!. Quoi donc alors?... Une toilette Que Worth ne peut mener à bien?
Le gueux mérite qu'on le fouette!
Non, toujours non?... C'est irritant, Ce souci que rien ne révèle.
Est-ce un désir qui va trottant, -Maîtresse, dans votre cervelle?
LA NEIGE. 121
Ah! derrière voire manchon Vous souriez, malgré la brise, El ce sourire folichon Me dit que je vous ai comprise !
Un désir, alors? mais lequel?
Pouvez-vous former quelque envie.
Vous à qui tout rit sous le ciel Et que tout charme dans la vie?
Beauté, fortune, bon mari Que vous aimez, qui vous adore ; Fillette rose, au teint fleuri, Avec des cheveux pleins d'aurore ;
Loge aux Français, à l'Opéra; Hôtel, chevaux, terre en Touraine...
Et puis enfin — régal extra! — Du poulet toute la semaine!
]•-'-' LA NEIGE
Non, ma foi!... Je ne comprends pas!
Je déclare rester godiche, EL je donne ma langue aux chais, Supplice affreux pour un caniche!
— « Ne cherche pas, mon pauvre ami!
Répond Nina ; sur ma parole,
J'ai perdu la tète à demi Et je suis un tantinet folle!
Ce désir... Non, je me tairai...
Car la chose est trop ridicule... »
Mais Adrien, désespéré :
— « Voyons, parlez-moi sans scrupule!
Nous autres chiens bien éduqués, Nous avons fort peu d'exigences, Et, pour les humains, ces toqués, Nos cœurs débordent d'indulgences! »