‹ Les Moineaux francsChapitre 29 sur 56 · EN REVENANT DE FAIRE DE L'ESPRIT · texte numérisé non relu

EN REVENANT DE FAIRE DE L'ESPRIT

De l'esprit par ruisseaux, par torrents, par cascades... De l'esprit, de l'esprit à nous rendre malades! Et, dès que je sortis, en effet, il me prit Une indigestion formidable d'esprit!

La tête bourdonnante et les jambes brisées,

Je m'assis sur un banc dans les Champs-Elysées.

Je t'aperçus alors, en relevant les yeux,

0 lune!... Tu glissais doucement dans les deux

Avec ta face bête et ton front sans pensée...

Et, si je l'avais pu, je t'aurais embrassée!

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A Mademoiselle Marthe Brandès.

Dans son boudoir coquet qu'illumine un feu clair, Par un après-midi de brouillard et de pluie, Lasse avant le printemps des fêtes de l'hiver, La belle comtesse s'ennuie.

Son regard alangui s'égare, sans les voir, Sur tous les bibelots dont la pièce est ornée : Ses petits pieds mignons, chaussés de satin noir, Se grillent à la cheminée.

Et voici que soudain devenu curieux, Son regard, où l'on sent une tristesse éclore, Fixe un grand paravent tendant ses flancs soyeux A la flamme qui les colore.

L'art du Japon, cet art exotique et charmant, S'y croise et s'y déroule en mille broderies : Oiseaux au cou flexible, astres du firmament, Coteaux, rivières et prairies.

Dans un coin, une dame au chignon retroussé Tient entre ses longs doigts un lotus gigantesque Que lui tend un guerrier richement cuirassé, A la fois superbe et grotesque.

EL leur naïf amour a pour cadre idéal Un paysage exquis, où la lune se lève Parmi les fins roseaux d'un étang de cristal.. . Et la belle comtesse rêve.

« Oh! qui m'emportera là-bas, Loin de ce monde triste et las, Loin de cette ville morose, Dans ce pays des soleils d"or Où la nature est un décor Illuminé par un ciel rose!

Oh! qui pourra me revêtir De cette robe bleu saphir Brillant à la clarté des lampes!

D'un coup de pinceau merveilleux Qui donc allongera mes yeux En les relevant vers les tempes?

Des coffrets garnis de satin,

Qui tirera, chaque matin,

Mes colliers d'ambre et mes longs voiles,

Et piquera, droit sur mon front,

Des épingles qui me feront

Comme une auréole d'étoiles?

Quel guerrier triomphant et lier, Pareil, sous l'armure de fer, A quelque étrange scarabée, Me donnera, tremblant un peu, La large fleur du lotus bleu De larmes d'amour imbibée?

Sur les flots unis du grand lac Ou dans le paresseux hamac Qu'un zéphir odorant balance, La baiser, celte fleur d'amour, Jusqu'aux premiers rayons du jour Dans un mystérieux silence!

Vers ce fantastique pays S'envoler, les yeux éblouis, Le corps léger et l'àme pleine !

Jouer à des jeux enfantins, Au son de timbres argentins, Dans une tour en porcelaine!

Songe adorable, caressé Depuis le plus lointain passé, Songe de repos et de joie.

Horizons bleus, flots diaprés, Où glissent, par les soirs dorés, Les jonques aux voiles de soie! »

Et comme la comtesse, en son rêve enfièvre.

S'envole d*un seul coup à l'autre bout du mom.b'.

Silencieusement, une jeune homme est entré.

Un jeune homme à moustache blonde.

Un grand cri de surprise : il est à ses genoux. « Que vous m'avez fait peur! » 11 murmure : « Je t'aime La comtesse se tait... mais sou regard plus doux A vite répondu de même.

Adieu, les lacs d'argent et les étoiles d'or, Et les clairs horizons et la brise embaumée... Le pays le plus beau, mignonne, c'est encor Le pays où l'on est aimée!

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^ Mademoiselle Suzanne Reichemberg.

Le ciel est gris, le temps morose.

Contons, pour nous désennuyer, L'aventure d'un soulier rose Et d'une fille à marier.

Suzon a vingt ans : pour les filles Vingt ans, c'est le moment fatal Où, dans le jardin des familles, Pousse le myrte conjugal.

LE SDl'I.IKK UOSK.

A chaque instant on lui présente De jolis messieurs au col droit, Qui trouvent sa dot fort plaisante Et l'épouseraient... par surcroît.

Elle touchait à la douzaine,

Tous blackboulés à qui mieux mieux,

Quand hier voici qu'on amène

Un candidat très sérieux.

Sa mère, affairée, inquiète, Le lui vantait sur tous les tons; Trente ans... rangé, paisible, honnête, Doux... comme un troupeau de moutons!

Son père avait dit, fort sévère :

« Si tu refuses, cette fois!

C'est une magnifique affaire...

Quatre cent mille francs... en bois! »

Enfin, on l'avait sermonnée, Chapitrée et chauffée à blanc, Et, pendant toute la journée, Elle attend le soir on tremblant.

Elle a mis sa robe en dentelle Blanche, avec de petits bouquets, Et puis une paire nouvelle De souliers roses, très coquets.

Un peu trop grands, ces souliers roses. C'est que son pied est si petit !

Mais je vous raconte des choses...

Reprenons vile mon récit !

11 entre... C'est un grand jeune homme

Ni blond, ni brun; ni bien, ni mal;

Rond et joufflu comme une pomme,

El Pair un tant soit peu... rural.

Sept heures et demie. On dîne, Grand dîner cérémonieux.

Suzon se trouve sa voisine Et baisse chastement les yeux.

Elle attend qu'il parle... silence.

Elle attend toujours... mais en vain.

Après le potage, il se lance :

— « Mademoiselle, un peu de vin ? »

Puis il retombe tout de suite Dans son mutisme glacial.

Comme Suzon prendrait la fuite, N'était le cérémonial !

Mais voici son pied, sous la table, Qui, d'un mouvement régulier, S'agite ainsi qu'un petit diable Et sort à demi du soulier.

Oh! c'est qu'il l'agace, l'agace, Ce monsieur!... Sans qu'il dise un mot, Le dîner tout entier se passe...

Décidément, ce n'est qu'un sot!

L'épouser?... jamais!... Sa richesse, Ses terres, ses bois auront tort!...

(Le pied saute, saute sans cesse, Saute de plus fort en plus fort...)

Mais comment s'y prendre?... Elle n'ose Lui dire ainsi, sans le fâcher...

Soudain voici le soulier rose Qui glisse et va se détacher...

Elle veut le tenir encore,

Mais hélas!... un faux mouvement...

Et le voilà qui... s'évapore

Et la délaisse lâchement !

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