‹ Les Moineaux francsChapitre 35 sur 56 · D U B AT T 0 1 R · texte numérisé non relu

D U B AT T 0 1 R

Tiens, vois-tu.

Galuchat, pour avoir une telle vertu, Il faut que ton esprit soit malade ou morose.

GALUCHAT, soupirant.

Hélas !

LKS CLAQUEURS. 1T1

Dieu! quel soupir!... Je devine la rhose ! Amoureux?

GALUCHAT

Eh bieu,oui! Dubattoir, c'est l'amour!

J'aime et je veux aimer jusqu'à mon dernier jour !

Applaudissant, ainsi >jue Dubattoir.)

Bravo! bravo! bravo !

DU BATTOl R

Voilà la grande scène !

Avant le dénoûment on n'applaudit qu'à peine : Verse dans mon gilet le trop-plein de ton cœur.

GALUCHAT

i lui, je suis amoureux... amoureux et claqueur !

Amoureux! je le suis aussi !... mais je te jure Que l'amour à mes yeux n'est point une tortura. Mais un sentiment doux, adorable, enchanté, Et qui me fait claquer avec plus de gaîté!

GALUCHAT

Ah ! tu n'as point souffert, pour parler de la sorte,

Dubattoir, — toi dont l'âme est, comme la main, forte,

Le terrible tourment d'un amour méconnu !

Tu le veux?... Devant toi je mets mon cœur à nu :

De ce funeste amour apprends les origines.

Il pleuvait... Elle avait d'adorables bottines

Et deux petits petons vifs, alertes et gais,

Qui, sous un jupon blanc, trottaient le long des quais.

Or, est-ce là l'effet du métier que j'exerce?

Me servant de mes mains dans mon noble commerce,

Senté-je plus qu'un autre, et par revirement,

Tout ce qu'un petit pied peut avoir d'agrément?

Je ne sais... mais, voyant tout à coup ces bottines

S'agiter devant moi, suaves et mutines,

Je fus féru d'amour... et j'emboîtai le pas.

Soudain...

(S'interrompanl pour applaudir, ainsi que Dubattoir.)

Bravo ! bravo ! bravo !

LES CLAQUKURS. K.i

PL' BATTOIR, bas à Galuchat.

Parle plus bas ; Le chef a l'œil sur nous et par ici regarde... Sans avoir l'air de rien, continue et prends garde.

G A Ll'C HAT, reprenant.

Je suivais donc, ému comme un provincial,

Ces petits pieds foulant le sol municipal,

Et cherchais un moyen adroit et peu vulgaire

D'avouer mon ardeur à leur propriétaire...

Quand l'adorable enfant s'arrèla brusquement

Au détour du trottoir, devant l'encombrement

Des fiacres s'avançant en colonne pressée.

Alors, prenant courage : « 0 dame bien chaussée !

Lui dis-je, je voudrais... si vous vouliez... il faut... »

Soudain l'émotion me saisit : plus un mot.

(Je fus, dès le berceau, timide avec les femmes.)

Elle me regarda de ses yeux pleins de flammes :

Alors tremblant, ému, les regards interdits,

Ne pouvant pas parler, que fis-je?... J'applaudis !

Le métier, le métier me prenait à la gorge! Claqueur, j'applaudissais comme un forgeron forge, Et, voulant rendre hommage à ses attraits coquets, Enthousiaste, ardent, transporté... je claquais!

(S'interrompant pour applaudir ainsi que Dubattoir.)

Bravo! bravo! bravo!

DUBATTOIB

Poursuis, tu m'intéresses.

GALUCHAT

Devant l'effusion de ces brusques tendresses, Me prenant pour un fou, la dame au pied charmant Me foudroya de l'œil et fila promptement. Comme tu penses bien, je volai sur ses traces... Mais, hélas! échappant à mes regards voraces, Au milieu de la foule elle s'évanouit!

Depuis lors, Dubattoir, ce rêve me poursuit... Sans cesse sur les quais tristement je chemine, Mais je ne trouve plus son exquise bottine.

LES l'LAQUEURS.

Et la nuit seulement en songe je puis voir Sous un jupon coquet trottiner un pied noir !

(Applaudissant et riant, ainsu <[ii" DubattoiiO

Ah! ah! Bravo! bravo! bravo!

Ton aventure .Mon pauvre Galuchat, me peine, je te jure, Mais ne m'étonne point, car le plus grand des maux Pour un claqueur, ami, c'est de claquer à faux! Un applaudissement partant à l'improviste D'un amour entrevu t'a fait perdre la piste : Un applaudissement à propos rencontré, M'a donné le bonheur dont je suis enivré. Corrïme tu fis pour moi, je veux t'ouvrir mon âme. Pour voisine, j'avais une charmante femme; Habitant tous les deux sur le même palier, Nous nous rencontrions souvent dans l'escalier... Bref, après plus d'un an de rencontres croisées Et suivant le hasard du moment disposées,

17fi LES CLAQUEURS.

Un an de « Passez donc, Madame, s'il vous plaîl! » Je l'aimais d'un amour profond, ardent, complet ! Mais, malgré mes regards pleins de tendresse folle, Elle passait, glacée, et sans une parole, Les yeux toujours baissés dans un chaste embarras, Son rouleau de musique enchâssé sous le bras... Car — j'oubliais le point important de l'histoire ! — Elle suivait des cours pour le Conservatoire, Cet établissement à bon droit réputé Pour grandir le talent et former la beauté ! Mais, hélas! la nature, envers elle barbare, Lui donnait une voix d'une fausseté rare. Ida, — c'était le nom de l'objet de mes vœux, — Du matin jusqu'au soir secouant ses cheveux Dans un affolement de gammes régulières, Rivée au piano des heures tout entières, S'efforçait d'obtenir, soit en haut, soit en bas, Une note possible... et ne l'obtenait pas.

(On entend un coup de sifflet.)

GALUCHAT, se levant et regardant en bas.

On siffle :

DU BATTOIR, même jeu.

C'est en bas!

De la poigne !

DUBATTOIR

A l'ouvrage

(Applaudissant vigoureusement, ainsi que Galuchat.)

Bravo! bravo! bravo !

GALUCHAT, se rasseyant ainsi que Dubattoir.

C'esl fini !

(Autre coup de sifflet.

r» I' BATTOIR, se relevant ainsi que Galuchat.

Non !

G A LU CHAT

Courage !

Applaudissant de toutes ses forces, ainsi que Dnbattoir.)

Bravo ! bravo ! bravo !

DUBATTOIR

Démoli, lo siffleur !

GALUCHAT, se rasseyant ainsi que Dubattoir.

Pas de' conviction, cet homme !

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