AU MONT SAINT-MICIIKL
Immobiles points blancs se détachant des eûtes,
Les barques de pécheurs, là-bas, semblent très hautes
Au-dessus de la grève où le soleil descend.
Pas un souffle. Partout le silence s'étend,
Troublé par le seul cri tournoyant et vorace
Des goélands menant leur éternelle chasse.
Des flaques d'eau jusqu'à l'horizon s'espaçant
Luisent, sous le grand ciel, comme, des yeux de sang.
Trois ou quatre marins, pieds nus, bonnets de laine,
Filets au dos, s'en vont au roc de Tombelaine ;
Ils s'éloignent, de plus en plus rapetisses,
Et, derrière eux, leurs pas voisins restent tracés.
Partout monotonie, uniformité plate.
Seul le vieux Mont, frappé d'un rayon écarlate,
Noble géant de pierre au front déchiqueté,
Sort du sable et se dresse en pleine majesté.
Loin, bien loin, sur la plage à chaque instant plus sombre. S'étend son fier profil et s'allonge son ombre,
AU MONT SA 1 NT- M [Cil KL. 263
Ombre étrange, profil fantastique cl troublant,
Fouillis enchevêtré qui monte en s'effilant, Formidable chaos d'escaliers, de tourelles, De masses de granit se chevauchant entre elles, Qu'un art vertigineux dans les airs suspendit... Et plus le soleil baisse, et plus l'ombre grandit.
Sans doute, aux temps lointains de notre vieille histoire
A cette heure où le ciel resplendit dans sa gloire
Et se teinte des feux orangés du couchant.
Quelque moine rêveur et pâle, se penchant
Au bord d'une fenêtre étroite, dans le lierre,
Regarda comme moi cette ombre singulière
Et, d'un œil fatigué par les doctes écrits,
Suivit ce grand profil, noir sur le sable gris.
Sans doute, en son cerveau d'homme du moyen âge,
Se gravait nettement une identique image,
Avec ces lourdes tours, ces clochers fuselés,
Et l'église, au milieu des remparts crénelés.