‹ Les moines d'Occident 1863. 658 pChapitre 14 sur 177 · Cap · texte numérisé non relu

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lait donc, en devenant moine, renoncer solennellement et irrévocablement à tous ses biens, au profit soit de sa famille, soit des pauvres ou du monastère lui-même; ne se réserver rien, ne rien posséder en propre, absolument rien, pas môme des tablettes ou un stylet pour écrire, mais tout recevoir de l abbé, à litre d'usage seulement1.

Une institution dont le célibat était implicitement la base fondamentale pouvait seule comporter une discipline si contraire à la nature humaine. Mais, là même où l'homme, en renonçant au mariage, se délivre de toute sollicitude pour sa vie, il peut demeurer lui-même l'objet de la tendresse trop molle de ses parents et amis. Benoît connaissait trop les habitudes de la noblesse dont il sortait, ainsi que ses principaux disciples, pour n'avoir pas redoublé de précaution contre les tentatives que feraient les parents pour créer une sorte de pécule ou de patrimoine particulier au profit de l'enfant qu'ils donnaient à Dieu en le plaçant au monastère. Par un chapitre spécial de la règle, rédigé avec la précision légale d'un contemporain de Tribonien, il impose à tout noble qui destine son fils à la vie monastique l'obligation de jurer que jamais l'enfant ne recevra quoi que ce soit de la fortune paternelle, ni directement, ni par personne interposée. Les parents ne

I. Prscipuc hoc vitium amputetur de monasterio : ncque codicem, neque tabulas, nequo graphium, sed nihil omnino. Cap. 33. — Cf. cap. 58.

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pouvaient faire qu'au monastère tout entier la donation qui représentait la dot de leur enfant, en s en réservant l'usufruit pendant leur vie, si bon leur semblait 4.

Jusque dans les formes établies par le nouveau code pour régler l'admission, éprouver la vocation et lier la conscience de ces hommes qui viennent sacrifier à Dieu leur volonté et leur patrimoine, tout démontre le génie organisateur de Benoit. Il y avait deux sortes de candidats à la vie monastique : d'abord, les enfants confiés dès leur jeune âge au monastère par leurs parents, ou recueillis par la charité des moines : la règle s'occupe de leur éducation avec une sollicitude minutieuse; puis les jeunes gens, les hommes faits qui sortaient du monde pour venir frapper à la porte du cloître. Loin de les encourager, Benoît prescrit de les laisser là pendant quatre ou cinq jours, sans leur ouvrir, afin d'éprouver leur persévérance par cette injure. S'ils persistent, on les introduit dans l'appartement des hôtes, et de là. au bout de quelques jours, dans le Noviciat. Ici le novice est confié à un ancien religieux, expert dans fart de gagner les âmes, qui est chargé d'étudier curieusement sa

i. Promittaut sub jurojurando quia nunquam per se, nunquam per *uflecUim personam, nec quolibet modo ci aliquando aliquid dent aut tribuant occasiomm bul.endi... reservato sil>i, si voluorint, usufructuario. Atque ita omnia ob&truantur, ut nuila suspicio permancat puero, per quam d« cept'us perire possit... quod expérimenta didirimiK. Cap. 50.

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vocation et son caractère , et de lui prédire les dégoûts, les difficultés, les humiliations qu'il rencontrera dans l'âpre voie de l'obéissance. Si après deux mois il promet de persister, on lui lit la règle tout entière, et on termine la lecture par ces mots : « Voilà la loi sous laquelle tu veux combattre : si tu peu* l'observer, entre; si tu ne le peux pas, pars en liberté1 ! » Trois fois, pendant le cours d'une année entière de noviciat, on renouvelle cette épreuve. L'année expirée, si le novice persévère, il est averti que désormais il ne sera plus en droit de quitter le monastère et de secouer le joug de la règle qu'il n'a acceptée qu'après une si mûre délibération. On lui signifie qu'il va perdre la faculté de disposer de lui-môme 2. Introduit dans l'oratoire devant toute la communauté, il y promet, devant Dieu et ses saints, la stabilité ou le perpétuel séjour, et, en outre, la réforme de ses mœurs et l'obéissance, sous peine de damnation éternelle. Il en fait la cédule écrite de sa main et la dépose

1. Si persoveravcrit pulsans, et illatas sibi injurias... patienter portare... senior ei talis deputalur, qui aptus sit ad lucrandas animas... omnino curiose intendat. .. Pranlicentur ei omnia dura et aspera. .. Ecce lex aub qua militure vis : si potes observare, ingredere ; si ?cro non potes, liber discede. Cap. 58. — Les chapitres 00 et 01 indiquent les précautions à prendre pour la réception des prêtres ou des religieux qui se présentaient pour être reçus, en quittant leur ancien monastère. La règle défend de les recevoir sans le consentement d«: l'abbé du monastère qu'ils quittent.

2. Ex illo die nec proprii corporis potestatera se habiturum sciât. Cap. 58.

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sur l'autel, puis se prosterne aux pieds de chacun des frères en leur demandant de prier pour lui. A partir de ce jour il est réputé membre de la communauté.

Presque tous les anciens moines avaient admis une sorte de noviciat, et divers vœux plus ou moins formels. Mais rien n'avait encore été formulé avant cette sage et imposante solennité. On avait môme souvent regardé la profession comme reconnue par le seul fait de la prise de l'habit monastique, et on en trouve encore des exemples, môme après saint Benoit l. Mais le vœu de stabilité imposé par le nouveau législateur, et qu'aucune règle antérieure n'avait prescrit, fut une innovation aussi heureuse que féconde, et devint l'une des principales garanties d'avenir et de force pour la vie cénobilique 2. D'ailleurs, aucune contrainte maté-

1. C'était ce qu'on appelait professio tacita. Nous verrons plus loin l'exemple de Frideburgc, la fiancée du roi Sigebert, dans la Vie de saint Gall ; relui du roi Wamha, on Espagne, et celui de» religieuses anglaises, cité par saint Anselme, lib. m, epist. 157.

2. On s'ttonnera peut-être de ne pas voir figurer ensemble, dans la règle de Saint-Benoit, les trois vœux que l'on regarde comme l'essence de la vie monastique, ceux de pauvreté, de chasteté et d'obéissance; mais s'il n'y est question que de ce dernier, du vœu d'obéissance, c'est que les deux autres étaient impliqués essentiellement (bns la condition mtme du moine par tous les canons antérieurs de l'Église relatifs à l'institut monastique. Or, saint Benoit prétendait seulement régler cet institut, et non | as le créer. On était astreint à la continence et à la pauvreté, c'e^t-à-dire à ne rien posséder cq propre, par cela seul qu'on devenait moine, comme on devient incapable de se marier par cela seul qu'on est ordonné sous-diacre, sans prendre à ce sujet aucun engagement verbal.

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rielle ou légale ne venait alors enchaîner le religieux à son vœu : on gardait même avec soin ses vêtements séculiers pour les lui rendre, si par malheur il voulait quitter le monastère.

Maintenant que nous connaissons l'esprit géné- Mmi» ral et les bases fondamentales de la règle de Saint- ^ Benoit, il nous sera permis de passer rapidement sur les détails. Les soixante-treize chapitres dont elle se compose se subdivisent ainsi qu'il suit : neuf roulent sur les devoirs généraux de l'abbé et des religieux; treize sur le culte et les offices divins; vingt-neuf sur la discipline, les fautes et les peines; dix sur l'administration intérieure du monastère; douze sur divers sujets, tels que la réception des hôtes, la conduite des frères en voyage, etc.

Treize cents ans se sont écoulés depuis que la main de Benoit a tracé tous ces règlements minutieux, et l'on n'a rien trouvé de plus propre a afFermir l'esprit religieux et la vie commune. Les réformes les plus admirées et les plus fécondes n'ont guère eu d'autre but que de ramener le clergé régulier à l'exacte observance d'un code dont le temps n'a fait que confirmer la sagesse et accroître l'autorité.

Entre tous ces détails de la règle, il faut remarquer surtout le soin scrupuleux que met le législateur à imposer aux religieux la célébration exacte des offices divins, conformément aux usages liturgiques de l'Église romaine. Ils doivent vaquer à la

Litur^lr.

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prière chantée en commun à haute voix, d'abord la nuit, aux vigiles, qui commençaient vers deux heures et duraient jusqu'à l'aube; puis six fois pendant le jour : à prime, tierce, sexte, none, vêpres et complies. Les cent cinquante psaumes de David sont répartis entre ces sept offices, de telle manière que l'on doive chaque semaine avoir chant^ le psautier tout entier; et celle prière en commun ne doit pas éloigner de l'oraison mentale qu'il veut du reste courte et pure *.

Puis viennent ces belles règles de sobriété, comme parle Bossuel, qui otenl à la nature tout le superflu, en lui épargnant toute inquiétude à l'égard du nécessaire, et qui ne sont guère que la reproduction des usages pratiqués par les premiers chrétiens. Se servir tour à tour les uns les autres à la cuisine et à table; ne manger, en écoutant silencieusement une lecture pieuse, que de deux mets cuits et d'un mets cru, avec une livre de pain et une hémine de vin 2, soit qu'on fasse deux repas ou qu'on n'en fasse qu'un seul par jour; s'abstenir

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