SUBIACO
(NOTES D'UN* VISITE FaITE EN NOVEMBRE lt»0.)
La grande abbaye qui porte aujourd'hui le nom de Santa Scholaslica fut fondée vers 520 par saint Benoît, sous le vocable des 55. Côme et Damien, parmi les douze monastères qu'il érigea dans la vallée de TAnioetles environs immédiats de sa première retraite, au SacroSpeco. Il la fit construire sur le territoire qui lui fut donné par les patriciens Eutychius et Tertullius, pères de ses deux principaux élèves, saint Maur et saint Placide. Le pape saint Grégoire le Grand donna le site du Sagro Speco à l'abbaye de Sainte-Scholastique en 596. Dévastée par les lombards et les Sarrasins dès le vue siècle, puis rétablie par Jean VII en 705, elle fut longtemps riche et puissante. Sa décadence date de la commende imposée par Calixte III , en 1^55, et ordinairement conférée à un cardinal : Torquernada et Alexandre VI en furent revêtus. Pie VI , commendataire avant d'être pape, resta titulaire de l'abbaye pendant son pontificat, et Pie IX s'en est également déclaré abbé en 18&7. Kn 4850, on y a fait venir des bénédictins génois, pour remplacer le petit nombre de Romains qui y étaient auparavant : trois pères et deux frères lais.
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Elle a fourni un pape à l'Église; Alexandre IV fut profès à Sainte-Scholasiiqne avant d'être pape, en 1260. Elle fut longtemps habitée par des moines allemands venus en 136^. Ils y donnèrent sans doute l'hospitalité aux imprimeurs du même pays, qui y établirent une presse, dont sont sorties en 1&63 et U65 les éditions célèbres de Lactance et de la Cite de Dieu.
La situation en est merveilleuse. Sur une montagne au levant de la ville de Subiaco, elle-même remarquable par la Rocca ou château de l'abbé commendataire et par le magnifique séminaire qu'y fonda Pie VI, le monastère s'élève au bord du précipice qui surplombe la gorge étroite et profonde creusée par le lit de l'Anio, depuis que cette rivière a enlevé les digues des trois lacs existants du temps de saint Benoît , et que l'on croit avoir été créés par xNéron. On voit encore quelques constructions qui datent de cet empereur et dépendaient de sa célèbre villa.
Cet admirable paysage n'est déparé que par le déboisement graduel des montagnes exposées au midi; toutes celles au nord conservent encore la riche parure qui serait naturelle à toutes, si la dent des chèvres et la méthode vicieuse d'exploitation ne faisaient disparaître , sans espoir de reproduction, les chênes verts (elci), les châtaigniers, etc.
Entre la ville et l'abbaye, une chapelle abandonnée indique le lieu où saint Placide fut retiré du lac par saint Maur. Les eaux retenues par les écluses de Néron montaient jusque-là; mais en 1305, deux moines ayant étourdiment enlevé quelques pierres de la levée, les eaux se frayèrent un passage, le lac disparut, et le lit de la rivière se creusa comme on le voit aujourd'hui. (Chron. Subiac, ap. Muratori, t. XXIV, p. 902. — Nibby, Analyse delta Caria dei contomi di Homa, t. 111, p. 12/».) Cette chapelle porte l'inscription suivante :
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Qusp super impositam Placidi aaxa aspera fundnnt,
;Edieulam bœc olim proluit unda lacus.
fîic stetit illc redux quem Mauri dextra ruentem
Pnedantis fluvii a fluetibus cripuit; Dextra fuit Mauri, Placido sed teste, salutis
Causa Mise in Mattro tune lîenedictus erat.
Un peu plus haut, on commençant à gravir la pente escarpée qui conduit à l'abbaye, on trouve une autre petite chapelle où se lisent ces deux distiques :
Si Montis superasse jugum negat œgra senectus,
Nec datur ad sacros procubuisse specus, Siste tibi; cœli ha?c oedes œraria pandet;
IlaîC tibi cœlestes prodiga fundet opes.
L'abbaye, d'une masse imposante et d'une forme irrégulière, a été presque entièrement modernisée. Il n'y reste d'intéressant pour l'artiste et l'archéologue que les objets su i van l s :
1° Le clocher de l'église, carré, à baies cintrées et géminées, divisées par des colonnettes, comme tous les clochers gothiques de Rome, érigé en 1052 par l'abbé Humbert;
2° Dans le premier cloître, d'architecture moderne, une série de fresques représentant les papes venus à Sainte- Scholastique; avec une inscription où les moines se plaignent de ce qu'Urbain VI a substitué des abbés manuels aux abbés perpétuels;
3° Le second cloître, dont on fait remonter la construction au X' siècle; mais dont les arcades actuelles en ogive, et celle surtout qui a dans son archivolte une madone assise entre deux lions , ne peuvent remonter au delà du xv' siècle. Dans ce cloître on voit sur une table de marbre la liste des biens immenses qui appartenaient à l'abbaye en 1052, sous Léon IX; elle comprend presque tous les lieux situés entre Arsoli et Vicovaro; puis un bas-relief
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très-primitif qui représente un cerf et une biche affrontes et buvant dans une même coupe : sur le corps de la biche est gravée une inscription qui rapporte une des réédifications de l'église à Benoît VIII, en 981 ; et au-dessus on lit ces mots en lettres encore plus anciennes : «Sculam (sic), uquintanas et fenestras, cum pabimcnto , Quojutor, qui « pro amore Dei et B. Benedicti abbatis , qui in hune « locum magnum cerlamen habuil; »
h° Le troisième cloître, du xnf siècle, reproduit sur une plus petite échelle l'admirable cloître de Saint-Paulhors-les-Murs à Rome ; les colonnettes sont alternativement accouplées et isolées. Une colonne de marbre jaune antique sert de piédestal à une statue de sainte Scholastique , avec cette inscription :
Nomine tcmpla sacrât.
Numine claustra régit.
En sortant de Sainte-Scholastique le chemin devient de plus en plus escarpé. On rencontre une chapelle dite de Sanla-CroceUa, qui indique le lieu où saint Benoit, en allant chercher la solitude, rencontra le moine Romain, qui lui donna l'habit monastique. On arrive enfin à un petit bois de chênes verts, que l'on traverse pour parvenir à l'entrée du monastère qui porte le nom de Sagro Speco. On ne peut mieux définir ce sanctuaire qu'en le comparant à une série de chapelles et d'habitations superposées les unes aux autres, et toutes adossées au rocher ou creusées dans ses flancs. A la porte du monastère on lit ces vers assez peu dignes du lieu :
Lumina si quœris, Bénédicte, quid eligis antra?
Quaesiti servant luminis antra nihil :
Sed perge in tenebris radiorum quœrerc lucem :
Non ni&i ab obscura aidera nocte micant.
Ce monastère , fondé par Pierre, sixième abbé de Sainte-
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Scholastique, fut consacré par le pape Léon IV en 853, et reconstruit d'abord sous saint Léon IX, en 1053, puis par Innocent III, en 1202, qui rendit cette abbaye indépendante de celle de Sainte -Scholastique. Mais dans la suite elles furent de nouveau réunies. En vertu d'un décret d'Innocent VII , en 1Zi06, les moines des deux maisons élisaient en commun l'abbé , mais avaient deux prieurs distincts. Le Sagro Speco eut beaucoup à souffrir de cette union. Clément XI dut obliger les moines de Sainte-Scholastique à entretenir au moins deux moines comme pénitenciers au SagroSpeco. Un pieux évêque bénédictin, M** ïedeschi, s'y étant retiré en 1734, y reconstruisit les lieux réguliers tombés en ruine, et y rétablit une petite communauté qui s'y est maintenue jusqu'à nos jours. Pie IX en avait conféré le gouvernement à Dom Eldredo de' Fazi, religieux fervent et savant. On peut consulter, pour d'autres détails historiques sur ce monastère, l'opuscule d'un de ses derniers abbés, le P. Bini, intitulé : Mcmorie storichc délia S. Grolta , délia chiesa e del monastcro di S. Bencdello sopra Subiaco. Rome, 18J|0.
Plusieurs portions de ce sanctuaire monastique offrent le plus grand intérêt, non-seulement par leurs souvenirs glorieux, mais au point de vue de l'art chrétien. On y trouve de nombreuses peintures murales qui remontent probablement plus haut qu'aucun autre monument de cet art en Occident : les unes sont d'une beauté remarquable , et les autres d'une certaine importance comme portraits contemporains.
Le monastère, tout à fait modernisé, a cependant conservé, dans le Réfectoire, des fresques du xve siècle et d'un très-beau caractère: on y voit à l'ouest un Crucifiement accompagné de la sainte Vierge, des SS. Jean -Baptiste , Jean Évangéliste , Augustin , Grégoire le Grand , Benoît, etc., sainte Scholastique et un saint évêque d'une
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expression admirable; à l'est, la Cène, où Notre-Seigneur est assis à l'extrémité d'une longue table, dont les onze apôtres occupent toute la longueur d'un côté, tandis que Judas est assis seul de l'autre, comme dans le tableau de Giotto à Florence ; dans l'angle sud, saint Benoit écrivant sa Règle, et, vis-à-vis , un saint moine copiant la Bible. La sacristie , attenante à l'église supérieure , renferme aussi un Crucifiement et des figures en pied de 55. Benoit et Scholastique du môme peintre que les fresques du réfectoire. On y montre, entre autres souvenirs précieux, un crucifix apporté par saint Bernard, et la clochette brisée par le diable, parce qu'elle servait au moine Romain pour avertir le jeune solitaire que son repas quotidien l'attendait. (S. Greg. Mac, DiaL, c. 1.)
Il y a trois églises dont nous allons indiquer les principales peintures :
1° L'église supérieure, construite par le cardinal abbé Crescenlius, en 1060, est entièrement couverte de fresques du plus haut intérêt, et attribuées à Cavallini, * peintre florentin de l'école primitive. Autour du chœur on voit: 1° V Empoisonnement tenté contre saint Benoît à Vicovaro; on remarque que le moine qui lui offre le poison est vêtu en cistercien , anachronisme probablement intentionnel et dicté par la jalousie des \oirs contre les Blancs ; 2° la Correction administrée par Benoit au moine de Saint-Angelo, tenté par le diable sous la forme d'un petit nègre. (V. S. Grec, Dtai., c. 2.) Dans la voûte du chœur, les quatre Docteurs; sur l'autel, saint Benoit, mitré et assis sur un trône avec les armoiries attribuées à son père (de gueules au lion d'argent), et à sa mère (de gueules à la colonne d'argent). Les peintures de la nef représentent l'histoire de la Passion de Xotre-Scigneur, et sont vraiment digues d'admiration , surtout Y Entrée à Jérusalem; vis-à-vis du Crucifiement : les soldats tirant au sort la robe du Christ sont habillés en Bédouins. On remarque
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ailleurs une très-belle figure de Pilate raisonnant avec les Juifs; puis le Portement de la croix et V Incrédulité de saint Thomas. Dans la voûte de la nef sont les quatre Êvangèlistes, au-dessus des quatre Docteurs, tous les quatre vêtus en moines blancs, gris et noirs.
2° L'église du milieu , également ornée de peintures , parmi lesquelles on remarque la plupart des symboles usités dès les temps les plus reculés : l'Agneau nimbé, les colombes, etc. Un corridor conduit de cette église à la chapelle dite des Saints-Anges et de Saint-Grégoire-le- Grand ; on y remarque la figure en pied de sainte Chelidone, le moine Romain descendant par une corde le pain qu'il envoyait chaque jour à Benoit , le Jugement dernier, etc. La chapelle de Saint-Grégoire, dédiée en 1227 par le pape Grégoire IX , qui vint passer deux mois à Subiaco, renferme, à droite de l'autel , une figure en pied de ce pape, dans l'acte de la consécration de l'autel ; quoique retouchée , elle doit être contemporaine , ainsi que )e constatent les inscriptions suivantes : Hic est papa Gregorius olim episcopus nostiensis qui hanc conskcravit ecclesiam , et puis :
Pontiftcis summi fuit anno picta secundo Haec donius. Hic primo quo summo fuit honore Hic manserat, et vitam cœlcstcm duxerat idem, Pcrque duos mcnses sanctos maceraverat artus, Julius est unus, augustus fervidus al ter.
À gauche de l'autel se trouve la figure en pied de saint François d'Assise, qui vint à Subiaco avec Grégoire IX, et dont l'inscription : Frater Franciscus, montre qu'elle est antérieure à sa canonisation, qui eut lieu le 16 juillet 1228, l'année même où cette chapelle fut peinte d'après l'inscription ci-dessus.
Un escalier refait en 1595 conduit à l'église inférieure. Sur le mur qui l'avoisine, on voit, d'un côté, le Miracle du
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crible brisé, que le jeune Benoit répara et rendit à sa nourrice en passant à AfUe pour se rendre à Subiaco; et, de l'autre, un portrait d'Innocent III, au-dessus de la transcription du diplôme du 2k juin 1213, par lequel ce grand pape assurait l'indépendance du monastère du Sagro Spcco. Le docte et pieux Hurter, auteur de VHistoire d'Innocent III, se plaint dans sa préface de n'avoir jamais pu rencontrer un portrait authentique de ce pontife. Il serait curieux de comparer celui qui se trouve à Subiaco avec la mosaïque du palais Conti , retrouvée récemment par M. Visconti.
3° L'église inférieure est, comme les deux autres, toute revêtue de fresques que l'on fait remonter à l'abbé Jean de Tagliacozzo,qui gouverna l'abbaye de 1206 à 1217. Elles représentent : 1° saint Placide sauvé par saint Maur; 2° la Faux du moine golh retirée de l'eau par saint Benoit; 3° le prêtre Florent offrant un pain empoisonné au saint; U° le Corbeau s' envolant avec ce pain ; 5° la Mort de saint Benoit ; 6° la Donation de Subiaco et autres lieux faite par saint Grégoire. Les peintures de la voûte représentent, dans la première travée, Notre-Seigneur avec les anges et quatre des apôtres : Pierre, Paul , Jean et André ; dans la seconde, saint Benoît au milieu des quatre grands docteurs, et de quatre saints moines: Romain, Placide, Honora t et On ufre.
La Sagra Grotta, où l'on arrive de l'église inférieure, et qui est la grotte même qui servit de demeure au saint patriarche, ne renferme qu'une mauvaise statue de lui en marbre blanc, par un élève de Bernin. Une plaque en marbre reproduit le passage suivant des Dialogues de saint Grégoire le Grand : Bencdictus in specu in quo habiiavit nunc quoque si petentium (ides exigat miraculis coruscat.
On passe ensuite, toujours en descendant, par un escalier appelé la Scala santa, et dont les parois sont également garnies de peintures de la môme date que celles de l'église inférieure. On y voit : 1° le Massacre des Innocents, dans le style de Giotto; 2° le Triomphe de la mort,
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avec les trois cercueils et les trois chevaliers ayant le faucon au poing , comme dans la fresque de l'Orcagna au Campo Santo de Pise ; 3° la Mort sur un cheval blanc; h° le Baptême de Notre-Seigncur. Dans la voûte les quatre pères des plus grandes familles monastiques après celle de Benoît: saint Bernard, saint Dominique, saint François et saint Augustin. Dans une des archivoltes : saintes Catherine et Marguerite.
Cet escalier conduit à l'autel délia Consolazione, qui occupe remplacement où saint Benoît avait son oratoire, et où il donnait renseignement religieux aux pâtres qui l'avaient découvert dans sa tanière. On y voit une figure de saint Grégoire le Grand, portant la signature du peintre grec Stammatico, et la date assez suspecte de 1^89 ; puis la Mort de la sainte Vierge, qui est la meilleure peinture de tout le sanctuaire; dans les cieux, Notre-Seigneur couronne sa mère en l'embrassant de la main droite, dextera illius amplexabilur me (Cantic, h, 6). D'autres sujets, sur les parois voisines, représentent la Nativité, Y Adoration, le Crucifiement , la Madone sur son trône; dans la voûte une Incoronazione, c'est-à-dire Notre-Dame couronnée par son divin Fils dans le ciel ; une Notre-Dame au manteau, sous lequel elle protège ses dévots de tout âge et de tout rang; V Annonciation et la Présentation de Notre-Dame.
Enfin sur les parois du passage creusé dans le roc qui conduit de cet oratoire au jardin de roses, planté par saint François sur le site du buisson d'épines où se roula saint Benoît, on trouve des peintures représentant le prophète Jèrèmie et la M adonna del Pianto.