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CHAPITRE PREMIER

La jeunesse de Columba et sa vie monastique en Irlande.

Les biographes de Columba. — Ses divers noms. — Son origine royale; les rois suprêmes de l'Irlande : les O'Neill et les O'Donnell; Hugues le Rouge. — Naissance de Columba; vision de sa mère. — Son éducation monastique ; jalousie de ses camarades : Kiéran; les deux Finnian; l'école de Clonard.

— Vision de l'ange gardien et des trois fiancées. — L'assassin d'une vierge frappé de mort par la prière de Columba. — Son influence précoce en Irlande; ses fondations monastiques, surtout à Durrow et à Derry ; son chant en l'honneur de Derry. — Son goût pour la poésie ; ses relations avec les bardes voyageurs. — 11 est lui-même poète, mais surtout grand voyageur et querelleur. — Il a la passion des manuscrits. — Longarad aux jambes velues et les livres à sacoches. — Contestation sur le psautier de Finnian ; jugement du roi Diarmid, fondateur de Clonmacnoise. — Protestation de Columba; il s'enfuit en chantant le Poème de la Confiance et suscite la guerre civile. — Bataille de Cul-Dreimhne ; le Cathac ou Psautier des batailles.

— Synode de Teltown; Columba y est excommunié. — Saint Brendan se prononce pour Columba, qui consulte plusieurs anachorètes, entre autres Abban, dans la Cellule des Larmes.

— Le dernier de ses confesseurs, Molaise, le condamne à l'exil.

— Douze de ses disciples le suivent dans l'exil ; dévouement du jeune Mochonna. — Récits contradictoires sur les quarante premières années de la vie de Columba.

' Saint Columba, l'apôtre et le héros monastique les de la Calédonie, a eu le bonheur d'avoir pour his- °<ie torien un autre moine, presque son contemporain,

biographes

de Columba.

cl qui a fait de sa biographie une œuvre aussi curieuse qu'édifiante. Àdamnan, le neuvième successeur de Columba comme abbé de la principale de ses fondations à Iona, était en outre son parent. Né un quart de siècle après lui, il avait vu dans son enfance ceux qui avaient conversé avec Columba et recueilli ses derniers soupirs1; il écrivait à la source, là même où son glorieux prédécesseur avait dicté ses dernières paroles, entouré de sites et de souvenirs qui portaient encore l'empreinte de sa présence ou qui se rattachaient aux incidents de sa vie. Tout en reproduisant presque textuellement un récit antérieur rédigé par un autre abbé d'Iona*, Àdamnan l'a complété par une foule de récits et de témoignages recueillis avec un soin scrupuleux, et dont l'ensemble, malheureusement dépourvu de tout ordre chronologique, forme un des monuments les plus vivants, les plus attrayants et les plus authentiques de l'histoire chrétienne5.

l.Ut ab aliquibus, qui présentes inerant, didieimus Apamnan, lib. m, c. 25.

2. Par Cummène le Blond (Cummeneus Albiis), septième abbé d'Iona, de 657 à 669. Ce récit a été publié d'abord par Colgan, dans la Trias T/taumaturga, puis dans le tome I des Acta Sanctorum ordinis S. Bénédictin et enfin par les Bollandistes au tome II de juin.

3. Adamnan, né en 624, a dû écrire la biographie de saint Columba entre 690 et 703, époque où il abandonna les traditions liturgiques des Scots et la direction du monastère d'Iona pour se fixer auprès du roi anglo-saxon de Northumbrie, Aldfrid (Varin, Premier Mémoire, p. 172). L'œuvre d' Adamnan a été d'abord publiée par Canislus dans son Thésaurus antiquitatum, en 1604; puis, avec quatre autres du même saint, par le franciscain Colgan, dans sa Trias Thaumaturga

noms.

Comme vingt autres saints du calendrier, irlandais, s*» <iron Columba portait un nom symbolique, emprunté au latin par le dialecte celtique, nom qui signifiait la colombe de l' Esprit-Saint et qu'allait bientôt illustrer son compatriote Colomban, le célèbre fondateur de Luxeuil, avec lequel l'ont confondu plusieurs historiens modernes1. Pour l'en distinguer, et pour désigner spécialement le plus grand missionnaire celtique des îles Britanniques, nous choisirons, parmi les diverses leçons de son nom, celle de Columba. Ses compatriotes l'ont presque toujours nommé Columb-Kill ou Cille, c'est-à-dire la colombe de la cellule, ajoutant ainsi à son appellation primitive un mot destiné à rappeler soit le caractère essentiellement monastique du saint, soit le grand nombre de communautés fondées et gouvernées par lui*.

11 était issu d'une de ces grandes races irlandaises

(Louvain, 1647); parles Bollandistes, en 1698; et enfin par Pinkerton, savant écossais du dernier siècle. Elle vient d'être réimprimée, d'après un manuscrit du huitième siècle, par le Rév. Docteur William Reeves, pour la Société archéologique et celtique de Dublin, avec cartes, glossaire et appendice; Dublin, 1857, in-4°. Cette publication, excellente et marquée au coin d'une impartialité trop rare chez les érudits anglicans, a rendu un service considérable à l'hagiographie comme à 1 histoire nationale de l'Irlande et de l'Ecosse. Nous en avons déjà parlé plus haut, tome H, p. 453.

1. Entre autres, Camden.au seizième siècle; Fleury dans certains endroits (livre xxxix, c. 56), et Augustin Thierry, dans les premières éditions de son Histoire de la conquête d'Angleterre.

2. Qui videlicet Columba nunc a nonnullis, composito a cella et columba nomine, Columcelli vocatur. Beoe, Hist. eccles., V, 9. — Eo quod multarum cellarum, id est, monasteriorum vel ecclesiaruin institutor, fundator et rector fuit. Notker Balbulus, Martyrol., 9 jim.

ou rois de l'Irlande

son origine dont il est littéralement vrai de dire qu'elles se perroyaie. i i î • î • .

dent dans la nuit des temps, mais qui ont maintenu

jusqu'à nos jours, grâce au tenace attachement du peuple irlandais pour ses souvenirs nationaux, à travers les vicissitudes de la conquête, de la persécution, de l'exil, une illustration encore plus patriotique et plus populaire que nobiliaire ou aristocratique. Cette grande race est celle des Nialls ou des O'Donnells1 (clan Domhnaill). Originaire et maîtresse de tout le nord-ouest de l'île (les comtés les monarques modernes de Tyrconnell, Tyrone et Donegall) , elle suprêmes possédait au sixième siècle l'autorité souveraine, tant en Hibernie que dans la Calédonie, sur les deux rives de la mer Scotique. Jusqu'en 1168, et presque sans

1 . 11 existe une histoire en irlandais du saint par Magnus O'Donnell, qui se qualifiait de prince de Tyrconnell ; elle a été rédigée en 1532, et le texte original s'en trouve à la Bodléienne d'Oxford. C'est une compilation légendaire qui a pour base le récit d'Adamnan, mais augmentée d'une foule de légendes fabuleuses, comme aussi d'importantes traditions irlandaises et de détails historiques en l'honneur de la race d'O'Donnell, qui était celle du saint et de l'historien. Elle a été abrégée, traduite en latin et publiée par Colgan dans un volume in-folio dont voici le titre complet : Triades Thaumalurgx, seu Divorum PatricH, Columbae et Brigidœ, trium Veteris et Majoris Scotùe seu Hibernix, Sanctorwn insuhe, communium Patronorum Acta a variis iisque pervetustis ac sanctis auetoribus scripta, de studio R. P. F. Joannis Colgani, in conventu Fr. Minor. Hibernor. strictior. obser. Lovanii S. Theologiœ lectoris jubilati collecta. Lovahh, 1647. Ce volume est le second de la collection du même auteur, intitulé : Acta Sanctorum Hibernix, seu sacrx ejusdem insulœ antiquitates, qu'il n'a pas pu achever et qui ne comprend malheureusement que les saints du premier trimestre de l'année. De cette collection rarissime, je n'ai pu découvrir qu'un seul exemplaire dans toutes les bibliothèques de Paris, celui de la bibliothèque Sainte-Geneviève.

interruption, des rois, issus de ses branches diverses et souvent ennemies, exercèrent la monarchie suprême en Irlande, c'est-à-dire une sorte de primauté sur les rois provinciaux, que Ton a comparée à celle des métropolitains sur les évéques, mais qui rappelle plutôt la suzeraineté féodale des empereurs saliques et des rois capétiens sur les grands vassaux d'Allemagne et de France au onzième et au douzième siècle. Rien de plus contesté d'ailleurs et de plus orageux que l'exercice de cette suzeraineté. Elle était sans cesse disputée par quelque roi vassal qui parvenait le plus souvent, en bataille rangée, à dépouiller le roi suprême de la couronne et de la vie, et à le remplacer sur le trône de Tara, sauf à se voir lui-même traité de la même façon par le fils du roi qu'il avait détrôné1. D'ailleurs, le droit de succession en Irlande n'était pas réglé par la loi de primogéniture. Selon la coutume connue sous le nom de Tanistry, le plus âgé des parents du sang succédait à tout prince ou chef défunt, et le frère était par conséquent toujours préféré au fils.

i. Rappelons, à cette occasionna division très-ancienne de l'Irlande en quatre régions ou royaumes : au nord, VUlster ou Ultonie ; au midi, le Munster ou Mommonie; à l'est, le I^einster ou Lagénie; à l'ouest, le Connaught ou Connacie. Un district central, l'antique Milieu Sacré de l'Irlande (que représentent les comtés actuels de Meath et Westmeath), entourait la résidence royale de Tara, si célébrée dans les chants de Moore et dont quelques ruines subsistent encore : ce district dépendait exclusivement du monarque suprême.— Voir la carte annexée à ce volume.

LesONeiti Après la conquête anglaise, a raee des Nialls,

et

les o'Donneii. aussi belliqueuse que puissante, sut maintenir, à force d'intrépide persévérance, une sorte de souveraineté indépendante dans le nord-ouest de l'Irlande. Les chefs de ses deux branches principales, les O'Neill et les O'Donnell, trop souvent en guerre les uns contre les autres, se retrouvent à chaque page des annales de la malheureuse Irlande. Après la Réforme, quand la persécution religieuse vint aggraver tous les maux de la conquête, ces deux maisons fournirent à l'Irlande indignée et indomptée une série d'héroïques guerriers qui luttèrent à outrance contre' le despotisme perfide et sanguinaire des Tudors et des Stuarts. Dix siècles écoulés dans ces luttes implacables n'avaient point affaibli la tradition qui rattachait au saint dont nous allons raconter la vie ces champions de la vieille religion et de la patrie outragée. Jusque sous le règne d'Elisabeth, les vassaux du jeune Hugues O'Donnell dit le Rouge\ si renommé dans les fastes poétiques et la tradition populaire d'Érin, et le plus redoutable antagoniste de la tyrannie anglaise, reconnaissaient en lui un héros désigné par les chants prophétiques de Columb-Kill et abritaient ainsi sa gloire avec celle de ses ancêtres

i . Captif des Anglais au berceau et mort à vingt-neuf ans, en 1602, à Simancas, où il était allé solliciter les secours de l'Espagne. Son frère, héritier de sa puissance en Irlande, mourut également dans l'exil à Rome, où Ton voit encore sa tombe à S. Pietroin Montorio.

APOTRE IIK LA CALfiflOME. 107

sous l'aile de la colombe des cellules, comme sous un patronage à la fois céleste et domestique1.

Le père de Golumba avait pour aïeul l'un des ta* parent* huit fils du grand roi Niall, dit des neuf Otages \ coimnba. monarque suprême de toute l'Irlande de 379 à 405, au temps où saint Patrice avait été emmené comme esclave dans cette île. Il était donc issu de la race qui fut souveraine de l'Irlande pendant six siècles, et, en vertu de la coutume qui réglait le droit de succession, il pouvait être lui-même appelé au trône3.

1. Rbeyes, Adamnan, p. 34. O'&trry, factures ou the manuscript material* of ancient lrish history, 1861, p. 328. — Les huit grandes races de l'Irlande, chantées par les bardes et célèhres dans l'histoire nationale, sont :

O'Neill, O'Donnell,

O'Moore, au nord. et \ à l'est.

O'Bvrne.

O'Brien, ) O'Gonnor, )

et S au midi. et > à l'ouest.

M'Carthy, ) O'Rourke.

La principauté de Tyrconnell, confisquée sur les O'Donnell par Jacques Ier, contenait 1 ,165,000 arpents. « J'aime mieux, » disait en 1597, le plus illustre des O'Neill, « être O'Neill d'Ulsterque roi d'Espagne. » — Cependant les chefs de ces deux grandes races du Nord sont le plus souvent désignés par les annalistes des seizième et dix-septième siècles sous le titre de comtes de Tyrone et de Tyrconnell, que leur avait conféré la royauté anglaise dans l'espoir de les gagner. — 11 faut lire, dans l'intéressant ouvrage intitulé : Vicissitudes ofFamilies, par le roi d'armes d'Irlande, sir Bernard Burke, les articles consacrés aux O'Neill et aux O'Donnell. La postérit » de ceux-ci fleurit encore dans un rang élevé, en Autriche.

2. Parce qu'il avait reçu des otages de neuf rois vaincus par lui.

3. Une ancienne vie du saint, en irlandais, citée par le Dr Reeves, p. 269, le dit expressément et ajoute qu'il ne renonça à la souveraineté que pour l'amour de Dieu.

SAINT GOLUMBA,

Sa naissance

7' décembre

Vision

de

sa mère.

Sa mère sortait également d'une famille régnante dans le Leinster, l'un des quatre royaumes subordonnés de nie. Il naquit à Gartan, dans une des régions les plus sauvages du comté actuel de Donegall ; on y montre encore la dalle sur laquelle sa mère était couchée quand elle le mit au monde. Quiconque passe la nuit sur cette pierre est guéri à jamais de la nostalgie ; il lui est donné de ne pas se consumer, dans l'absence ou l'exil, d'un amour trop passionné pour la patrie. C'est du moins ce que croient les pauvres émigrants irlandais, et au moment d'abandonner le sol confisqué et dévasté de la patrie pour aller gagner leur vie en Amérique, ils y affluent encore par un touchant souvenir du grand missionnaire qui sut abandonner son pays pour l'amour de Dieu et des âmes.

Pendant que sa mère était enceinte de lui, elle eut un songe que la postérité a recueilli comme un symbole gracieux et poétique de la carrière de son fils. Un ange lui apparut en lui apportant un voile tout parsemé de fleurs d'une merveilleuse beauté et des couleurs les plus variées ; puis elle vit ce voile s'envoler au loin et s'étendre à mesure qu'il s'éloignait en recouvrant les plaines, les bois et les montagnes ; et l'ange lui dit : « Tu vas devenir mère d'un fils qui fleurira pour le ciel, qui sera compté parmi les prophètes de Dieu, et qui conduira des âmes innombrables à la céleste pa-

îoy

Éducation de Coluuiba.

trie1. » C'était dans cet ascendant spirituel, dans cette conduite des âmes au ciel, que le peuple irlandais, converti par saint Patrice, reconnaissait la gloire la plus digne de ses princes et de ses grands hommes.

La légende irlandaise, d'une moralilé toujours si haute et si pure, même au sein de ses plus étranges fantaisies, s'est surtout emparée de l'enfance et de la jeunesse de notre prédestiné. Elle nous le montre confié d'abord au prêtre qui l'avait baptisé et qui lui donna les premiers rudiments de l'éducation littéraire; puis familiarisé dès ces premières années avec les visions célestes qui devaient tenir une si grande place dans sa vie. Son ange gardien lui apparaissait souvent, et l'enfant demandait si tous les anges étaient jeunes et resplendissants comme lui. Un peu Lavisiuu plus tard, Columba reçut de ce même angel'in- Uois sœur*. vitation de choisir entre toutes les vertus celles qu'il lui plairait le plus de posséder. « Je choisis, » dit le jeune adolescent, « la virginité et la sagesse. » Et aussitôt il vit apparaître trois jeunes filles d'une merveilleuse beauté, mais d'un aspect étranger, qui se jetèrent à son col comme pour l'embrasser. Le

1 . Quoddam mira) pulchritudinis péplum detulit, in quo veluti universorum decorosi colores florum depicti videbantur. . . Péplum a se tlongari volando videbat, camporumque latitudinem in majus crescendo excedere, montesque et saltus majore sui mensurasuperare... Talem fîlium editura es floridum, qui quasi unus prophetarum Dei inter ipsos^connumerabitur , innumerabiliumque animarum dux ad eœlestem a Deo patriam est prœdestinatus. Adam»., II ï, 1.

i 10 SALNT COLllIltA,

pieux adolescent fronça le sourcil et les repoussa rudement. « Eh quoi !» dirent-elles, « tu ne nous reconnais pas ? — Non, pas le moins du monde. — Nous sommes trois sœurs que notre père te donne pour fiancées. — Mais quel est donc votre père? — Notre père, c'est Dieu, c'est Jésus-Christ, le Seigneur et le Sauveur du monde. — Certes, vous avez là un père bien illustre ; mais quels sont vos noms ? — Nous nous appelons Virginité, Sagesse et Prophétie, et nous venons pour ne plus te quitter, et pour t'aimer à jamais d'un incorruptible amour1. »

De la maison du prêtre, il passa dans ces grandes écoles monastiques où ne se recrutait pas seulement le clergé de l'Église celtique, mais où se formaient les jeunes laïques de toutes les conditions. Columba, comme bien d'autres, y apprenait à faire ses premiers pas dans cette vie monastique où l'avait entraîné l'appel de Dieu. Il ne s'y livrait pas seulement à l'étude et à la prière, mais encore aux travaux manuels inséparables alors en Irlande, comme partout, de la profession religieuse. 11 lui fallait,

i. Ergo ne angeli onmes ita juvenili œtate floretis, ita splendide vestiti ornatique inceditis?. . . Age ergo, quid eligis ediscere... Très adstitere virgines admirandi decoris et peregrini vultus, quas statim in ejus amplexus et oscuia improviso mentes, pudicitise cultor contracta fronte .. abigebat. Ergo ne nos non agnoscis quarum basia et amores viliter aspernas?... Prorsus quse sitis ignoro... Très sumus sorores et sponsae tibi nuper a pâtre nostro desponsat&>... Ecquis vero est vester pater?.... Magni estis profecto parentis filiœ ; pergite, quaeso, etiain nomina vestra reclu dere. O'Donnell, Vita quinlaS.Columbx, I) 56, 37, 38, ap. Colgax, Trias Thaumaturgo, p. 594.

comme tous ses jeunes compagnons, moudre la nuil Je grain qui devait servir à la nourriture commune du lendemain ; mais, quand son tour venait, il s'acquittait si vite et si bien de ce labeur, que ses camarades le soupçonnaient d'être aidé par un ange1. La naissance royale de Golumba lui valait, au sein de ces écoles, des distinctions qui n'étaient pas toujours du goût de ses jeunes camarades. L'un de ceux-ci, jaious» nommé Kiéran, destiné lui aussi à remplir une grande ses camarades. place dans la légende scotique, s'indignait de la primauté que semblait déjà exercer Columba; mais, pendant que les deux étudiants se disputaient, survint un messager céleste qui déposa devant Kiéran une tarière, un rabot et une cognée, en lui disant : « Regarde ces outils, et rappelle-toi que c'est là tout ce que tu as sacrifié pour l'amour de Dieu, puisque ton père n'était qu'un charpentier. Columba, lui, a sacrifié le sceptre de l'Irlande, qui pouvait lui appartenir par le droit de sa naissance et la grandeur de sa race2. »

Des monuments authentiques nous apprennent l**

11 ilcux Finnian.

4. Ordinartse illis épuise cibarius panis ; labor vero in singnlos per vices distribu tus, nocturna lucubratione grana eniolere» ex quibus liujusmodi panis pro communi omnium victu conficeretur. Id labori cum Columbr, quia contubernalis esset, ssepius obtigisset, prompte ethumillime accepta? i t.. . O'Donnell. I, 42.

2. Delapsus e cœlo bonus genius... terebram, asciam et securim Kierano prsesentans. Hœcce, inquit, aliaque hujusmodi, quibus tuus pater carpentariam exèrcebat, pro Dei amore reliquisti. Columba vero Hiberniœ sceptrum avitosuo et generispotentia sperandum antequam oflerretur abrenuntiavit. O'Donnell. I, ii.

lik2 SAINT COLUMBA,

École que Columba acheva son éducation monastique sous

monastique * ^ *

de cionard. Ja direction de deux saints abbés du même nom de Finnian. Le premier, qui fut aussi évêque, l'ordonna diacre, mais semble l'avoir gardé moins longtemps sous son autorité que le second Finnian, lequel, luimême élevé par un disciple de saint Patrice, avait longtemps vécu en Cambrie, près de saint David. Les premiers pas du jeune Columba dans la vie se rattachaient ainsi aux deux grands apôtres monastiques de l'Hibernie et de la Cambrie, aux patriarches des deux races celtiques qui avaient jusqu'alors montré le plus de fidélité à la foi chrétienne et le plus de prédilection pour la vie monastique. L'abbé Finnian qui le fit prêtre gouvernait à Clonard ce monastère qu'il avait fondé et dont nous avons déjà parlé, un de ces immenses monastères comme on n'en voyait plus que chez les Celles et qui rappelaient les villes monastiques de la Thébaïde. 11 en avait fait une école où accourait la jeunesse irlandaise, dévorée comme toujours par la soif de l'instruction religieuse ; et nous retrouvons ici le chiffre si fréquemment reproduit dans la tradition celtique de trois mille élèves, tous avides de recueillir les enseignements de celui qu'on appelait le Maître des Saints V

1. Vibin, Deuxième Mémoire y \). 47. — Magister sanctorura Hiberniie. habuit in sua schola de Cluain-Evaud tria millia sanctorum. Martyrol. Dungal, cité ap. Moobe, History of lreland, tome I, ch. 13. — Ce saint abbé Finnian mourut en 549. L'autre Finnian, qui fut le premier maître de Columb-Kill, est aussi connu sous le nom de Fiiinbar et avait été abbé à Magh-bile (Down), et ne mourut qu'en

Pendant qu'il étudiait à Glonard, n'étant encore L'assassin que diacre, il lui arriva une aventure constatée tombe

, , . . « mort devant lui.

par des témoignages authentiques et qui fixa sur lui l'attention générale en donnant une première démonstration de son intuition surnaturelle et prophétique. Un vieux barde chrétien (ils ne Tétaient pas tous), nommé Gemmaïn, était venu séjourner auprès de l'abbé Finnian et lui demander, en échange de ses poésies, le secret de fertiliser les terres. Golumba, que nous verrons dans toute la suite de sa vie épris de la poésie traditionnelle de sa nation, voulut se mettre à l'école du barde en partageant ses éludes et ses travaux. Tous deux lisaient ensemble en plein air, à une certaine distance l'un de l'autre, quand apparut au loin une toute jeune fille poursuivie par un brigand. À la vue du vieillard, elle accourut de toutes ses forces vers lui, espérant sans doute trouver une sauvegarde dans l'autorité qu'exerçaient en Irlande les poètes nationaux. Gemmaïn, tout troublé, appela son élève pour l'aider à défendre, comme ils pourraient tous deux, la malheureuse enfant. Elle cherchait à se cacher sous leurs longs vêtements, lorsque le malfaiteur la rejoignit : sans égard pour ses défenseurs, il lui perça le cou de sa lance, et, la laissant

570. On croit qu'il est le même que saint Fredianus (Frediano), évêque et patron de Lucques, où il y a une église si belle et si curieuse sous ce vocable. — Colgan a publié la vie de l'un et de l'autre au 23 février et au 18 mars de ses Acta sauclorum Hibernix. Il règne du reste une grande confusion entre ces deux saints. Cf. Adamnan, 1, 1 ; II, 1 ; III, 4. moines d'occ. m. 8

morte à leurs pieds, îl commençait à s'éloigner, quand le vieillard désolé se tourna vers Columba et lui dit : « Jusques à quand Dieu laissera-t-il impuni ce crime qui nous déshonore? — Jusqu'à maintenant, » dit Columba, « et pas plus tard ; car à cette heure même, où l'âme de cette innocente monte au ciel, l'âme de son meurtrier va descendre en enfer. » Et à l'instant, comme Ànanie sous la parole de Pierre, l'assassin tomba mort. Le bruit de ce châtiment soudain retentit, nous dit l'histoire, dans toute l'Irlande et propagea au loin la renommée du jeune Columba1.

ses Du reste, on reconnaît facilement que son influence

dut être aussi précoce que considérable, par le nombre et l'importance des fondations dont il fut l'auteur avant même d'avoir atteint l'âge mûr. À part les vertus dont la suite de sa vie fournit tant d'exemples, on peut croire que sa naissance royale lui donnait un ascendant irrésistible dans un pays où , depuis l'introduction du christianisme, tous les premiers saints, comme les principaux abbés, appartenaient aux familles souveraines, et où subsistent

1. Carminator... habens secum carmen magnificum. VitaS.Finniani, ap. Colgan, Acta SS.) p. 395, — Senex perturba tus tali subi ta* tione Columba m eminus legentem advocavit, ut ambo in quantum valussent filiam apersequentedefenderent... Filiam sub vesthnentis eorum jugulavit, et, relinquens jacentem mortuam super pedeseorum, abire cœpit... Quanto, sancte puer Columba, hoc scelus temporis spatio inultum fierijudex justus patietur... Eadem hora qua interfectrc ab eo filiae anima ascendet ad cœlos, anima ipsius interfectoris descendetad inferos. Adamnan, II, 25i

fondations

en

Irlande.

jusqu'à ce jour, à un degré inconnu partout ailleurs, le prestige du sang et le culte des généalogies. Issu, comme on Ta déjà dit, de la même race que le monarque de toute l'Irlande, et par conséquent luimême éligible à celte dignité suprême plus souvent obtenue par l'élection ou l'usurpation que par l'hérédité; neveu ou cousin très-proche des sept monarques qui exercèrent l'autorité suprême pendant la durée de sa vie, il tenait encore par les liens du sang à la plupart des rois provinciaux1. Aussi le voit-on, pendant toute sa carrière, traiter sur le pied d'une intimité et d'une égalité parfaites avec tous les princes tant de l'Irlande que de la Calédonie, et exercer une sorte de souveraineté spirituelle égale ou supérieure à l'autorité des souverains séculiers.

A peine âgé de vingt-cinq ans, il présidait à la création d'une foule de monastères. Il y en eut jusqu'à trente-sept qui, en Irlande seulement, le reconnaissaient pour fondateur. Les plus anciennes et les plus importantes de ces communautés furent placées par lui, comme l'avait été naguère celle de sainte Brigitte à Kildare*, dans de vastes forêts de chênes dont elles tirèrent leur nom. L'une, Durrow (Dair-machy Roboreli campm), où l'on voit encore une croix et un puits qui portent le nom de Columba,

1. Voir les tableaux généalogiques de l'appendice du docteur Reeves.

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