U gach boin a boinin, le gach leabhar a leabhrani
« C'est là, » dit-il, aune sentence injuste, et je m'en vengerai. » Sur ces entrefaites, un jeune prince, fils du roi provincial deConnaught, poursuivi comme auteur d'un meurtre involontaire, étant venu se réfugier auprès de Columba, le roi suprême le fit mettre à mort. Alors l'irritation de notre moine-poëte ne pi otcstation connut plus de bornes . L'immunité ecclésiastique dont roiumba. il jouissait, en sa qualité de supérieur et de fondateur de plusieurs monastères, aurait dû, selon lui, créer une sorte desanctuaire autour de sa personne. Cette immunité était scandaleusement violée par le supplice de son client. Il menaça le roi d'une prompte vengeance . « J'irai, » lui dit-il, c< dénoncer à mes frères et à « mes proches ton jugement inique contre moi et « l'immunité de l'Église violée en ma personne ; ils « écouteront ma plainte, et ils te châtieront les armes « à la main1. Mauvais roi, tu ne reverras plus mon « visage dans ta province jusqu'à ce que Dieu, le juste «juge, ait dompté ton orgueil. Comme tu m'ashu-
1. Scito, rex inique, quia amodo faciem meam in tua provineia non videbis donec... Sicut me hodie corain senior ibus tuis iniquo judicio despexisti, sic te Deus œternus in conspectu inimicorum tuorum te despiciet in die belli. Anon. ap. Usseriom, de Primera. Ecoles, Brit., cité par Colgan, p. 402. — Ego expostulabo cum fratribus et cognatis meis iniquum arbitrium tuum, et contemptam in me terneratamque Ecclesiae immuni tatem... et si non meam, at certeDei regni atque Ecclesiae causam ducto in te exercitu vindicabunt. O'Dosnell, lib. II, c. 7. — C'est ici une version assurément très-moderaisée de la déclaration de guerre faite par Columba au roi; mais le vrai fond des choses, consigné par l'unanimité des traditions irlandaises, s'y retrouve. Adamnan garde un silence prudent sur tous ces incidents antérieurs à la mission du saint en Ecosse.
« milié aujourd'hui devant tes seigneurs et amis, Dieu « t'humiliera devant tes ennemis au jour de la ba- « taille. ».Diarmid voulut le faire retenir auprès de lui; mais, trompant la vigilance de ses gardes, il s'évada de nuit de la cour de Tara et se dirigea vers sa province natale de Tyrconnell. S'étant arrêté d'abord à Monasterboice, il y apprit des religieux que le roi faisait garder les passages ordinaires pour intercepter la route. Alors il prit un sentier tout à it s'enfuit fait solitaire pour traverser les montagnes désertes chantant ie qui le séparaient du nord de l'Irlande; et pendant *?/« ce trajet, son âme s'exhala en un chant religieux. Il s'enfuit en chantant le Poème de la Confiance, qui nous a été conservé et qui compte parmi les monuments les plus authentiques de la vieille langue irlandaise. En voici quelques strophes:
« Je suis seul sur la montagne ;
0 Dieu ! roi du soleil, protège ma route,
Et alors je n'aurai rien à redouter,
Pas plus que si j'étais gardé par six mille guerriers.
Si j'avais affaire à ces six mille,
Et qu'ils voulussent défendre ma peau,
Une fois le temps fixé pour ma mort,
Il n'y aurait point de forteresse qui pût m'en
préserver.
Tandis que les réprouvés sont mis à mort jusque
dans une église, Jusque dans une île au milieu d'un lac, L'élu de Dieu est assuré de sa vie
moines d'occ. in. 0
ISO SAI*T COLVHM,
Jusque sur le front d'une : futaille.
Nul ne i*ut me tuer aujourd'hui,
Quand même je combattrais contre lui au fort du jHÎri] ;
Mais nul ne peut me sauver,
Le jour où ma vie sera venue, à son temps prédestiné.
Ma vie !
Qu'elle soit comme il plaît à mon Dieu ;
Rien ne peut lui être ôté,
Rien ne peut lui être ajouté ! . . .
Ce que Dieu a destine à quelqu'un,
11 ne sort pas de ce monde qu'il ne l'ait rencontré.
Qu'un prince cherche davantage,
Il n'en obtiendra pas la grosseur d'une mite.
Une garde,
Une garde peut l'accompagner sur son chemin ;
Mais quelle protection, quelle,
Le gardera contre la mort?...
Oublie pour un temps la pénurie du cloître.
Songeons plutôt à l'hospitalité du monde;
Le fils de Marie te fera prospérer.
Chaque hôte aura sa portion... Souvent,
Ce qui est dépensé revient à la main qui l'a donné ;
Et ce qui n'est pas dépensé
N'en a pas moins disparu.
0 Dieu vivant !
Malheur à celui qui fait mal en quelque chose :
La chose qu'il ne voit pas lui survient,
La chose qu'il voit s'évanouit de sa main. Ce n'est pas du . Sreod* que dépend notre destinée, Ni de l'oiseau au bout de la branche, Ni du tronc d'un arbre noueux...
Meilleur est celui en qui nous croyons. . . Il est le roi qui a fait nos corps, Qui ne me laissera pas aller la nuit sans asile. Je n'adore pas la voix des oiseaux, Ni un tel, ni le hasard, ni une femme; Mon druide est le Christ, le Fils de Dieu; Christ, le Fils de Marie, le grand abbé, Le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
Mes domaines sont chez le Roi des rois; Ma communauté est à Kells et à Moen*. »
« Ainsi chantait, » dit le préambule de ce Poème de la Confiance, « ainsi chantait Columba quand il cheminait tout seul, et ce chant protégera quiconque le répétera en voyageant. »
Parvenu sain et sauf dans sa province, Columba ne
1. Terme druidique inconnu, qui signifie probablement quelque superstition païenne, dans le genre des présages tirés du vol des oiseaux ou des nœuds d'arbre mentionnés aussitôt après.
2. Moone, dans le comté de Kildare, où l'on conserve la crosse abbatiale de saint Columba. — Sauf pour les quatre premiers vers, cités avec le texte irlandais par O'Curry (lectures, p. 529), j'emprunte ici la traduction donnée par M. Henri Martin, dans la Revue nationale, d'après la version anglaise qu'O'Donovan a publiée avec le texte original dans le tome I des Transactions of the Irish Archeological society. Dublin, 1846, p. 1, 15.
suscite
la
guerre civile.
Défaite du roi
pendant que
Columba
prie contre lui.
négligea rien pour exciter contre le roi Diarmid les clans nombreux et puissants de ses proches et amis, qui formaient une branche de la descendance de Niall, distincte et ennemie de celle dont était le monarque régnant. Ses efforts furent couronnés de succès. Les Hy-Nialls du Nord s'armèrent avec empressement contre les Hy-Nialls du Sud, dont Diarmid était le chef spécial1. Ils obtinrent naturellement le concours du roi de Connaught, père du jeune prince qui avait été mis à mort par le monarque. Selon d'autres récits, ce fut une lutte entre les Nialls du Nord et les Pietés établis au centre de l'Irlande. Le nord et l'ouest de l'Irlande prirent donc les armes contre le roi suprême. Celui-ci marcha audevant d'eux, et les rencontra en bataille rangée à Gool-Drevrny, ou Cul-Dreimhne, sur les frontières de PUltonie et de la Gonnacie. Il fut complètement vaincu et obligé de se réfugier à Tara. La victoire fut due, selon l'annaliste Tighernach, aux prières et aux chants de Columba, qui avait jeûné et prié de toutes ses forces pour obtenir du ciel le châtiment de
1. Contulit se ad domus Conalli, Guibanis et Eugenii proceres carne sibi propinquos, et coram eis de malis injuriis querelam instituit. Colgan, Act. SS. Hibern., t. 1, p. 645.— Cf le tableau généalogique de la descendance dèNiall, dans Reeves, p. 251. — Il y eut dix rois suprême d'Irlande delà branche des Hy-Nialls du Nord ou de Tyrconnell, dont était Columba, et dix-sept de la branche des Hy-Nialls du Sud, dont était Diarmid ; ces rois alternèrent entre eux pendant deux siècles en se tuant ou se détrônant mutuellement. Voir les notes de Kelly, ap. Lynch, Cambrensis everws, t. II, p. 12 et 15.
l'insolence royale1, qui de plus assistait à la bataille et prenait ainsi sur lui, aux yeux de tous, la responsabilité du sang versé.
Quant au manuscrit qui avait été l'objet de cet étrange conflit de propriété littéraire dégénéré en guerre civile, il fut depuis lors vénéré comme une sorte de palladium national, militaire et religieux. Sous le nom de Cathac ou Batailleur, le psautier Le
I^SAlltifit*
latin, transcrit par Columba, enchâssé dans une des batailles, sorte d'autel portatif, devint la relique nationale du clan des O'Donnell. Pendant plus de mille ans, il fut porté par eux à la guerre, comme un gage de victoire, à la condition d'être posé sur la poitrine d'un clerc aussi pur que possible de tout péché mortel. Il a échappé comme par miracle aux dévastations dont l'Irlande a été victime, et il subsiste encore pour la plus grande joie des patriotes érudits de l'Irlande8.
1. Diem ineundi prselii jejunio et oratione prœvertit, Deumaftlicte rogans ut régis insolentiœ vindicibus sine suorum damno annuat victoriam. O'Donnell, toc. cit.
2. Les annales des Quatre Maîtres rapportent que dans une bataille livrée en 1497 entre les O'Donnell et les MacDermott,le livre sacré tomba entre les mains de ceux-ci, qui le restituèrent toutefois en 1499. — Conservé depuis treize cents ans dans la famille O'Donnell, il appartient aujourd'hui à un baronnet de ce nom qui en a permis l'exhibition dans le Musée de l'Académie royale irlandaise, où chacun peut encore le voir. Il se compose de cinquante-huit feuillets de parchemin recouverts d'une reliurcr d'argent. Le savant O'Curry (op. cit. y p. 322) a donné le fac-similé d'un fragment de ce manuscrit, qu'il n'hésite pas à croire de l'écriture de notre saint, ainsi que le bel évangéliaire dit Livre de Kelte, dont il a également donné le fac-
synode de Teiite Columba vainqueur eut bientôt à subir la double - réaction de ses remords personnels et de la réproba-
Columba
est tion de beaucoup d'âmes pieuses1. Celle-ci fiit la
excommunié.
première à se faire jour. Devant un synode convoqué dans le centre du domaine royal, à Teiite1, il fut accusé d'avoir fait verser le sang chrétien, et l'excommunication prononcée contre lui en son absence. Peut-être cette accusation ne portait-elle pas seulement sur la guerre soulevée à propos du psautier transcrit dont il revendiquait la propriété. Son caractère emporté, vindicatif, et surtout son attachement passionné pour ses proches et la part violente qu'il prenait à leurs disputes domestiques et à leurs rivalités sans cesse renaissantes, l'avaient engagé dans d'autres luttes dont la date incertaine est peut-être postérieure à son premier départ de l'Irlande, mais Autres guerres dont la responsabilité lui est formellement imputée coiumba par divers monuments5, et qui aboutirent égaleengagé, ment à des batailles sanglantes.
simile. Cf. Reevbs, Notes sur Adamnan, p. 250, et Opuscule sur Marianus Scotus, p. 12.
1. Cum illata régi Diermitio clades paulo post ad aures sanctorum Hibernise pervenit, Golumbam, quod tantae cladis vel auctor vel occasio fuisset, taxabant. O'Donnell, II, 5. — In synodo sanctorum Hibernise gravis querela contra S. Golumbam, tanquam auctorem tam multi sanguinis effusi, instituta est. Colgan, Act. SS. Hibern.,p. 645.
2. Aujourd'hui Teltown, petit village près de Relis, au comté de Mealh.
3. Notamment par l'argument en langue irlandaise du poëme latin de Columba, intitulé : Altus prosator, et dont il sera question plus loin. Cet argument est cité textuellement par le docteur Reeves, p. 253. Ce savant pense que les écrivains légendaires ont antidaté tous
Columba n'était pas homme à reculer devant des saint Brendan
r se prononce
accusateurs et des juges. Il se rendit au synode qui pour lui. l'avait frappé sans l'entendre. Il y trouva pour défenseur un fameux abbé, nommé Brendan, fondateur du monastère de Birr. À la vue de Columba, cet abbé se leva et alla l'embrasser, a Comment, » lui dirent d'autres membres du synode, «pouvez-vous donner le « baiser de paix à un excommunié? — Vous feriez « comme moi,» leur répliqua-t-il ; «et vous ne l'auriez « jamais excommunié, si vous pouviez voir ce que je « vois, une colonne de feu qui le précède et des anges « qui l'accompagnent. Je n'ose mépriser un homme « prédestiné par Dieu pour être le guide de tout un « peuple vers la vie éternelle1. » Grâce à l'intervention de Brendan, ou par quelque autre motif qu'on ne nous dit pas, la sentence d'excommunication fut re-
ces événements fâcheux pour la considération de l'apôtre de la Calédonie, afin de concentrer toutes ses excentricités dans la première portion de sa vie, antérieure à son expiation volontaire. Adamnan, (pi ne suit aucun ordre chronologique, garde le silence sur la plupart des événements qui précédèrent l'exil volontaire du saint, et ne mentionne que vaguement le synode où il fut excommunié ; mais il constate qu'après cet exil Columba revint plusieurs fois en Irlande, où son influence ne cessa jamais d'être très-considérable. — « Gum a quodam synodo pro quibusdam venialibus et tam excusabilibus causis, non recte, ut post in fine claruit, excommunicaretur Columba. . . ad eamdem contra ipsum collectam venit congregationem. . . Hoc tamen factum est in Teilte. — Lib. ni, c. 3.
1. Hune spernere non audeo quem populorum ducem ad vitam a Deo praeordinatum video. Ibid. — Ce Brendan dit Y Ancien y abbé do Birr, mort en 565, est à distinguer d'un autre Brendan, abbé de Qonfert, mort en 577, dont on a mentionné plus haut le fameux pèlerinage. Voir liv. x, p. 90.
tirée; mais il fut enjoint à Columba de gagner au Christ par sa prédication autant d'âmes païennes qu'il avait péri de chrétiens dans la bataille de Cooldrewny*.
ii consulte Ce fut alors que son âme semble avoir commencé confeis^urs * se troubler et (lne k remords y jeta les germes à la fois d'une conversion éclatante et de sa future mission apostolique. Resté à l'abri des vengeances ou des pénalités séculières, il dut se sentir d'autant plus atteint par le jugement ecclésiastique prononcé contre lui. On le voit, dans diverses légendes, errer longtemps de solitude en solitude et de monastère en monastère, à la recherche de saints religieux, maîtres en fait de pénitence et de vertu chrétienne, les interrogeant avec anxiété sur ce qu'il lui faudrait faire pour obtenir le pardon de Dieu après le meurtre de tant de victimes*. L'un d'eux, Froëch, depuis longtemps son ami, lui reprocha avec une affectueuse sévérité d'avoir été le provocateur de la meurtrière bataille. « Ce n'est pas moi, » repartit vivement Columba, «qui en suis cause; c'est Pince juste jugement du roi Diarmid, c'est sa violation « de l'immunité ecclésiastique, qui ont tout fait. — a Un religieux, » dit le solitaire, ce aurait mieux fait de ce supporter patiemment l'injure que de la venger