CHAPITRE YIl
Lutte de l'Église contre les mauvaises passions
des rois.
Conciic de l'oitiers rassemble pour condamner le roi de France. — Héroïsme de Bernard, abbé de saint Cyprien, de Robert d'Abrissel et d'.x légat Jean. — Repentir et pénitence du duc d'Aquitaine. — Énergie indomptable d'Yves de Chartres. — Sa franchise hardie dans ses relations avec le pape. — Modération et fermeté d'Yves de Chartres dans la lutte entre les deux pouvoirs. — Il osait faire des représentations au pape. — Ce que devinrent Jérusalem et les Croisés après la mort de Godefroy de Bouillon. — Bohémond, prince d'Antioche, épouse la fille du roi de France et prêche la Croisade à N.-D. de Chartres, puis vn Espagne et en Italie. — Concile de Poitiers où le moine Bruno et Bohémond, prince d'Antioche, prêchant la Croisade. — Influence des moines de la Grande- Sauve sur la chevalerie d'Espagne.
On a vu, pendant l'exil d'Anselme, quelle vive sympathie le roi Pliilippe de France témoignait au pontife persécuté. Il serait difficile de déterminer dans quelle mesure se mêlait à la sympathie royale le sentiment jaloux que devait naturellement inspirer au monarque franc^nis la position d'un prince qui, étant à la fois son rival comme roi d'Angleterre et possesseur du duché de Normandie, sur le continent,
était beaucoup plus puissant que son suzerain. Toutefois, avant d'offrir un asile au primat « défenseur « et victime de la liberté de FE^lise », Philippe avait dû se courber lui-même sous la verge maternelle de cette Eglise. On se rappelle comment, emporté par sa passion pour la comtesse d'Anjou, le roi de France, d'abord excommunié au concile de Clermont, puis absous après s'être séparé de sa maîtresse, était retombé dans l'adultère public ; on n'a pas oublié avec quelle énergie Yves de Chartres avait dénoncé le scandale. Dès son avènement, Pascal II avait en effet chargé deux cardinaux légats, Jean et Benoît, d'aller juger de nouveau cette grandecause. Yves félicita tout d'abord l'un des prélats de s'être abstenu de toute communion avec le roi, à la différence d'autres évêquesqui n'avaient pas craint de le couronner, depuis la mort du pape Urbain II, comme si la justice était morte avec celui qui devait en êlre le héraut ^ D'accord avec Yves, les prélats convoquèrent un concile à Poi- o.nciio tiers, afm de siéger hors des contrées dii'ectemenl ''.'^js'^c'inhîo soumises au roi, et où l'on n'aurait pu sans scandale '""" ^""''"'""^'^ faire entendre certaines dépositions des témoins \ Le concile se célébra à l'octave de la Saint-Martin de
1. Quidijin Bcltticifi provinciic cpiscopi.... tanquam inortiio pircjonc justiliîc, justitiam mortuam esse credideruiit. Ivox., Caunot. Ep. <S4,
2. Quia si inlra Bely^icam vei Gelticatn celcbraretur mulla premi silentio opoiteret.... quac ventilata scandaluin generarent.... pressa vero silentio taiiquam vcrbo Dei alligato, legationis tiuc auctoriîa'.i plurimuin dcroj^arciit, Ibid.
lo roi (!»} Franco.
318 LES PRÉDÉCESSEURS DE CALIXTE IL l'an 1100, en présence d'un grand nombre d'évêques et d'abbés ^ Après la déposition de Téveque d'Autun, convaincu de simonie, et après avoir réglé diverses affaires, on en vint à celle du roi. Philippe avait conjuré le duc Guillaume d'Aquitaine, comte de Poitou, d'empêcher, à tout prix, qu'on prononçât l'excommunication contre lui dans une ville qui relevait de son autorité '. Or, Guillaume devait être d'autant plus porté à se rendre au vœu du prince, que sa propre conduite était encore plus scandaleuse que celle de son suzerain, et qu'il devait craindre un châtiment analogue ^ Le légat Jean comprenait tout le danger d'une telle situation ; chaque soir, on le voyait agenouillé et priant, dans l'église de saint Hilaire, le grand évêque qui avait si noblement tenu tète à un empereur arien. La veille du grand jour,
1 . Il y en avait quatre-vingts, suivant Hugues de Flavigny, et cent quarante selon Gauffridus Grossus, Vit. Bernardi Tironensis.
2. Velocius direxerat horlans et contestans ne hoc fieri permitteret in urbe sua, quœ de ipsius regno erat. Ajjpcnd. ad VU. B. Ililaril, Script, ver. Gallic. t. XIV, p. 108. Fleury et les bénédictins désignent ce prince sous le titre de Guillaume VII comme comte de Poitiers, sous celui de Guillaume IX, comme duc d'Aquitaine. Il fut père de Guillaume X, dernier duc d'Aquitaine, dont lalillc Éléonore porta cet héritage successivement à Louis VII et à Henri II. Il était célèbre par son esprit caustique, son talent poétique et son amour désordonné des femmes. V. Guill. de Malmesbury, 1. V, p. 170.
5. Totius pudicitiœet sanctitatis inimicus, tiniens ne similem vindictam pro criminibus actis patcretur, Gaufk. Gross,, VU. Beni. Tir., 1. c. Il faut dire que tous les contemporains ne le traitaient pas si sévèrement : l'abbc Geoffroy de Vendôme le loue ouvertement, et Mabillon doute de tons les excès qu'on lui impute. Ann. Bcned., 1. i.xix, n. 157.
Jean avait conjuré, avec larmes, Tillustre patron de TEglise de Poitiers de lui venir en aide dans la lutte du lendemain. Oi\ au moment où il s'endormait en })riant avec ardeur, saint Ililaire lui était apparu et avait promis de l'assister et de le faire triompher de tous les ennemis de la foi ^ .
Cependant, le jour d'après, tandis qu'on lisait les actes du procès, on vit tout à coup le comte de Poitiers entrer dans le concile, entouré d'une bande de soldats furieux comme lui% et qui, interrompant la lecture, dit à haute voix : « Le roi mon (' seigneur m'a mandé que vous vouliez l'excom- « munier, à sa honte et à la mienne, dans cette « ville que je tiens de lui \ Il m'a donc ordonné « de ne pas le souffrir, en raison de la féauté que (( je lui dois, et je viens vous défendre d'entre- « prendre rien de pareil. »
Comme le comte joignait à ces paroles la menace de faire main basse sur tous ceux qui désobéiraient", plusieurs prélats se rangèrent de son côté* ;
'1 . Ibi vif^iliis et orationibus scdulus iustabat, donec média fere nocte ad bospitiuni remearet.... Nocte vero illa prolixius et propensiiis cum lacrymis orabat.... ciim in medio precum suarum obdormire cœpisset ... Ne timeas, carissime frater.... quoniam in concilio cras ero tecuin....
'2. Nimio furore succensus, jussit oinnes illos depredari, flagellari, occidi. Gauf. Gross., 1. c. Cum primam causam legunt.... advenit tanquam furibiindus, magna caterva stipatus suorum.... mullumquevociferans, in h;cc verba prorupit.... Scr. rer. Franc, t. XIV, p. 108.
"). Ad dedecus ipsius et mcum in bac urbe quam ab ipso habeo. Ibid.