CHAPITRE PREMIER La Gaule conquise par les Francs
État de la Gaule sous l'empire romain. — Bienfaits relatifs de l'invasion des Barbares. — Les Francs arrêtent et refoulent les autres Barbares, — Caractères de la domination des Francs dans la Gaule : égaillé des Gaulois et des Francs. — Contact funeste de la barbarie franque avec la dépravation des Gallo- Romains. — La noblesse des deux races tient tête aux rois, qui penchent vers l'autocratie et la fiscalité romaines. — Les Francs échappent seuls à l'arianisme : ils respectent la liberté de la foi. — Munificence des Mérovingiens envers les monastères, étrangement mêlée à leurs vices et à leurs crimes. — Les Moines viennent assurer l'influence civilisatrice de l'Église sur les Francs.
Nous avons dépasse la marche du temps pour indiquer ce que doivent les institutions monastiques au plus grand des papes et ce qu'elles devinrent dans la péninsule ibérique, sous des pontifes imbus de son esprit. Il nous faut maintenant reculer d'un siècle et franchir les Pyrénées et les Alpes, afin de concentrer noire récit dans la Gaule, dans cette contrée où Marmoutier et Lérins, Gondat et d'autres grandes fondations, n'avaient pas suffi pour épuiser la sève monastique, et que la Providence destinait a fournir au grand arbre bénédictin ses rameaux les plus vigoureux et les plus féconds.
romaine.
Clovis avait commencé à régner sur les Francs 480. Saliens en l'année môme où naissait saint Benoît, et pendant toute la durée de la vie du patriarche, la Gaule disputée par les Francs aux Golhs et aux Burgondes avait de plus en plus subi la puissante étreinte des Mérovingiens et de leurs bandes conquérantes. On sait quels furent les maux qui Étal de la Gaule accompagnèreut cette conquête. Mais ce qu'il faut la domination cucorc moius oublicr, c'cst l'éUU où la domination romaine avait réduit la Gaule, quand les Francs, venus les derniers après tant d'autres barbares, en tirent leur proie. Sous les empereurs, Rome avait porté la corruption dans toutes les provinces du monde conquis sous la République. On voit dans Tacite que le siège de toute administration romaine était une école permanente d'oppression et de dépravation, où régnaient l'avarice et la sensualité, toujours insatiables et toujours impunies '. De ces vieux Gaulois qui avaient inondé l'Espagne, l'Ralie, la Grèce et jusqu'à l'Asie Mineure ; qui avaient rempli le monde du fracas de leurs armes et de la teireur de leur nom ; qui avaient conquis Rome ; que Rome avait ensuite vaincus et asservis, mais qu'elle n'avait ni surpassés, ni même égalés en héroïsme et en grandeur d'âme, de ces hommes-là il ne restait rien. La tyrannie des Gésars les avait anéantis. En vain leurs lils s'étaient-ils soulevés contre Auguste,
i.(r. DuKi.i.isi.Kii. Hehlenlhum uud Judo, lit mu, i). 7-28.
SUUS LES l'HEMlEHS MÉROVlMilEMS. 255 contre Tibère, contre Néron, contre Vespasien, el avaient-ils protesté ainsi contre la prétendue amélioration du sort des provinces romaines sous l'Empire. En vain, de siècle en siècle, la Gaule, désespérant de retrouver son indépendance, avaitelle essayé de tromper sa misère en imposant à Rome des empereurs gaulois. En vain les Bagaudes insurgés cl à moitié chrétiens avaient-ils pensé à substituer une sorte d'empire gaulois à l'empire romain. Broyée sous la meule implacable de la centralisation et de la fiscalité impériales, la Gaule avait perdu successivement sa nationalité, ses institutions civiles et municipales, sa richesse territul'iale, sa vieille langue celtique et jusqu'à son nom : on ne connaissait plus ses habitants que sous le nom de Romains, devenu pour eux le symbole de la décrépitude et de la honte'. A la place du vieux culte national , des sacrifices druidiques interdits sous peine de mort, on lui avait imposé la hideuse idolâtrie des Gésars divinisés par un sénat avili. Get indomptable courage qui les avait naguère signalés à l'admiration du monde avait disparu avec leur liberté \ Les classes dominantes avaient été asser-
1 . « l/état des Gaulois sous le youveruemeut iuipérial l'ut la servitude politique la plus avilissante et la plus cruelle. » Mademoiselle nE Lézardièue, Théorie des lois politiques de la France. — «Le titre de ciloyens romains que portaient les Gaulois n'appartenait depuis longtemps qu'à des esclaves. » Mauly. Observations sur l Histoire de France, t. I, p. 245.
2. Amissa virtute pariler et libertate. Iaciik, Agric, m; Aun., xr,
vies et dégradées sans que le bas peuple y eût rien gagné: tout au contraire, à mesure que la grande propriété s'était étendue, les cultivateurs avaient vu leur sort s'aggraver, et la servitude universelle faire peser sur eux le joug le plus écrasant. Les clients libres dont parle César avaient disparu. Le chef gaulois, transformé en patricien dégénéré, faisait cultiver par ses esclaves de vastes domaines qu'il n'habitait guère, semblables aux plantations de nos colonies avant l'émancipation des noirs'. De cette immense population qui avant la conquête de César et ses guerres d'extermination, débordnit en flots pressés par l'émigration sur les contrées voisines % on a calculé qu'il restait à peine, sous Constantin, un million d'hommes libres dans toute celte immense région ^
Sous cette effroyable oppression, l'Eglise restait debout, seul asile de la liberté et de la dignité humaines. Elle seule mettait quelque frein à l'injus-
15; Genu., 28. — Doellingeb, Heidenthum undJudenlhum, p. Gll-615.
1. Voir l'excellent résume de l'oppression et de la ruine des Gaules sous la domination romaine, (pie donne, après tant d'autres, sir James Stejtiien, Lectures on the histonj of France. London, 1859, 1. 1, p. 57. — Quant aux détails, M. Guizot, dans ses Essais sur Vhistoire de France et sa deuxième leçon du cours de 18-24, n'a encore été égalé par personne, si ce n'est peut-être par Le Huërou, au cliap. vni de ses Origines mérovingiennes . Paris, 1845.
2. Pro mitUiludine hominum, dit César en parlant des montagnes de IHelvétie ; Proplcr hominum multitudinem, dit-il encore pour expliquer les colonies gauloises d'outrc-IUiin. De bello Gali, l, i; V. 2i.
5. Heîjri Martin-, Histoire de France, t. I, p. 292, 4= édition.
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tice et à la tyrannie, miligeait la pauvreté accablante du peuple, encourageait l'agriculture dans ses domaines, maintenait dans son sein le souvenir et la pratique de l'élection populaire, et assurait dans la })ersonne de ses évêques des Défenseurs aux cités abandonnées ou rançonnées par leurs magistrats. Mais son influence, bien loin d'être prépondérante, ne luttait qu'imparfaitement contre la décomposition universelle et ne suffisait point à enfanter les vertus civiques étouffées avec les cités libres sous le despotisme cosmopolite des empereurs ^ Dans l'ordre civil, quatre siècles de domination romaine avaient suffi pour faire disparaître en Gaule toute force et tout droit, en même temps que toute indépendance nationale et personnelle. Commentées populations, avilies et épuisées par un régime dont la tyrannie inepte et minutieuse croissait en raison de sa faiblesse, eussent-elles pu résister aux flots successifs des Barbares? Seule, l'aristocratie arverne , que semblait animer encore le souffle du grand Vercingétorix et qui avait conservé, on ne sait comment, la sympathie populaire, lutta avec l'opiniâtreté du désespoir contre les Visigoths d'abord, puis contre les fils de Clovis; Partout ailleurs, la domination barbare fut acceptée comme une sorte de délivrance.
C'en était une, en effet, caries peuples germains