‹ Les Moines d'occident depuis Benoit jusqu' à saint BernardChapitre 62 sur 134 · Voir p · texte numérisé non relu

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ABOTHK DE LA CALÉDONIi:. 221

sèment des religieux redoublaient })our rendre lionimage au saint et populaire vieillard; abandonnanl leurs travaux agricoles, ils franchissaient le retranchement en terre qui, comme le vallum des camps romains, servait d'enceinte aux monastères celtiques, et allaient au-devant de lui en chantant des hymnes. En le rencontrant, ils se prosternaient la face contre terre, avant de l'embrasser; puis, et afin de le mettre à l'abri de la foule pendant les processions solennelles qu'on organisait en son honneur, on lui faisait un rempart de branchages portés autour de lui comme un dais par quatre hommes marchant d'un pas égaP. Un ancien auteur va même jusqu'il dire qu'à l'occasion de ce voyage et de ce séjour prolonge dans son pays natal, il fut investi d'une sorte de suprématie générale sur tous les religieux des deux sexes que renfermait l'Irlande \

Pendant le trajet deDurrow à Clonmacnoise, Co- vocation lumba s'étant arrêté dans un de ses monastères, un iieiu idiot, pauvre petit écolier, « a la langue épaisse et a 1 as- saint Eman. pect plus épais encore ^ » que ses supérieurs employaient aux occupations les plus viles, se glissa dans la foule et, s'approchant du grand abbé à la

1 . Undique ab agellulis monasterio vicinis... congregati... egrcssi. .. vallum monaslerii, unanimes pergunt... U'iauidam de lignis pyrimidem erga sanctum deambulantem constringentes... ne sanctus senior fratrum multitudinis constipatione molestaretur. Adam.n., I, 5.

2. Vita S. Farannani Confessoris, die 15 Februar., c. 5, dans Col- GAN, Acta S. Hibernix, p. 557. Mais cet auteur, n'ayant écrit qu'au treizième siècle, ne saurait avoir une grande autorité.

n^l SAINT COLUMBA,

dérobée, louclia le bout de sa robe i)ar derrière, eoinme rHémorroïsse avait touché la robedeNotre- Seigneur. Columba, s'en étant aperçu, s'arrêta, se retourna et, prenant l'enfant par le cou, se mit à Tembrasser. Tous les assistants lui criaient : « Lâchez, lâchez donc ce petit imbécile. — Patience, mes frères, » dit Columba; puis s'adressant à l'enfant qui tremblait de peur : « Mon fils, ouvre la bouche et montre-moi ta langue. » L'enfant obéit, de plus en plus intimidé ; l'abbé lit le signe de la croix sur sa langue et ajouta : a Cet enfant qui vous « paraît si méprisable, que personne ne le mé- « prise désormais ! Il grandira chaque jour en sac( gesse et en vertu; il comptera parmi les plus grands « d'entre vous ; Dieu donnera à cette langue que je « viens de bénir le don de l'éloquence et de la vraie c( doctrine \ » L'enfant, devenu homme et célèbre dans les Eglises d'Ecosse et d'Irlande, qui le vénèrent sous le nom de saint Ernan, raconta lui-même cette prophétie, si bien vérifiée, à un contemporain d'Adamnan, qui nous a conservé tous ces détails.

I. Valde despectus vultu et habilu... cerviceni pueri tcnet, ipsuinqiie trahens ante taciem suam statuit. Omniljus diceiitibus... Diinittc, diiuitte, quare hune infeliceni et injuriosuiu rétines pueruin... Sinito, fratrcs, hune... 0 fili, aperi os et porrige linguam... Cum ingenti trcmorc... In hac vestra congregatione grandis est futurus et lingua ejus salubri et doctrina et eloquentia a Deo donabitur. Hie erat cminens... postea pcr onines Scotiœ eeelesias lamosus e^ valde notissimus : qui hax omnia supra seriphi verba Segineo ab- ])ati de se prophetata enarravit, meo decessore Failbeo intentius audiente... cujus revelatione et ego ipse cognovi hœc eadein qua3 enar-

et des travaux

exccssils.

Al'OTHK IIK LA CALÉDUMi:. 'n:>

Du reste, il n'avait i)as besoin de ees vova'ies pour Tfn.iic

' ^ ' ^ *". ^ hollicilude

démontrer sa sollieitude à l'é'T^ard des reli<Tieux qui *'^ (^oiumba peuplaient les monastères de sa congrégation. Elle les moines s'exerçait de loin comme de i)rès, à l'aide de la ^cscommunautés

^ i ' éloignées.

perspicacité miraculeuse qui venait en aide à sa paternelle préoccupation de toutes leurs nécessités spirituelles ou temporelles. Un jour, après son re- n les tour d'Irlande, on l'entendit interrompre son tra- desaceidenis vail de transcription ou de correspondance dans sa petite cellule d'Iona, pour s'écrier de toutes ses forces : (( Au secours, au secours ! » Il s'adressait à l'ange gardien de sa communauté pour lui enjoindre d'aller relever un homme tombé du haut de la tour ronde (pii était alors en construction à Durrow, au centre de l'Irlande, tant il avait confiance dans ce qu'il ap- })elait lui-même l'inexprimable et foudroyante rapidité du vol des anges, et plus encore dans leur protection \ Une autre (ois, étant à loua un jour de brume glaciale, comme il y en a tant dans ce sombre climat, on le vit tout à coup fondre en larmes; et comme on lui demandait le motif de sa grande douleur, il répondit : a Cher fils, ce n'est pas sans rairavi. Adamn., I, 3. — Saint Ernaii mourut en G55. M. de la Villeniarque a très-hcureus:ment cité ce trait, dans sa Légende celtique, comme un type de l'initiation des enfants barbares à la vie intellectuelle par les monastères.

1. In tuguriolo suo scribens... .Uixiliare, auxiliare... Duo fra très ad januani sancli... causam talis subitœ vocis inlerrogant... Angelo qui nunc iuter vos stabat, jussi... Valde mirabilis et pêne indicibilis est angelici volatus pernicitas, fulguri, ut œstimo, celeritate paritas. Adamn., III, 15.

224 SAINT COLLMBA,

c( son que je pleure, car à cette heure même je vois c( mes chers moines de Durrow que leur ahhé con- (( damne à s'épuiser de fatigue par ce temps affreux (( pour la construction de la grande tour ronde du « monastère, et j'en suis navré.» Le même jour et à la même heure, comme on s'en assura depuis, l'abbé de Durrow, nommé Laisran, sentit en lui-même comme une flamme intérieure qui ralluma dans son coeur le sentiment de la pitié pour ses religieux ; il leur ordonna de laisser là leur travail pour aller se chauffer et prendre quelque nourriture; il leur prescrivit même de ne reprendre leur ouvrage qu'au retour du beau temps. Ce Laisran mérita depuis d'être appelé le consolateur des moines, tant il avait été pénétré par Golumba de cette charité surnaturelle qui, dans la vie monastique comme dans toute vie vraiment chrétienne, esta la fois une lumière et une flamme, ardem et lucens\

Columba ne conservait pas seulement sa juridiction supérieure sur les monastères qu'il avait fon-

1. Quanta aninii teiieritudiiic... et quaiii mirabili diviiiitus iufusic scienfiœ doiio. . non secus ac si ojulis prœsentes essent, intuebatur. U'DoNNtLL,. II, 65. — Quadam brumali et valde frigida die, magno niolestatus mœrore, flevit... ^on immerito, filiole, ego bac in hora contristor, nieos videns monachos quos Laisrannus nunc gravi fatigatos hibore in alicujus niajoris domus fabrica molestât... eodeni nionicnto boraî Laisrannus... quasi quadam pyra intrinsccus succensus... ÂDAMM., I, 29, Cf. lib. ni, c. 15, pour un trait analogue relatif au même monastère de Durrow et à sa tour ronde. — Cet abbé Laisran était proclie parent de Columba et devint son troisième successeur à Ion a.

dés eu Irlnnde ou qui s'étaient agrégés à ses fondations; il exerçait en outre une autorité spirituelle, Juridiction qu'on a peine à s'expliquer, sur divers laïques de coiumba

„ . sur les laïques.

son lie natale, hn etiet, on le voit envoyer son cousin germain, son ami et son principal disciple jusqu'au centre de l'Irlande, à Drum-Cuill, pour y prononcer une sentence d'excommunication contre une certaine famille dont on ne nous dit pas le crime. Ce disciple n'éfait autre que Baïthen, que nous avons vu accompagner Golumba lors de son exil et prémunir son chef contre les fumées de l'orgueil, au milieu des transports de la reconnaissance enthousiaste des bardes. Arrivé ;ui lieu indiqué, le doux Baïthen, après avoir passé une nuit en prière sous un chêne, dit à ses compagnons : « Non, je ne c( veux pas excommunier cette famille avant de sa- « voir si elle ne se repentira pas. Je lui accorde un c( an de répit, et pendant cette année le sort de c( cet arbre lui servira d'avertissement. » Sur quoi il se releva; quelque temps après, l'arbre fut frappé de la foudre, sans qu'on nous dise si la famille ainsi avertie vint à résipiscence.

Ce Baïthen avait une âme tendre, et on aimerait uaïtiirn,

son

à en parler plus au long, s'il ne fallait pas circon- principal

collaborateur.

scrire un peu les régions trop vastes et trop confuses de l'hagiographie celtique. Coiumba le comparait à saint Jean l'Evangéliste : il disait que son disciple chéri ressemblait à celui du Christ par son exquise pureté, sa pénétrante simplicité, son amour de la

MOINES d'oCC. III. 15

226 fSALNT COLUMbA,

perfection^ EtColumba n'était pas le seul à rendre justice à celui qui, après avoir été son principal lieutenant, devait être son premier successeur. Tcmoi-na-e Uu jour, daus unc assemblcc de savants religieux,

qui

leur est rendu probablement tenue en Irlande, Fintan, homme

dans ^ ^ 1 • • 1 1

une assembue Ires-savaut ct trcs-sas^c, et lui aussi un des douze

de

savants. compaguons de Columba lors de son émigration^, fut interrogé sur les qualités de Baïtben; il répondit : c< Sachez qu'il n'y a personne, en deçà des c< iVlpes, qui lui soit égal pour la connaissance des (( Ecritures et la grandeur de sa science. » « Quoi ! >) lui dit-on, «pas même Columba son maître?» « Je c( ne compare pas, » répliqua Fintan, « le disciple c( au maître. Celui-ci, Columba, n'est pas fait pour « être comparé aux savants et aux érudits, mais c( aux patriarches, aux prophètes et aux apôtres. c< Le Saint-Esprit règne en lui : il a été choisi par

1. Nolo hac vice liane fainiliani cxconmiuuicaie douée sciaiii an ad pœnilenliam eonvertatur, an no)]... Dicebat quod.. in innoecntia sineerissima, ctin siniplieilate prudentissima, et in disciplina rigoris perfectorura operum non dissiniiles fuerunt. Act. SS. Bolland., t. II Junii, }). 238, — Ajoutons ee que ees Actes rapportent de son incessante ferveur dans l'oraison : Ciim iter aliquod faeeret aut alioquin alloqueretur... manus suas sub vestimento suo ad orandum Deum mente alacri intérim dirigebat... Inter duas partieulas ori appositas, simul intcr duo sorbitiuncula... ct quod difficilius est, tempore mctendi cum manipulum in terra collectum portaret ad cerviccm, alterna braeliia ad cœlum extendens, Tonanteni interpellabat. Ibid., p. 257.

2. Si tant est, comme le sujiposent les Bollandistes, que ee Fintan, qualifié de Filius Luppani dans les Actes de S. Baithen, soit le même que le Fintan, Filius Aïdi, d'Adamnan, lib. n, c. 52. Cf. Reeve?, p. lii.

Al>OTHE DE LA CALÉDUiME. 2'i7

« Dieu pour le bien de tous. C'est un sage entre c( tous les sages, un roi entre les rois, un anachoc( rète avec les anachorètes, un moine avec les (( moines : et afin de se mettre à la portée des sé- (( culiers, il sait être pauvre de cœur avec les pau- « vres^ ; grâce à la charité tout apostolique qui l'enc( flamme, il sait se réjouir avec les heureux et c( pleurer avec les malheureux. Et au milieu de c( tous les dons que lui a prodigués la générosité de « Dieu, la vraie humilité du Christ est royalement c( enracinée dans son âme, comme si elle était née a avec lui. » Tous les doctes auditeurs adhérèrent d'un suffrage unanime à cet éloge enthousiaste.

1. Scitote quod iiullus ultra Alpes compar illi in cognitione Scripturaruiii divinarum et in raagnitudine scientife reperitur... Nuniquid ille sapientior est quani sanctus Columba nutricius illius? llle enim non tam sapientibus littéral is, i^eû patriardiis et proplietis Dei et apostolis magis comparandus est... Vera humilitas Christi robuslissime in eo régnât, tanquam a natuia ei h^ereret... Cum hoc testinionium vir sanctus in medio sapientum proferret... llle enim sapiens cuin sapientibus, rex cum regibus, anaclioreta cum anachoretis et monachus cum monachis... et pauper corde cum pauperibus... Act. S. BoLLAND., l. II Junii, p. 258.

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