CHAPITRE PREMIER
La Grande-Bretagne avant la conversion des Saxons.
Caractère du peuple anglais : héritier du peuple romain, il ne lui emprunte que sa grandeur et son orgueil. — D'où lui est venue sa religion? Des papes et des moines. — Les moines ont fait l'Angleterre comme les évoques ont fait la France. — Les héros de la résistance à l'Empire : Caractacus, Boadicea, Galgacus. — Aucune trace du droit romain en Angleterre ; tout y est celtique ou teutonique. — La Bretagne est la première des nations occidentales qui sache vivre sans Rome , et la première qui sache résister aux barbares. — Ravages des Pietés; Gildas; arrivée des Anglo-Saxons en Bretagne , ils y détruisent l'édilice du christianisme primitif.
— Origines du christianisme breton ; le proto-martyr saint Alban. — Ravages des Saxons; secours prodigués par la Papauté.
— Mission de Palladius, puis de saint Germain d'Auxerre. — Bataille de l'AUeluia. — Le Breton Ninian devient l'apôtre des Pietés du midi: son établissement à Whitehorn; férocité des Calédoniens; sa mort, — Glastonbury; légende de Joseph d'Arimathie; tombe du roi Arthur. — Situation de la Bretagne de 450 à 550; quatre races diverses; les Pietés, les Scots, les Bretons et les Saxons. — D'où viendra aux Saxons la lumière de l'Évangile ?
Il y a dans l'Europe moderne, à sept lieues de la France, en vue de nos plages du Nord, un peuple dont l'empire est plus vaste que celui d'Alexandre ou des Césars ^ , et qui est à la fois le plus libre
1. Les dernières statistiques portent à ce)^^5oiJ:«l^^e-g^m^or:;ew^^^ lions le nombre des sujets ou des vassaux delà couronne d'Angleterre.
et le plus puissant, le plus riche et le plus viril, le plus audacieux et le plus réglé qui soit au monde. Aucun peuple n'offre une étude aussi instructive, un aspect aussi original, des contrastes aussi étranges. A la fois libéral et intolérant, pieux et inhumain, amoureux de l'ordre et de la sécurité autant que du mouvement et du bruit, il unit un respect superstitieux pour la lettre de la loi à la pratique la plus illimitée de l'indépendance individuelle. Versé comme nul autre dans tous les arts de la paix et néanmoins invincible à la guerre, parfois même épris pour elle d'une passion effrénée ; trop souvent étranger à T enthousiasme , mais incapable de défaillance, il ignore jusqu'à la notion du découragement ou de la mollesse. Tantôt il mesure tout à l'aune de ses profits ou de ses caprices, tantôt il s'enflamme pour une idée ou une passion désintéressée. Aussi mobile que pas un dans ses affections et ses jugements, mais sachant presque toujours se contenir et s'arrêter à temps , il est doué à la fois d'une initiative que rien n'étonne et d'une persévérance que rien n'abat. Avide de conquêtes et de découvertes, il erre et court aux extrémités de la terre, puis revient plus épris que jamais du foyer domestique, plus jaloux d'en assurer la dignité et la durée séculaire. Ennemi implacable de la contrainte, il est l'esclave volontaire de la tradition et de la
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discipline librement acceptée, ou d'un préjugé héréditairement transmis. Nul peuple n'a été plus souvent conquis, nul n'a su mieux absorber et transformer ses conquérants. Nul n'a persécuté le catholicisme avec un plus sanguinaire acharnement; encore aujourd'hui , nul ne semble plus hostile à l'Eglise , et cependant nul n'en a plus besoin ; nul aussi ne lui fait plus défaut; nul n'a laissé dans son sein un vide plus irréparable ; nul enfui n'a prodigué à nos évêques, à nos prêtres, à nos religieux proscrits une plus généreuse hospitalité. Inaccessible aux orages modernes, cette île a été un asile inviolable pour nos pères et nos princes exilés, non moins que pour nos plus violents ennemis.
Ni l'égoïsme parfois sauvage de ces insulaires, ni leur indifférence trop souvent cynique pour les douleurs et la servitude d'autrui , ne doivent nous faire oublier que là, plus que partout ailleurs, l'homme s'appartient à lui-même et se gouverne lui-même. C'est là que la noblesse de notre nature a développé toute sa splendeur et atteint son niveau le plus élevé. C'est là que la passion généreuse de l'indépendance, unie au génie de l'association et à la pratique constante de l'empire de soi , ont enfanté ces prodiges d'énergie acharnée, d'indomptable vigueur, d'héroïsme opiniâtre, qui ont triomphé des mers et des climats, du temps et de la distance, de la nature et de
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la tyrannie, en excitant la perpétnelle envie de tons les peuples et l'orgueilleux enthousiasme des Anglais' . Aimant la liberté pour elle-même et n'aimant rien sans elle, ce peuple ne doit rien à ses rois, qui n'ont été quelque chose que par lui et pour lui. Sur lui seul pèse la formidable responsabilité de son histoire. Après avoir subi, autant et plus qu'aucune nation de l'Europe, les horreurs du despotisme politique et religieux au seizième et au dix- septième siècle, il a su, le premier et le seul, s'en affranchir pour toujours. Réintégré dans son vieux droit, sa fière et vaillante nature lui a, depuis lors, interdit d'abdiquer entre des mains quelconques ses droits, ses destins, ses intérêts, son libre arbitre. Il sait vouloir et agir pour lui-même ; gouvernant , soulevant, inspirant ses grands hommes, au lieu d'être
1 . Jamais cet enthousiasme ne s'est mieux formulé que dans ces vers, répétés avec transport par le grand moraliste anglais du dernier siècle, Johnson, le 23 octobre 1773, au retour de sa visite à l'île monastique d'Iona, berceau du christianisme britannique, où nous allons tout à l'heure transporter nos lecteurs :
Stern o'er each bosom Reason holds lier state,
^^itll daring aims irregularly great ;
Pride in their part, detiauce in their eye,
I see Ihe lords of human kind pass by ;
Inlent on high designs, a tliouglilful band,
By forms unlasliioned, fresli from nature's liand,
Fieice in their native hardiness of soûl;
True to imagined riglit, above control,
"Wliile even thc peasantl)oasts tliese rights to scan
And learns to venerate )iimself as man.
GoLDSMiTH, the Travello:
AVANT LA COxNVERSION DES SAXONS. 7
séduit, égare ou exploité par eux. Cette race anglaise a succédé à T orgueil connue à la grandeur du peuple dont elle est l'émule et Fliéritière, du peuple romain; j'entends les vrais Romains de la République, non les vils Romains asservis et dépravés par Auguste. Conmie les Romains envers leurs tributaires, elle a été féroce et cupide envers l'Irlande, inlligeant ainsi à sa victime, jusqu'en ces derniers temps, la servitude et l'abaissement qu'elle répudie avec horreur pour elle-même. Gomme la Rome antique, souvent haïe et trop souvent digne de haine, elle inspirera toujours à ses juges les plus favorables phis d'admiration que d'amour. Mais plus heureuse que Rome, après mille ans et plus, elle est encore toute jeune et féconde. Un progrès lent, obscur, mais ininterrompu, lui a créé un fonds inépuisable de force et de vie. Chez elle, la sève débordait hier et débordera demain. Plus heureuse que Rome, malgré mille inconséquences, mille excès, mille souillures, elle est de toutes les races modernes et de toutes les nations chrétiennes celle qui a le mieux conservé les trois bases fondamentales de toute société digne de l'homme : l'esprit de liberté, l'esprit de famille et l'esprit religieux.
Comment cette nation, où survit et triomphe un orgueil tout païen, et qui n'en est pas moins restée, jusqu'au sein de l'erreur, la plus rehgieusc
de toutes les nations de l'Europe ^ comment est-elle devenue chrétienne? Gomment et par quelles mains le christianisme y a-t-il jeté de si indestructibles racines? Question capitale, à coup sûr, parmi les plus capitales de Thistoire , et dont l'intérêt éclate et redouble quand on songe que de la conversion de r Angleterre a dépendu et dépend encore la conversion de tant de milhons d'âmes. Le christianisme anglais a été le berceau du christianisme de r Allemagne ; du sein de l'Allemagne , des missionnaires formés par les Anglo-Saxons ont porté la foi en Scandinavie et chez les Slaves , et chaque jour, à l'heure qu'il est, soit par la féconde expansion de l'orthodoxie irlandaise, soit par l'impulsion obstinée de la propagande protestante, il se crée des chrétientés, qui parlent anglais et vivent à l'anglaise, dans toute l'Amérique du Nord, dans les deux Indes, dans l'immense Austrahe et dans les îles de l'Océan Pacifique. C'est presque une moitié du monde dont le christianisme découle ou découlera de la source qui a jailli sur le sol britannique. Or, à cette question capitale , il est permis de
1. On s'étonnera peut-être de cette affirmation. Elle exprime une conviction fondée sur des comparaisons et des études personnelles faites, pendant près de quarante ans, dans tous les pays de l'Europe, excepté en Russie, Elle s'accorde, d'ailleurs, avec les résultats donnés par lun des observateurs les plus consciencieux et les plus perspicaces de notre temps, M. Le Play.
répondre avec une précision rigoureuse. Nul peuple au monde n'a reçu la foi chrétienne plus directement de rÉglise romaine et plus exclusivement par le ministère des moines.
Si, comme Fa dit un grand ennemi de Jésus- Christ, la France a été faite par les évêques, il est bien plus vrai encore que l'Angleterre chrétienne a été faite par les moines. De tous les pays de l'Europe, c'est celui qui a été le plus profondément labouré })ar le soc monastique. Ce sont les moines, et les moines seuls, qui ont porté, semé et cultivé dans cette île fameuse la civilisation chrétienne.
D'où venaient ces moines? De deux courants très distincts, de Rome et de l'Irlande. Le christianisme britannique est né du concours et quelquefois du conflit des missionnaires monastiques de l'Eglise romaine et de FÉgUse celtique.
Mais avant cette conversion définitive, due surtout à un pape et à des moines sortis des rangs bénédictins, il y eut dans la Grande-Bretagne un christianisme primitif, dont l'existence fort obscure est néanmoins incontestable, et dont les destinées et la catastrophe méritent un rapide aperçu.
De tous les peuples conquis par Rome , les Bretons étaient ceux qui avaient le plus longtemps résisté à ses armes et le moins emprunté à ses lois ou à ses mœurs. Un moment vaincus, mais non sou-
rais, par l'invincible César, ils avaient contraint le bourreau des Gaules, le destructeur de la liberté romaine, à quitter leurs rivages sans y avoir fondé la servitude. Moins heureux sous ses indignes successeurs, réduits en province, et livrés en proie à Tavarice, à la luxure, à la férocité des usuriers' , des procurateurs et des lieutenants impériaux, ils maintinrent encore longtemps une attitude fière et digne, qui contrastait avec l'esclavage universel. Jam domiti ut pareant, nondum ut serviant-. Sujets et non esclaves, c'est le premier et le dernier mot de l'histoire britannique.
Même sous Néron, les Bretons riaient de ces vils affranchis que les Césars imposaient pour ministres et pour magistrats à l'univers déshonorée Bien avant d'avoir été broyée et ravivée par les invasions successives de trois races germaniques, les Saxons, les Danois et les Normands, cette noble race celtique avait produit des personnages qui, grâce à Tacite, resplendissent d'une impérissable lumière au milieu de la dégradation du monde : Caractacus, le glorieux prisonnier, le Yercingétorix breton, qui sut parler à F empereur un langage digne des beaux jom's de la République : « Parce