‹ Les moines d'Occident depuis Saint Benoit jusqu'a Saint Bernard (volume 5)Chapitre 194 sur 201 · Vitse abbatum, c · texte numérisé non relu

Vitse abbatum, c

MOINES d'occ, IV. 28

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supérieure, en même temps que toutes les vertus de la vie ascétique. Il fut en toute chose le digne continuateur de Benoit : il s'occupa surtout d'enrichir les deux bibliothèques que son prédécesseur avait si fort à cœur : mais il savait au besoin tirer parti de ses livres autrement que pour l'instruction de ses religieux. Il est vrai qu'il avait affaire à un roi savant, élevé à lona, ennemi de Wilfrid et de ses prétentions romaines, mais aussi amoureux des livres que n'importe quel saint ou quel moine, fût-il Irlandais comme Columba ou Anglo-Saxon comme Biscop. Celui-ci avait acheté à Rome une cosmographie d'un travail merveilleux, que le roi Aldfrid brûlait de posséder, et qu'il obtint de l'abbé Geolfrid, moyennant le don d'une terre de huit familles . Plus tard l'abbé trouva moyen d'échanger cette terre, avec une soulte en argent, contre un autre domaine deux à trois fois plus vaste et situé tout contre le monastère de Yarrow auquel appartenait le précieux livre qui servait de matière à ce commerce si lucratif V II n'en faudrait pas conclure que ce grand abbé eût l'âme intéressée : il avait au contraire conservé dans le cloître les habitudes généreuses de sa noble race, et

1. Dato Cosmographorum codice mirandi operis... terram octo familiaram... ab Aldfriclo régi in Serlpturis doctissimo... compara vit, taxaverat, sed prius quamcomplere potuisset, obiit... Verumprohac terra postmodum, Osredo régnante, addito pretio digno, terram xx familiarum... accepit. Vitx^ c. 62.

Becle nous dit expressément que jamais il ne recevait un présent ou une donation des seigneurs voisins^ sans leur en rendre l'équivalent aussitôt que possible ^ .

Ajoutons, à propos de livres, qu'il fit transcrire deux exemplaires complets de la Bible tout entière, d'après la version de saint Jérôme qu'il avait rapportée de Rome, et qu'il les fit placer dans ses deux églises, afin d'y être lus et consultés par tous ceux qui en auraient envie". Nouvelle réputation, après mille autres, de la stupide calomnie qui impute à FEglise d'avoir autrefois interdit la connaissance de l'Ecriture sainte à ses enfants.

Cette sollicitude pour les intérêts intellectuels et matériels de sa communauté ne diminuait en rien son zèle pour la discipline régulière et l'indépendance spirituelle de ses frères. Il eut soin de faire renouveler par le pape saint Serge et confirmer en plein synode par le roi Aldfrid l'immunité déjà obtenue d' A gathon. Il consacrait chaque jour à la prière et au chant du chœur un temps considérable et une

1. Vitœ, c. 13, — On voit combien l'on était déjà loin, même dans les communautés les plus ferventes et les plus exemplaires, de la pauvreté primitive.

2. Totidemper duo sua monasteriaposuit in ecclesiis, utcimctis, qui aliquod capitulum de utrolibet Testamento légère voluissent, in promptu esset invenire quod cuperent. Vita Ceolfridi, in Append. Bed.e, Op. min., a. 325.

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attention sans relâche ; ni l'âge, ni la maladie, ni les voyages même, ne lui parurent jamais des motifs suffisants pour s'en dispenser. Sévère autant qu'il fallait l'être contre la moindre irrégularité, il prodiguait les encouragements et les consolations aux faibles et ne savait être dur qu'envers lui-même, toujours vêtu et nourri avec une sobriété qui semblait dès lors snyprenante chez le chef d'une si puissante institution. Devenu plus que septuagénaire, il ne se trouva plus assez vigoureuxpourdonneràsesreligieuxl'exemple delà vie régulière; il voulait d'ailleurs revoir avant de mourir cette Rome où il avait accompagné, jeune encore, son maître et son ami, et s'y préparer en silence à la mort. Eu vain les moines, informés de son dessein, se jettent-ils à ses genoux pour le retenir. Rien ne peut Farrêter. A peine son parti pris, il le met à exécution, craignant d'être embarrassé si on venait à le savoir au dehors, par les instances, ou même par les cadeaux de tous les amis qu'il comptait dans la noblesse du voisinage et de toute laNorthumbrie. Trois jours après avoir annoncé sa décision à la communauté désolée (4 juin 716), il dit la messe de grand matin, donne la communion à tous les assistants, puis debout sur les marches de l'autel et l'encensoir à la main, il bénit tous ses enfants. On commence le chant des litanies qu'interrompent les larmes et les san2;lots : Geolfrid les entraîne à un

oratoire qu'il avait dédié au martyr saint Laurent, près du dortoir, et là il leur adresse, comme l'avait fait Benoît sur son lit de mort, une suprême exhortation. Elle roule avant tout sur la charité et la correction fraternelle ; il supplie tous ceux qui ont pu le trouver trop dur de lui pardonner et de prier pour lui. De là on descend au rivage du fleuve qui baigne les murs du monastère : les six cents moines des deux communautés le suivent ; après avoir reçu de leur père un dernier baiser mouillé des larmes de tous, tous s'agenouillent. Le vieil abbé monte sur la barque qui doit Temmener; du pont où était dressé la croix entre deux flambeaux, il leur donne sa dernière bénédiction et disparaît.

Lui-même ne pouvait plus contenir sa douleur : au son lointain des chants de ses religieux entrecoupés par leurs sanglots, ses pleurs coulèrent. On l'entendit s'écrier à plusieurs reprises : « Christ, (.(. mon Seigneur et mon Dieu, ayez pitié de cette (( vaillante et nombreuse compagnie. Protégez ces (( chers enfants. Je suis sûr qu'il n'y en a nulle (( part de meilleurs ou de plus obéissants ^ . »

1. Omnibusinlacrymassingultusquegenua ciini obsecratione crebia flectenlibiis...Cantataergo primo mane mlssa...conveRiuntomnes...pacem clat omnibus, thuribulum habens in manu : tune fletibus universorum inter Letanias resonantibus, exeunt... veniunt ad liUus, rursum osculo pacis inler lacrymas omnibus dato, genua llectunt. .. ascendit navem... transit tlumen, adorât crucem, ascen-

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Rentrés au monastère, les moines s'occupent sans désemparer de l'élection du nouvel abbé ; au bout de trois jours le suffrage universel des deux communautés leur donne pour chef unique un jeune homme, élevé depuis son enfance à Wearmouth et digne de ses illustres prédécesseurs par son zèle pour l'étude, le chant et l'enseignement. A peine élu, le nouvel abbé court rejoindre Geolfrid et le trouve encore dans le port où il attendait un vent favorable pour passer sur le continent. Il lui remet pour le pape une lettre dont voici quelques passages :

(( Au bienheureux pape Grégoire II ,notre très cher seigneur dans le Seigneur des seigneurs, Huetberct, votre humble serviteur, abbé du monastère de Saint- Pierre prince des apôtres, chez les Saxons, salut à jamais. — Au nom de tous mes frères réunis en ces lieux avec moi pour y trouver le repos de Famé et y porter le joug si doux du Christ, nous recommandons à votre chère et sainte bonté les cheveux blancs de notre vénérable et bien-aimé père, l'abbé Geolfrid, qui nous a gouvernés, élevés, nourris et défendus dans la paix et la liberté monastiques. Il s'est arraché de nous, au milieu de nos gémisse-

dit equum et abiit, c. 13. — Audiensque sonum mixti curn luctu. carminis, nuUatenus valuit ipse asingultuetlacrymistemperare. Hoc autem solum crebra voce repetiit : Christe Deus, miserere illi cœtui... protège illam cohortem... scio ceitissime quia nullos unquam melioresillis et promptiores ad obedientiam novi. AppencL^^. 425.

meiits, de nos larmes, de notre deuil ; mais nous remercions la sainte et indivisible Trinité, de ce qu'il lui est donné de parvenir à la bienheureuse joie du repos qu'il désire depuis si longtemps. Il va retrouver dans son extrême vieillesse ces tombeaux des Apôtres qu'il se souvenait toujours avec enthousiasme d'avoir visités etadorés dans sa jeunesse. Après quarante ans de travaux et de soucis dans le gouvernement monastique, il se montre aussi enflammé par l'invincible amour de la vertu que s'il venait de se convertir à Dieu ; au seuil de la mort et tout courbé sous le poids de l'âge il redevient pèlerin pour le Christ. Nous en conjurons Votre Paternité ; rendez à ce père bien-aimé ces derniers devoirs de la piété fihale qu'il ne nous sera pas donné d'accomplir. Et puis vous garderez son corps ; mais son âme nous restera, à nous comme à vous, et après sa mort comme pendant sa vie, nous aurons en lui un ami, un protecteur, un intercesseur auprès de DieuV »

Les vœux exprimés avec une émotion si filiale par

1. Una cum sanctis fratribus qui mecuminhis locis adinveniendam requiem animabus suis suavissimum Christi jugum portare desiderant... Commendamus... venerabiles patris nostrii dilectissimi canos... nutritoris tutorisque nostrse spiritualisin monastica quiele liberlatis et pacis... Supplicamus ut quod nos facere non meruimus, vos erga illum ultimœ pietatis munus sediili expleatis. Vilx abbatum, c. 14.

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la double communauté de Wearmouth et de Yarrow ne furent point exaucés. Geolfrid ne put arriver jusqu'à Rome : les fatigues de la route aggravaient les infirmités de sa vieillesse. Il mit trois mois pour aller de la Northumbrie jusqu'au frontière de la Bourgogne; pendant ces trois mois, il ne cessa pas un seul jour de célébrer la messe et de chanter l'office monastique tout entier, même lorsque sa faiblesse l'obligea à ne plus aller qu'en litière. Mais il ne put pas dépasser Langres où il mourut à soixante-quatorze ans (25 septembre 716), dont quarante-trois avaient été consacrés à former ou à gouverner les âmes dans le cloître. On l'enterra dans un monastère, connu plus tard sous le nom de Saint-Geosmes, et qui tirait ce nom des jumeaux martyrisés en ce lieu sous les Césars, avec leur aïeule sainte LéonilleV Sa vie austère ne F empêchait pas de voyager avec tout l'attirail d'un grand personnage, comme l'était en effet déjà alors l'abbé de la plus grande communauté des Anglo-Saxons du Nord. Des quatre-vingts Anglais qui composaient sa suite, les uns continuèrent leur pèlerinage à Rome, les autres retournèrent en Angleterre, d'autres enfin aimèrent

1. Ils s'appelaient Speusippe, Eleusippe et Méleusippe. La mention de ces martyrs m'autorise à signaler en passant la discussion singulièrementinstructiveetconcluante que leur a consacrée M. l'abbé Bougaudjdans sa trèssavante£^/wdc sur la mission,les actes elle culte de saint Bénigne ^apôtre de la Boiùrgogne. D\jon, 1859,'pagesl71, 172.

mieux passer le reste de leur vie à Fétranger et au milieu d'un peuple dont ils ne comprenaient pas la langue afin de ne pas s'éloigner de la tombe d'un père qu'ils avaient aimé d'un inextinguible

amour'

Je prie qu'on veuille bien se représenter ce qu'étaient ces quatre-vingts compagnons du vieux Geolfrid, ce qu'étaient aussi et d'où sortaient ces six cents Anglo-Saxons que nous venons de voir agenouillés sur une plage sablonneuse, au bord de la mer du Nord, pour recevoir la bénédiction d'un abbé septuagénaire, qui s'en allait braver les périls et les fatigues d'un rude voyage, avec l'espoir de mourir auprès de la tombe de saint Pierre et de saint Paul. Je voudrais que le plus froid et le plus amer des sceptiques pût se transporter un instant par la pensée sur cette plage lointaine ; je l'y accompagnerais volontiers, sans autre intermédiaire entre lui et moi que la bonne foi.

Nous sommes au huitième siècle , en pleines ténèbres, en pleine barbarie , dans une île destinée à redevenir sans cesse la proie d'invasions sanguinaires et atroces entre toutes. Ce sont les fils des

1. Partim ad tumbam defuncti inter eos quorum nec linguam noverant, pro inextinguibili patris aifectu residere. Vîtse abbatiun, c. 15.

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pirates, des incendiaires, des ravageurs, des égorgeurs, qui nous entourent. Voilà donc ce qu'ils sont devenus ! Non pas tous , assurément, mais les premiers, les plus puissants, ceux chez qui les abus de la force, de la victoire et de la richesse devaient enfanter le plus de scandales et d'excès. Voilà ce que la religion chrétienne a su faire de ces cœurs sauvages; voilà les fleurs qu'elle a su faire germer sur ce sol imbibé de sang et d'horreur. Voilà ses fruits, ses triomphes, ses victoires, ses conquêtes, ses dépouilles opimes. Elle est venue s'abattre sur cette terre désolée, au milieu de ces vainqueurs impitoyables; elle leur a montré la paix, la douceur, le travail , la vertu , la vérité , la lumière , le ciel , et , après leur avoir prodigué tout un trésor d'idées, de croyances, de forces nouvelles, d'aliments nouveaux pour leur intelligence, de ressources inconnues pour leur ordre social, elle leur apprend à aimer, à s'aimer les uns les autres, à aimer les âmes et à graver le souvenir de cet amour dans quelques-uns de ces traits et de ces mots qui ne peuvent pas tromper et qui ne se laissent point oublier.

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